PERÚ : Marien vs Wild
Le réveil à 4h30, pour un départ à 5h à la Laguna 69, me met une grande claque. Pendant deux heures, je termine ma nuit dans le mini-bus, jusqu'à un petit restaurant où notre groupe de 10 prend un petit déjeuner. J'y fais la connaissance d'un couple d'Américains qui va faire tout comme moi, la lagune, puis le Santa Cruz. Je ne sais pas quel est leur rythme, mais je me dis que ce sera cool d'au moins les retrouver lors des bivouacs.
Trente minutes plus tard, alors que le soleil commence à poindre entre les montagnes, nous atteignons le début du trek. Avec ma foi inébranlable en l'humanité, je laisse mon sac pesant dans le mini-bus, en espérant le récupérer au retour.
Notre guide nous avertit que nous avons un peu plus de 2h30 pour atteindre la lagune. Si on ne l'atteint pas avant ce laps de temps, il faudra faire demi-tour avant même de la voir, sinon on mettra tout le monde en retard. L'un des multiples désavantages des tours organisés. J'ai déjà hâte d'être demain, seul dans la montagne.
La foule est telle que nous bouchonnons sur le petit sentier en pente douce pendant 5 minutes. J'essaie de distancer le plus vite possible le flot de personnes arrivées en même temps que moi, parce que piétiner derrière des 'ricains qui bloquent le passage toutes les deux minutes pour prendre les vaches en photos, ça ne m'intéresse guère.
Si la balade a débuté en douceur, le dénivelé ne tarde pas à s'intensifier, ainsi que la chaleur. En même temps, on est partis de 3800m, et la Lagune se situe à 4600, du coup ça grimpe. Je décide néanmoins de ne pas ralentir, parce que si je galère sur le premier jour sans mon sac, je n'ose pas imaginer comment ce sera demain. Je me mets en tête de suivre le rythme de deux quarantenaires qui sautent de rochers en rochers comme des chamois, leur T-shirt « Boston Marathon » flambant sur leur poitrine. On ne tarde pas à rattraper les derniers du groupe arrivés une demi-heure avant nous, puis je laisse filer mes marathoniens pour trouver mon propre rythme.
Après une raide montée qui me laisse le cœur battant, j'atteins la Laguna 69 en un peu moins de deux heures. Seulement une petite dizaine de personnes sont arrivées avant moi, si bien que j'ai le privilège d'avoir ce lieu magique (presque) pour moi tout seul.
En mangeant mon sandwich jambon-beurre, le premier d'une longue série, j'ai une pensée pour le couple de soixantenaires un peu enrobés que j'ai repéré dans mon mini-bus. Sauf grosse surprise, ils ne parviendront pas jusqu'ici en trois quarts d'heure.
Et en effet, lorsque j'entame ma descente une heure plus tard, je les croise, encore assez éloignés du sommet, rouge d'essoufflement et de colère, en train de pester contre le guide. Je me tiens coi, mais je n'en pense pas moins : si ce trek d'une journée est en effet accessible à tous, comme promis par toutes les agences de Huaraz, imposer une limite de temps aussi courte le rend difficile pour beaucoup de gens. Enfin, business is business.
Je récupère mon sac, qui n'a pas bougé du bus. Avec la chaleur et les brusques changements d'altitude, j'ai un peu mal à la tête lorsque je monte ma tente, dans une clairière non loin du parking où attendent les bus. Au compte-goutte, les touristes reviennent de la Laguna 69 et repartent vers Huaraz. A 17h, les lieux sont vides, mis à part le couple d'Américains et moi. Je reste un moment à tremper mes pieds déjà endoloris dans l'eau glacée d'un ruisseau voisin, avant de regagner mon campement pour préparer mon succulent dîner. Je me couche avec le soleil, vers 21h. Si je m'endors très vite, je suis réveillé de nombreuses fois par le froid. Optimiste, je m'étais glissé dans mon duvet seulement couvert d'un caleçon et d'un T-shirt. Vers minuit, alors que la buée de ma respiration formait des nuages paresseux au-dessus de la lumière de ma lampe torche, je comprends que je passerai mes nuits recouvert de mon jean, mon pull et mon bonnet.
Une fois n'est pas coutume, je me lève avant le lever du soleil pour m'assurer de pouvoir arrêter un minibus en direction de Vaquería, le point du départ du trek de Santa Cruz, le plus tôt possible. Alors que je suis en train de franchir les quelques mètres qui me séparent de la piste où j'espère trouver un véhicule, le couple d'Américains, déjà en place, m'interpelle :
- Hurry up ! Il y a un bus ici !
Alors évidemment, je me hurry up, et je grimpe dans bus d'une taille étrange. Pas un mini-bus, pas un bus normal, un moyen bus quoi. En voyant que les Américains ne me suivent pas, je leur jette un regard interrogateur :
- On ne vient pas, on a été malades toute la nuit à cause de l'altitude !
Ah. Bon ben à plus alors ! Je m'installe dans le bus complètement vide, et, comme la veille, je parviens à terminer ma nuit malgré les cahots et la route sinueuse.
