Archive INA : Le Tour de France à la Télévision (1965)
Presse, radio, télé, Internet : le Tour de France à la une
Annecy - Annecy Semnoz, 125 km. Une petit Ă©tape bucolique pense-t-on. De la rigolade aprĂšs le Ventoux et la double ascension de lâAlpe dâHuez. Les premiers kilomĂštres autour du lac dâAnnecy pourrait dâailleurs laisser croire Ă une aimable balade Ă bicyclette comme celles que chantaient Bourvil ou Yves Montand. Ce serait oublier les dix derniers kilomĂštres dâascension du Semnoz, col hors catĂ©gorie ; plus de 1000 mĂštres de dĂ©nivelĂ© Ă 8% de moyenne. Une ultime difficultĂ© qui scellera le podium. Ensuite seulement les coureurs pourront souffler. Et les journalistes avec.
« MĂȘme si parfois on est sous le soleil ou en short, le Tour de France, câest pas des vacances...», clame Gildas Menguy, journaliste Ă France Bleu Mayenne, dans Le Tour en tĂȘte joli webdoc de Radio France consacrĂ© Ă la Grande boucle. « On est dans une bulle. Bien souvent, pendant le Tour de France, on nâest pas trop au courant de ce qui se passe en dehors du vĂ©lo. On sâarrĂȘte jamais, câest la passion du mĂ©tier, et, pour beaucoup dâentre nous, câest la passion du vĂ©lo », poursuit lâenjouĂ© reporter.
Les chiffres de la couverture mĂ©diatique du Tour 2013 donnent le tournis : 2300 journalistes accrĂ©ditĂ©s reprĂ©sentant 560 journaux, stations de radio ou chaĂźnes de tĂ©lĂ© venus de 35 pays. Il faut dire que lâĂ©preuve entretient depuis sa crĂ©ation des rapports plus quâĂ©troits avec la presse. Pour mĂ©moire, câest le journal lâAuto qui lâa inventĂ©e en 1903 pour dynamiser ses ventes et couler son concurrent, le VĂ©lo (Voir : La crĂ©ation du Tour de France). En outre, la lĂ©gende du Tour doit beaucoup aux rĂ©cits trĂ©pidants des reporters, qui ont toujours rivalisĂ© de dĂ©mesure pour mieux sublimer les exploits des champions.
Le Tour de France fait vendre des journaux, les journaux vendent le Tour de France. La (grande) boucle est bouclĂ©e. Ă allure de plus en plus vive. Dans le Journal, RenĂ© Bierre Ă©crivait dĂ©jĂ en 1930 : « le Tour de France, câest une grande manifestation de vitesse. Elle est faite de sport, dâinformation rapide, dâautos, de tĂ©lĂ©graphe, de tĂ©lĂ©phone, de radiophonie, de cinĂ©ma ». Si la technologie a quelque peu Ă©voluĂ©, lâanalyse tient toujours : le Tour reste une course pour les coureurs comme pour ceux qui le racontent. Et pour le raconter, une autre course s'engage - mais celle-lĂ ne sâachĂšve jamais -, la course Ă lâinnovation.
AprĂšs les premiĂšres annĂ©es de gloire de la presse Ă©crite, la radio sâinstalle sur la route du Tour en 1929. Lâinitiative en revient Ă Jean Antoine, jeune journaliste au quotidien lâIntransigeant. Le 11 juillet, il tient son premier scoop : lâabandon du Maillot jaune Victor Fontan, que ses auditeurs apprennent dĂšs le matin, un jour avant que les journaux ne puissent imprimer la nouvelle. GrĂące Ă la TSF, le Tour sâinvite dans les foyers, qui se rĂ©jouissent dâĂ©couter en direct les pĂ©ripĂ©ties de la course. DĂšs les annĂ©es 1930, le cinĂ©ma dâactualitĂ©s se met aussi Ă diffuser des images du peloton en action.
« Le Tour a suscitĂ© des progrĂšs techniques considĂ©rables ; il a eu sur la technique des moyens dâinformation une influence chaque annĂ©e grandissante : crĂ©ant la nĂ©cessitĂ©, il a provoquĂ© les audaces, les procĂ©dĂ©s, les inventions », se fĂ©licite lâAuto en 1936. Le quotidien dâHenri Desgrange se fait pourtant du souci face Ă la concurrence de la TSF : ses ventes ne cessent de chuter, comme celles de la plupart des titres. Pour tenter de garder la main, le journal se met alors Ă commercialiser des enregistrements en 78 tours des meilleurs moments de la course...
Quand le Tour reprend aprĂšs la Seconde Guerre mondiale (Voir : Ă qui le Tour), journaux et radios doivent dĂ©sormais compter avec une petite nouvelle, la tĂ©lĂ©vision. Le 25 juillet 1948 la Radio-TĂ©lĂ©vision Française (RTF) rĂ©ussit son premier reportage en direct lors de lâarrivĂ©e de la course au Parc des Princes. Deux camĂ©ras fixes filment les coureurs dans le vĂ©lodrome, une prouesse technique qui a demandĂ© la bagatelle de deux jours de mise au point. Moins dâun an plus tard, le 29 juin 1949, le premier JT de lâhistoire consacre lâessentiel de son temps dâantenne aux images du peloton tournĂ©es la veille. Ă peine créée, la tĂ©lĂ©vision nâa dĂ©jĂ dâyeux que pour le Tour.
