"L'image de soi". Le 17 avril 2023
Celle que je vois dans le miroir ?
Je pourrais dire qu'aujourd'hui c'est plus apaisé, ce que je vois correspond environ à ce que je ressens de mon corps. Je le vis, dans une forme de douceur, déjà parce que je ne porte plus de vêtements qui me serrent. Je ne porte exclusivement que des vêtements dans lesquels je me sens souple et confortable. Ça peut donner une notion de style et de mode un peu alternative mais, ma foi, c'est un sacrifice bien faible par rapport au bénéfice que j'en retire.
L'image du miroir, celle d'hier, celles des années précédentes, a été bien différente. Les troubles du comportement alimentaire se tiraient la bourre avec une dysmorphophobie bien ancrée et m'ont menés la vie dure. Je me souviens écrire dans mon carnet lorsque j'avais environ 22 ans : « si jamais j'avais un jour un.e ennemie, je n'oserais même pas lui souhaiter d'être boulimique ».
Les TCA, comme on dit, car on aime les acronymes, ont commencé d'habiter ma vie à la fin du collège, après la mort de Malibu, ma ponette, épicentre de ma vie et centre de gravité de mon existence, et le déménagement de ma meilleure et seule amie. Cela a commencé par une forme de rigidité qu'on pourrait qualifier d'orthorexie : une obsession des aliments sains.
L'année suivante, en seconde, mon corps a commencé de changer suite à une puberté tardive et il a été très difficile pour moi de ne plus rentrer dans mon jean gris Le temps des cerises taille 34 (enfin, qu'il me serre un peu, pour être précise). J'ai donc commencé de vivre des phases d'anorexie restrictive, où je notais dans un carnet « je dois manger le moins possible, je dois manger le moins possible, je dois manger le moins possible ». Le matin : un thé, un kiwi, une ou deux tartines. Le midi, au self du lycée, jamais de dessert, une salade, un plat chaud avec seulement des légumes, pas de fromage, et une pomme que je gardais pour l'après-midi. Le problème, c'est que mon corps affamé a rué dans les brancards et, à 18h, en rentrant chez mes parents, j'étais affamée et je me jetais sur la nourriture, en cachette. Je suis devenue boulimique. Passer de 48kg à 50kg a été un enfer. Puis 56kg : je me voyais énorme, monstrueuse. Je me détestais, et le mot est faible. Je haïssais mon corps. Je suis petit à petit tombée dans une boulimie vomitive avec phases d'hyperphagie.
Ensuite, j'ai fait mon premier burn-out autistique, en première, qui s'est soldé par plusieurs hospitalisations en terminale, à ma demande (je savais que je pouvais me tuer et je ne voulais pas faire de peine à mes parents). La dernière hospitalisation a eu lieu à la clinique R., service de pédopsychiatrie R.. Là, on m'a sédatée et neuroleptisée à un degré inimaginable. Le psychiatre, Dr S., avec sa petite chemise bleue, pour qui je voue un mépris éternel, avait une orientation bien psychanalytique dans laquelle, évidemment, l'autisme n'existait pas. Sur le compte-rendu d'hospitalisation reçu récemment et relu avec la Dr G. (merci à elle), il note une vraie amélioration de mon comportement suite à l'introduction du traitement. Alors, oui, je n'avais plus de crises de décharge, certes, mais j'étais un zombie, j'avais des montées de lait et me réveillais avec le t-shirt trempé le matin, des triglycérides et du cholestérol. Et j'ai pris 15kg. Pour une jeune femme dont le rapport au corps est déjà extrêmement compliqué, ça a été très dur.
Les TCA m'ont suivie jusqu'à mes 24 ans, année d'une libération progressive que je n'ai pas encore bien comprise.
Il m'est arrivé par la suite de « replonger », d'avoir de nouveaux de grosses phases de fixation sur la nourriture, de me faire vomir, d'avoir la sensation d'avoir un corps obèse alors qu'il était à peine en surpoids.
Cependant, aujourd'hui, je fais petit à petit la paix. Je ne dis pas que c'est gagné, j'ai encore du mal à apprécier réellement mon apparence, cependant cela va beaucoup mieux depuis que je me suis coupé les cheveux. Je me sens beaucoup plus au clair dans mon identité de punk queer, et, face au miroir, je me vois, telle que je suis, et j'aime bien.
Je vous le dis comme ça, c'est assez fou, c'est comme un petit secret : j'ai vu mon grand-père samedi et, dimanche matin, alors que je me réveillais avec une migraine de l'espace (je crois que j'ai trop serré des dents pendant la nuit), on a toqué à ma porte : mes parents. Je les ai accueilli avec un : « nan mais vous êtes sérieux ? ». Ça fait des mois qu'on ne s'est pas vu-es et que je ne le souhaitais absolument pas.
Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'iels n'étaient pas invité-es. Mais je les ai fait entrer et leur ai offert un café. Le sujet sera trop long à aborder mais, juste, iels m'ont dit que cette coupe m'allait bien , qu'elle me ressemblait. Mon papi m'a dit la même chose. Pourtant, c'est elleux qui m'ont martelé les injonctions à la normalité à laquelle je ne parvenais à adhérer. Et depuis l'annonce du diagnostic, iels se renseignent, reconstruisent nos vécus, et, je crois, me comprennent, petit à petit. Mes parents m'ont présenté leurs excuses pour ne pas avoir compris, ne pas avoir su reconnaître mes difficultés et m'en avoir mis plein la face alors que j'étais au plus bas.
Ça mettra du temps, et un jour je sais que je pardonnerai.
Et ce grand pas-là, c'est l'image de moi du dedans : le miroir de l'intérieur. Celui qui ne renvoie que du brouillard et du désordre, parce que je me trouvais trop nulle, à force d'avoir été invalidée, je me trouvais incapable à force d'échecs répétés, et je me trouvais indigne d'intérêt et d'amour, parce que ma famille n'avait pas réussi à m'aimer telle que j'étais. Iels auraient aimé que je sois différente, et mon papi a eu le courage et la sincérité de me dire que, oui, il y a eu du jugement et de l'incompréhension et, oui, ce n'est pas que de ma tête que j'ai été le canard boiteux de la famille.
Aujourd'hui, ces choses sont dites et je sens que pas à pas je me reconstruirai. J'avais besoin que ma famille me demande pardon. J'avais besoin qu'on commence de réparer ces blessures profondes.
Alors, peut-être que l'image de moi sera un jour rien d'autre qu'un reflet, ni plus ni moins que celui que j'ai quand je perçois un-e ami-e que j'aime.