Je prends mon téléphone posé sur la table basse et relis le passage une seconde fois.
Fonction pédagogique. Fonction thérapeutique.
Il sait que le mot est piégé.
Il l’écrit quand même.
Je ne crois pas aux coïncidences lexicales. Quand quelqu’un précise qu’un terme est « piégé », cela signifie qu’il connaît le terrain juridique autour du mot. Ce n’est pas de la naïveté. C’est de la conscience.
Je ne vois rien d’illégal. Rien qui justifierait la moindre initiative. Ce n’est pas mon rôle de surveiller les artistes qui parlent de pédagogie. Mais je note une chose : le dispositif prend de l’ampleur. Pas en volume — en densité.
Il y a une structuration.
Il parle de communauté, d’apprentissage, de progression. Il observe un participant. Il évalue. Il qualifie. Il analyse les effets du jeu sur lui.
Ce n’est pas seulement narratif.
C’est un dispositif d’accompagnement.
La frontière est fine. Très fine.
Je me redresse dans le fauteuil. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la dimension ludique. C’est la capacité d’un système à produire du sens et à retenir des individus. Tout système qui structure des trajectoires humaines devient, tôt ou tard, un objet d’attention pour l’État. Non par méfiance. Par principe.
Il n’y a pas de dérive. Pas d’emprise visible. Pas de dépendance manifeste. Au contraire : il semble encourager l’autonomie, l’initiative. Cela joue en sa faveur.
Mais je note aussi qu’il met en scène des fonctions institutionnelles dans son univers : procureur, enquête, narration publique. Il reproduit des mécanismes de cadrage. Cela peut rester fictionnel. Ou devenir performatif.
Je soupire.
La vérité, c’est que la plupart des initiatives de ce type s’essoufflent. Elles ne dépassent pas le cercle restreint des convaincus. Mais celui-ci ne donne pas l’impression de s’épuiser. Il consolide.
Je me demande s’il mesure réellement ce qu’il construit.
Ou s’il avance par intuitions successives.
Je regarde encore une fois l’écran.
« Le qualificatif était piégé… »
Il a raison. Les mots sont des seuils. Et je suis précisément là pour surveiller les seuils.
Pour l’instant, aucun n’est franchi.
Je verrouille le téléphone.
Ce n’est pas une affaire.
C’est un phénomène.
Et un phénomène, tant qu’il reste dans le champ symbolique, relève plus de la société civile que du pénal.
Mais je continuerai à lire.
Par curiosité professionnelle.
Et peut-être, je l’admets, par intérêt intellectuel.
Le titre s’impose avant même que j’aie le temps d’en évaluer la portée. Une demande de récusation contre les procureures en charge de l’enquête. Déjà les mots circulent — graves manquements, perte de confiance, transparence nécessaire.
Je repose le téléphone, écran contre le bureau, comme pour ralentir la propagation silencieuse de l’information.
Ce dossier ne me concerne pas. Pas directement.
Valais n’est pas Vaud.
Et pourtant, je sais parfaitement comment ces ondes se déplacent. Les citoyens ne raisonnent pas en frontières cantonales lorsqu’il s’agit de justice. Pour eux, il existe un bloc unique : les procureurs.
Aujourd’hui, ce sont elles que l’on interroge.
Mais ce que l’on éprouve réellement, c’est la solidité de l’institution.
Je me surprends à relire un passage.
Erreur classique.
Un magistrat ne devrait jamais commencer sa journée dans le tempo des médias. La justice travaille dans une autre temporalité — plus lente, plus exigeante, moins spectaculaire.
Mais il devient de plus en plus difficile d’ignorer ce bruit continu.
Ce qui m’inquiète n’est pas la demande. Le droit a prévu ces mécanismes. Une institution robuste accepte d’être contestée.
Non…
Ce qui m’inquiète, c’est autre chose.
La rapidité avec laquelle la suspicion devient un climat.
Cet Alex Li… voilà des mois que son nom revient. Un marginal, un intellectuel, un rôliste, mais aussi quelque chose de plus inquiétant: il fédère. Et ce qui m’inquiète, ce n’est pas qu’il critique l’État-providence, ça, nous avons l’habitude. C’est plutôt qu’il semble se nourrir directement de ses failles.