Si la radio reste le mĂ©dia N°1 des annĂ©es 1950-60, on enregistre chaque dĂ©but dâĂ©tĂ© des pics de ventes de tĂ©lĂ©viseurs. « Le Tour passait Ă la TV et il avait beaucoup de succĂšs », se souvenait en 2001 Georges De Caunes, pionnier de la RTF. « On a dĂ©couvert un Tour tout Ă fait inĂ©dit qui Ă©tait le Tour tĂ©lĂ©vision, câest-Ă -dire riche de toutes ces images quotidiennes ». En 1956, le Monde se ravit mĂȘme que le Tour de France soit dĂ©jà « tous les jours relayĂ© grĂące Ă lâEurovision par la Belgique, la Hollande, le Luxembourg et lâItalie ». Mais il ne suffit pas dâavoir des images, il faut de belles images.
Dans cette optique, la RTF recourt Ă lâhĂ©licoptĂšre dĂšs lâĂ©tĂ© 1960, ce qui permet de retransmettre en direct les derniers kilomĂštres de certaines Ă©tapes avec des plans jamais vu jusquâĂ lors. Quatre ans plus tard, lâhistoire de la Grande boucle bascule dĂ©finitivement dans lâĂšre du direct tĂ©lĂ©visĂ© quand des millions de tĂ©lĂ©spectateurs europĂ©ens suivent en temps rĂ©el lâhomĂ©rique bataille entre Anquetil et Poulidor dans lâascension du Puy-de-DĂŽme (Voir : Anquetil vs Poulidor : la France du haut contre la France du bas).Â
La montĂ©e de la tĂ©lĂ©vision fait de plus en plus souffrir les autres mĂ©dias. « Je me rĂ©jouis, comme organisateur, que le Tour soit la proie de toutes les radios et de la tĂ©lĂ©vision, mais je le redoute comme directeur dâun quotidien sportif », reconnaĂźt d'ailleurs Jacques Goddet dans les annĂ©es 1970, inquiet de constater que les ventes de lâĂquipe sâeffritent dâannĂ©e en annĂ©e.Â
Radio et presse Ă©crite tentent de rester concurrentielles face aux images en couvrant diffĂ©remment la course. On embauche dâanciens coureurs ou des Ă©crivains (Antoine Blondin dans lâĂquipe de 1954 Ă 1982) pour mieux la raconter, on dĂ©veloppe les attractions autour du Tour (Europe 1 avec les soirĂ©es Musicorama), etc. Toutes les innovations sont bonnes pour fidĂ©liser le public... Au dĂ©triment de lâesprit critique qui avait fait le sel de la presse des annĂ©es 1930. Les mĂ©dias censurent sciemment ce qui pourrait gĂącher le spectacle ; câest le dĂ©but de lâhypocrisie gĂ©nĂ©ralisĂ©e autour du dopage.
« Autrefois, on nâavait pas dâimages, on pouvait rĂȘver plus fort », rappelait en 1996 Serge Laget sur France Culture. Ce grand spĂ©cialiste du Tour Ă©voquait alors les « temps hĂ©roĂŻques », quand Georges Briquet, « le roi des radios-reporters », contait les exploits des « gĂ©ants de la route », nâhĂ©sitant pas Ă les exagĂ©rer pour mieux (re)faire lâhistoire. Et si, « le spectacle Ă la tĂ©lĂ©vision devient autant sinon plus excitant que dans les tribunes », comme le note lâhistorien Georges Vigarello dix ans plus tard, toujours sur France Culture, pour Laget, les images ont desservi la mythologie de lâĂ©preuve. Ă la radio, un ravin de cinq mĂštres peut mesurer cent mĂštres tandis quâĂ la tĂ©lĂ©vision, tout le monde constatera sa vĂ©ritable profondeur...
VoilĂ sans doute pourquoi les plus jeunes dĂ©laissent dĂ©sormais le Tour de France. En 1996, une enquĂȘte de MĂ©diamĂ©trie rĂ©vĂ©lait le vieillissement du public, majoritairement masculin et ĂągĂ© de plus de 50 ans. Une tendance qui n'a cessĂ© depuis de sâaccentuer : dix ans plus tard, un tĂ©lĂ©spectateur du Tour sur deux avait plus de 60 ans. Ce qui nâempĂȘche quâen 2011, plus de la moitiĂ© de la population française a dĂ©clarĂ© avoir suivi le Tour.Â
MalgrĂ© cette tendance, France TĂ©lĂ©visions n'est pas prĂȘte Ă renoncer Ă ce qui reste un symbole national et une jolie vitrine. D'autant que depuis une quinzaine dâĂ©ditions les audiences se maintiennent, bon an, mal an, autour de 3 Ă 4 millions de tĂ©lĂ©spectateurs quotidiens, avec des pics lors des Ă©tapes de montagne. Cette annĂ©e, lâAlpe dâHuez et le Mont Ventoux ont offert plus de 50% de part dâaudience Ă France 2. Des chiffres plutĂŽt encourageants pour lâavenir. Sans parler dâInternet, oĂč la Grande boucle semble trouver un nouveau souffle grĂące aux innovations technologiques qui amĂ©liorent encore sa couverture. On nâarrĂȘte pas la roue du progrĂšs.
âą Le Tour de France cycliste 1903-2005, de Sandrine Viollet, Ăditions LâHarmattan, 2007, 256 pages
âąÂ Le Tour en tĂȘte, un webdocumentaire de Radio France
âąÂ http://www.jeanpaulbrouchon.fr/