Entre midi et deux, passer au marchĂ© central sâacheter une boĂźte de humus et une miche de pain chaud Ă 35 centimes.
Errer Ă travers le quartier dâEl Populo, traverser celui de Santa Maria jusqu'Ă la plage,
installer son bureau dehors, sur lâesplanade qui surplombe lâocĂ©an turquoise, pour travailler au paradis le temps d'un aprĂšs-midi.
Dâautres jours, travailler au co-working.
Partager quelques heures ou quelques jours lâopen-space silencieux avec des voyageurs, des locaux, des expats ;
parler anglais, espagnol et français
avec un autrichiens, deux américaines, un hollandais.
Sâamuser de voir les espagnols partir dĂ©jeuner au milieu de lâaprĂšs-midi,
et revenir au moment oĂč la journĂ©e de travail touche pour moi Ă sa fin.
Le vendredi aprĂšs-midi, travailler seule parce quâici,
le weekend a déjà commencé.
Se dire quâils ont bien raison.
Ă 17h30, fermer lâordi,
remonter la calle Columela jusqu'Ă la Plaza de las Flores, oĂč les Ă©tales de fleurs ont fermĂ© le temps de la sieste quotidienne,
contourner le marché central
â lui aussi dĂ©sert â
emprunter la rue Marta Arteaga jusqu'Ă lâappartement.
Troquer son sac Ă dos contre un sac de plage et enfiler un maillot de bain.
Traverser la rue pour atteindre la plage de La Caleta.
Passer ses soirées à bouquiner
â en espagnol â
sous le soleil
ou le vent nuageux qui sâinstalle Ă mesure que novembre chasse octobre.
Se tremper dans lâeau quand on a trop chaud
et bouquiner encore
bercée par les sons lourds des tambours au loin,
â vers la puerta del Sol â
qui sâaccĂ©lĂšrent lentement
jusquâĂ sâĂ©vanouir
et
finalement
sâarrĂȘtent complĂštement
quand le ciel sâapprĂȘte Ă virer au orange.
Alors, étendre son tapis de Yoga dans le sable frais
Et saluer le soleil qui sâen va dĂ©jĂ .
Laisser sa respiration lente se fondre dans celle des vagues, au rythme oĂč sâenchaĂźnent les postures.
Sâancrer,
chaque seconde un peu plus,
dans la magie du moment.
Debout Ă lâextrĂ©mitĂ© du tapis recouvert de sable humide, faire face aux nuages qui, au bout de la digue, derriĂšre le bastion de San SebastiĂĄn, prennent des teintes rose Ă©carlate.
Regarder la mer se retirer pour laisser place aux ombres noires des rochers couverts dâalgues,
alors que des roulis qui ont, toute la journĂ©e, foulĂ© le sable clair, il ne reste plus que des flaques dâeau,
inertes et paisibles,
dans lesquelles lâhorizon brĂ»lant projette ses reflets chauds.
Rouvrir les yeux.
Tourner dos Ă la ville.
Sâavancer vers la mer et
sans une hésitation,
marcher sur l'écume encore tiÚde.
SâimprĂ©gner toute entiĂšre de lâhorizon,
puis
faire demi tour.Sâengouffrer dans la moiteur de la plage, presque dĂ©serte Ă prĂ©sent,
en emportant les derniĂšres lumiĂšres du jour.
Sâallonger face aux Ă©toiles,
sans parvenir Ă clore les paupiĂšres sous peine de les quitter des yeux.
Parfois aussi,
â souvent â
ressortir le soir.
Au début, chercher désespérément les basses latinos
quâon a attendues beaucoup trop longtemps.
Les retrouver,
enfin,
marcher le long de lâocĂ©an vers le PelĂcano
â le bar oĂč les soirĂ©es latinos ont lieu tous les mercredis et vendredis â
sentir son cĆur bondir dans sa poitrine et ses jambes accĂ©lĂ©rer
malgré moi.
Sourire
et vibrer déjà .
Un-deux-trois, cinq-six-sept.
Ou plutĂŽt uno-dos-tres, cinquo-seis-siete.
Les premiĂšres fois,
arriver trop tĂŽt
alors quâici, Ă 21h, lâapĂ©ro a Ă peine commencĂ©.
Attendre patiemment que le bar se remplisse.
Se dĂ©lecter de lâatmosphĂšre chaude de la salle de pierre oĂč les chaises aux siĂšges de velours rouge, assorties au plafond et Ă l'intĂ©gralitĂ© de la dĂ©coration de la salle, attendent, sagement rangĂ©es en rang d'oignons contre les murs de bois sombre.