J'atteins donc le début du trek de Santa Cruz le 9 Juillet à 9h (je remets les dates parce que moi-même je m'y paume). Vaquería est constitué de deux ou trois maisons. Un magasin minuscule propose de la nourriture et des bouteilles d'eau, en cas d'oubli. J'y prends un café et un sachet de coca que je paye une misère. D'après les autochtones et les guides touristiques, mâcher cette feuille amère aiderait à lutter contre les maux d'altitude. Ça ne peut pas faire de mal (à part après un certain processus chimique, mais ça c'est une autre histoire).
A peine 5 minutes après être parti, je croise un (autre) couple d'Américains, rougis par le soleil. En guise de salutation, ils me lancent :
- Santa Cruz ? Good luck !
Après un petit quart de marche dans une agréable fraîcheur matinale, j'atteins un autre bled, un peu plus conséquent. Les habitants que je croise m'accueillent avec un grand sourire, et sans que j'ai besoin de demander quoi que ce soit, me disent :
- Punta Union ? Par-là !
- Heu, non, moi je fais le trek de Santa Cruz !
Ils éclatent de rire et me répondent que le point culminant du Santa Cruz s'appelle Punta Union, et que c'est donc par-là que je dois aller. Je les remercie chaleureusement, parce que sans eux, je serais encore dans leur village à chercher un panneau.
Le soleil s'est levé, et je ne tarde pas à troquer mon jean et mon sweat, vestiges de ma nuit glaciale, pour un débardeur et un short. Pendant une heure, je longe une vallée habitée par quelques péruviens qui ne craignent pas l'altitude. J'avoue avoir craint un instant que ce fameux trek ne soit qu'une grande balade dans des zones certes reculées, mais néanmoins habitées.
Heureusement, j'arrive bientôt à l'entrée du parc national Huascarán. Et à partir de là, plus rien. Pas une maison, pas un cri d'enfant, juste le bruissement des feuilles et les chuchotis des ruisseaux qui viennent troubler le calme des montagnes.
Je prends mon déjeuner dans une plaine où se côtoient moutons, vaches, et même un couple de chevaux, à peine effarouchés par ma présence. Je repars d'un bon pas, et pendant l'après-midi, je ne croise personne. J'atteins le premier campement, Colcabamba, qui n'est qu'une clairière vide avec un ruisseau, indispensable pour se réapprovisionner en eau. Je décide de ne pas m'y arrêter parce que :
Je ne suis pas très fatigué.
Je sais qu'il y a un autre campement à deux heures d'ici maximum.
Plus je monte aujourd'hui, moins j'aurai à monter demain.
Il y a un gros taureau au milieu de la clairière qui me regarde chelou.
Je poursuis donc. Très vite, il apparaît que l'ascension vers Punta Union commençait véritablement depuis le campement de Colcabamba. Ça monte rude. L'oxygène se rarifie, et mon sac semble plus pesant pas après pas. Lorsque j'atteins ce qui me semble être le campement, une heure et demie après Colcabamba, je m'affale plus que je ne m'assoie sur le sol. Après une petite barre de céréales qui, ma foi, m'a bien régalé la chique, je me mets en quête d'un cours d'eau. Mais il n'y en a pas. Le seul endroit où je peux puiser est une mare d'aspect peu recommandable. Lorsque je m'en approche, j'ai une bonne nouvelle et une mauvaise. La bonne, c'est que son eau est limpide. La mauvaise, c'est que de minuscules bébêtes rouges, à peine plus grosse qu'une tête d'épingle, barbotent à la surface.
Avant de monter ma tente, je délibère intérieurement. Je suis tenté de repartir, mais la nuit ne va pas tarder à tomber, et rien ne me garantit qu'il y a un cours d'eau plus loin. Mais boire de l'eau avec des bestioles rouge vif dedans, ça ne m'enchante guère. Bien sûr, il existait une manière très simple de résoudre ce dilemme que vous connaissez tous :
Malheureusement, il n'y a guère de réseau dans le parc Huascarán. J'ai donc décidé tout seul, comme un grand, de boire l'eau de la mare, en la faisant bien bouillir longtemps. C'aurait pas été malin de poursuivre alors que la nuit tombait.
Alors que je venais d'avaler ma première gorgée d'eau de mare bouillie, en ayant enlevé un max de bébêtes, un groupe de quatre Français émerge de la pente en soufflant comme des bœufs. L'un me demande :
- Il y a de l'eau ici ?
Je leur montre la mare et ses petits habitants. L'un d'eux clame alors :
- On va pas boire ça, allez, on pousse jusqu'au ruisseau !
- Le ruisseau ? Balbutie-je.
- Ouais, il y a un ruisseau à à peine un quart d'heure d'ici !
Je pense aux bestioles que je viens d'avaler avec mon eau et même si elles étaient mortes et bien mortes, je les sens presque en train de danser le reggaeton dans mon estomac. Je m'endors une fois de plus très tôt, en priant pour ne pas avoir mal au bide demain.