Car je le vois bien: nous, l’État, nous fabriquons ses troupes. Chaque burn-out, chaque bénéficiaire de l’AI ou du RI, chaque jeune en échec scolaire que nous recasons dans une mesure d’insertion… tous ces laissés-pour-compte deviennent son terrain de recrutement. C’est presque mécanique: plus nous tenons à préserver l’image de stabilité, plus nous devons repousser hors du champ visible ceux qui ne cadrent pas. Et lui, il les ramasse, les accueille, les transforme en collectif. Une symbiose, voilà ce que c’est. Une symbiose contre-nature, mais imparable.
Si je le poursuis, si je le stigmatise, je ne ferai que révéler ce que nous faisons tout pour dissimuler: que notre prospérité produit ses exclus. Et si je l’ignore, il continue à croître, à donner une forme, un sens, une dignité à cette population que nous préférons invisible. Il a trouvé la faille parfaite: nous sommes condamnés à l’alimenter malgré nous.
Ce qui me frappe, c’est qu’il n’est pas un agitateur classique. Pas de slogans, pas de parti. Il est… élégant, presque intouchable. Il ne cherche pas à conquérir le pouvoir, il le retourne doucement, comme on retourne un gant. Et moi, procureur, je dois admettre que je n’ai pas de chef d’inculpation crédible contre lui. Son arme, c’est le symbole, le récit, l’art. Et le droit, face à cela, est démuni. Peut-être est-ce ça le plus dangereux: il ne nous attaque pas, il nous reflète. Il nous tend un miroir, et dans ce miroir, ce n’est pas Alex Li que nous voyons, mais nos propres exclus.
Le mot revient sans cesse. Thérapeutique. Je l’ai vu surgir dans ses textes, mais toujours dans ce brouillard, jamais frontalement. Et si je gratte, si je cherche la preuve, je me rends compte qu’elle n’existe pas hors du jeu. Dans ses pages, ses fragments, ses mises en scène, oui. Mais dans le réel, rien. Aucun acte, aucun soin, aucune promesse qui me permettrait d’attaquer.
Alors qu’est-ce que je poursuis, au juste? Un mot piégé dans une fiction? Si je me lance là-dessus, je ne fais que donner corps à son double, ce procureur qu’il a déjà inventé pour me précéder. Il a compris avant moi que j’aurais cette idée, que je regarderais ce terme comme une faille. En réalité, c’est moi qui suis aspiré dans son récit, devenu personnage avant même d’avoir décidé d’agir.
Il m’offre ce miroir. Si je frappe, je confirme sa prophétie. Si je me tais, je confirme sa puissance. Dans les deux cas, je joue le rôle qu’il m’a préparé. Voilà son véritable coup: me faire douter non pas de lui, mais de moi-même.
Dans le cadre de l’instruction relative à l’affaire dite du Meurtre de la Cathédrale, plusieurs éléments périphériques ont attiré l’attention sur un collectif d’artistes actif sous l’appellation « Le Fugitif », animé par M. Alex Li, docteur en philosophie et domicilié à ▓▓▓▓▓▓▓.
Bien qu’aucune infraction pénale n’ait été constatée à ce stade à l’encontre de M. Li ou de son collectif, il apparaît que les activités de ce groupe se structurent autour d’un jeu de rôle et d’une production artistique présentant une forte charge critique vis-à-vis des institutions publiques, en particulier du modèle de l’État-providence. Ce dispositif, qualifié par ses participants de « jeu », semble néanmoins fédérer un nombre croissant d’individus, dont certains en situation de vulnérabilité sociale ou psychique.
Au vu de la capacité de mobilisation observée et de la tonalité idéologique des contenus diffusés, je recommande qu’une veille préventive discrète soit assurée par l’UPRAD, en lien avec les partenaires institutionnels concernés (travailleurs sociaux, associations, services communaux, etc.).
Il s’agit de garantir un suivi proportionné et respectueux des droits fondamentaux, sans intervention pénale à ce stade. Toutefois, il importe que l’évolution de ce collectif soit connue et documentée, afin de pouvoir réagir rapidement si des indices d’infraction ou de dérives radicales devaient apparaître.
Je reste à disposition pour tout échange confidentiel à ce sujet.
L’assassinat de l’artiste Patrick R. m’avait conduit à me pencher sur le cas de M. Alex Li. Ce cas est complexe, car nous avons affaire à un docteur en philosophie qui a créé un collectif d’artistes et qui utilise un jeu, Le Fugitif, pour diffuser une pensée qui sape les bases de l’État-providence. Cela dérange fortement l’establishment, mais toute poursuite contre cet homme risque de se retourner contre les institutions elles-mêmes.