En sirotant une biĂšre fade â mais pas chĂšre â,
se fondre dans les lumiĂšres chaudes qui parachĂšvent l'ambiance intime du bar Ă©troit en se demandant avec scepticisme comment on va pouvoir danser sur ce parquet qui semble prĂȘt Ă sâeffriter.
Sortir sur la terrasse,
sâasseoir prĂšs de l'un des tonneaux de bois Ă©parpillĂ©s entre les groupes de jeunes habituĂ©s dont les mots sont (presque) aussi difficiles Ă dĂ©chiffrer qu'un texte de SuĂ©tone.
Regarder le vent fouetter les palmiers sur le fond noir du ciel.
Se laisser inviter,
danser â enfin â
et inviter Ă son tour.
Voir avec joie se remplir le vieux parquet sombre dont les lattes manquantes font de temps à autre trébucher une danseuse.
Se fondre dans les tourbillons enjoués des salseros effrénés qui succÚdent aux ondulations langoureuses des bachatas, réchauffant la salle au plafond de pierre arqué.
Le mercredi suivant,
revenir au PelĂcano
et retrouver les habitués.
Sâhabituer, aussi.
Parler espagnol
â de moins en moins mal â
et danser (beaucoup,
â de moins en moins mal aussi).
Attendre les jours de soirées latinos comme aucun autre.
Désespérer quand,
un dimanche de tempĂȘte,
aprÚs vingt minutes à affronter le vents et éviter les palmiers qui tombent
â littĂ©ralement â
on trouve les portes du PelĂcano fermĂ©es,
barricadĂ©es mĂȘme,
et la terrasse vide,
sans tables ni chaises.
Avoir peur que ça soit fini
pour de bon.
Bondir de joie
â littĂ©ralement, encore â
en retrouvant,
le mercredi suivant,
Alfonso, Alejandro et les autres.
Se dire que ça nâest pas fini,
finalement.
Se rappeler quâil ne reste plus que deux semaines
avant de plier bagages
Ă nouveau.
Les soirs oĂč il nây a pas salsa,
retrouver des locaux
au mercado central.
SâĂ©merveiller de ce concept, si typiquement espagnol,
et se prĂȘter au jeu.
Arriver plus tard
â cette fois â
et retrouver Lorena alors que les groupes de jeunes fourmillent dĂ©jĂ entre les stands de pierre, une biĂšre dans une main et un tapas dans lâautre.
Rencontrer Teresa, Maria, Aitor, Vittorio et les autres. Se sentir accueillie et en ĂȘtre Ă©mue.
Découvrir des bars
aussi, aux musiques rock ou latino, Ă la biĂšre fade ou aux cocktails trop chers.
Rentrer trop tard et,
le lendemain,
boire trop de café pour compenser.
Quand octobre touche Ă sa fin,
profiter encore plus des jours oĂč les nuages ont dĂ©sertĂ© la cĂŽte.
Sortir en short, le soir aprĂšs le travail,
et marcher sur le bord de mer, devant lâocĂ©an qui scintille comme si lâĂ©tĂ© Ă©tait encore lĂ , le long de la playa Santa Maria oĂč,
il y a plus de 10 ans,
on buvait du Malibu Ă mĂȘme la bouteille et de la Cruzcampo en cannettes Ă 50 centimes.
Se rappeler avec ironie que câest pour ça quâon ne boit plus de Malibu.
Continuer Ă longer lâocĂ©an jusquâĂ la playa Victoria pour retrouver Juan-Mi & cie qui jouent au âtennis de plageâ.
Essayer,
et se surprendre Ă sâamuser.
Rire quand il expliquent que câest le meilleur sport,
parce quâil y a plage,
et bañito y cerveza despues.
MĂȘme si maintenant, il fait trop frais pour le bañito â heureusement, pas pour la cerveza devant le ciel qui rosit â.
Voir sâapprocher dangereusement le jour du dĂ©part
et
pour oublier que ces moments sont les derniers,
sâacharner Ă les vivre
plus fort, moins vite, plus intensément.
Plier bagage, finalement.
Quitter la ville,
lâestomac serrĂ© et le cĆur plein de lâamertume des derniĂšres fois.
Se dire quâon reviendra.
Nây croire quâĂ moitiĂ©.
Sourire quand mĂȘme,
et continuer.