PATAGONYA : Torres del Paine
Si t’as lu PATAGONYA : Prologue, c’est mieux. Merci à Pich et au Mams pour la relecture.
Après une nuit inconfortable passée sur le sol de l'aéroport de Santiago, on décolle Jeudi 12 Avril, à 6h. Suite à un vol comateux de trois petites heures, direction plein sud, on a atterri à Punta Arenas, la plus grande ville de la Patagonie chilienne. Si le soleil brillait, les bourrasques de vent glacé ainsi que les 5°C nous ont rappelé que nous étions dorénavant bien loin de Valparaíso et de son clément climat côtier.
On s'est directement rendus au terminal de bus, nos sacs de 50L harnachés sur le dos, pour rejoindre au plus vite Puerto Natales, 3h au nord. On ne s'est pas arrêté à Punta Arenas car c'est vilain.
Ce trajet en bus, le premier d'une longue série, m’a permis de découvrir les infinies steppes patagoniennes, parsemées d'arbustes noirs courbés par les vents. Au bord de la route, morne et droite, j'ai fait la connaissance des guanacos, cousins sauvages du lama. A peine effarouchés par le rugissement de notre véhicule, ils paissaient au calme, en nous adressant parfois un regard presque aussi vitreux que celui d'un insalien en amphi. Si ce même paysage défilerait autour de nous durant la plupart de nos nombreux trajets en bus, je ne parviendrais jamais à m'en lasser.
Puerto Natales est l'étape classique avant le parc national Torres del Paine. Et ça se voit. A gauche, à droite, devant, derrière, des boutiques proposaient de l'équipement de trekking ou des tours en bus. Après, la ville est pas infâme non plus, hein, avec un bras de l'océan d'un côté et les Andes de l'autre, on y est relativement au calme. Mais revenons à Torres del Paine car c'est quand même le titre du chapitre.
La renommée du parc est telle que pour effectuer ses deux randonnées phares, nommés le W, en rouge et le O, en orange, (un cookie si tu trouves pourquoi), une inscription anticipée de plusieurs mois dans les campings est nécessaire.
Comme vous pouvez vous en douter, nous n'avions pas planifié notre voyage tant en amont. Genre on s'est bien organisés et tout, mais seulement quelques semaines à l'avance, normal, quoi.
Heureusement, il est également possible de découvrir le parc, au moins en partie, sur une seule journée, en bus ou en voiture. En tant que jeunes dynamiques et indépendants, la perspective d'être baladés de mirador en mirador avec une cinquantaine d'autres touristes ne nous enchantait guère, si bien que nous avons opté pour la voiture.
On est donc allés chez le concessionnaire en début d'après-midi. Heureuse surprise, la petite Kia que nous avions réservée s'était métamorphosée en une Jeepette rutilante, plus adaptée à la route de terre qui serpentait dans le parc. Le concessionnaire s'est adressé à moi directement, comme s'il était évident que ce serait le garçon du groupe qui conduirait. Naturellement, cela indigna les féministes que nous sommes, mais nous nous sommes tus, on avait pas le temps de débattre.
Aussi expérimenté en conduite qu'un étudiant sans voiture peut l'être, je serrais légèrement les fesses en donnant la caution et en effectuant la marche arrière pour sortir la Jeep du garage. Pour répondre à votre question silencieuse, non, je n'ai pas calé.
Après quelques demi-tours dans Puerto Natales et ses sens uniques pervers, nous arrivâmes à l'auberge San Augustin, pour notre première nuit en Patagonie.
Déterminés à profiter le plus possible de notre seule et unique journée dans le parc le plus célèbre du Chili, on avait mis nos réveils à 6h. Je vous avoue qu'après 2 mois de grasses matinées, mon corps n'a pas trop compris ce qu'il se passait. Café soluble infect avalé, on a rejoint la Jeepette. Mes compagnonnes ont eu la bonne grâce de ne pas finir leur nuit pendant l'heure et demie de route qui nous attendait. Nous avons donc bavardé en musique d'abord dans la nuit, puis dans l'aube naissante, qui colora les montagnes du parc juste au moment où nous les atteignîmes (preuve photo à l'appui).
Très tôt, la terre a remplacé le bitume, ce qui m'a obligé à la prudence. J'essayais tant bien que mal d'éviter les ornières, comme me l'avait recommandé le concessionnaire. Les conducteurs de bus, eux, ne prenaient pas cette peine. Ils nous dépassaient à toute vitesse dans des gerbes de graviers qui m'ont vraiment pas mis à l'aise pour la caution de notre bien aimée Jeepette.
Arrivé à l'entrée du parc, on a découvert que notre statut d'étudiants étrangers nous donnait droit à une copieuse réduction. Gonflé à bloc par ce début de journée prometteur, j'élançai la Jeepette sur la piste du Parc tandis que derrière nous, les touristes qui nous avaient dépassés formaient d'interminables files. Les bus touristiques, mauvais bail.
A peine deux kilomètres plus tard, premier arrêt. Un travailleur se tenait au milieu de la route, un flamboyant panneau PARE entre les mains. Ni une ni deux, j'arrête la voiture, parce que c'est ce que dis le panneau, quand même. Soucieux pour la planète autant que pour mon porte-monnaie, je coupe le moteur. Mais pas la radio.
Deux minutes après, et j'insiste, vraiment deux minutes, le bonhomme s'avance vers nous. J'enclenche le moteur, pensant que c'est le moment de repartir.
- Puff-puff... toussota Jeepette.
- Heu... plutôt « Vroum-vroum » nan ? Lui répondis-je en réenclanchant le contact.
Les aiguilles du tableau de bord s'agitent furieusement, mais Jeepette ne démarre pas.
- Que pasa, Mario ? Me demande ma copilote, la voix déjà angoissée.
Entre temps, l'ouvrier avait atteint ma vitre, et m'annonce que notre stop va durer environ 15 minutes. Je lui réponds qu'il va sans doute durer plusieurs heures, vu notre situation. Mes amies ont ri jaune.
Un débat commence. Deux de mes compagnonnes pensent que la batterie n'a pas pu se vider après deux minutes de radio à l'arrêt, que c'est forcément autre chose, que ce macho de concessionnaire nous a filé une bagnole de crotte. Plus optimistes, l'ouvrier, ma dernière amie et moi, soutenons que c'est possible vu qu'il fait super froid et tout.
Derrière nous, une file formée par d'autres voiture et par nos amis les bus touristiques commence à s'étirer. Personne ne savait encore notre détresse, puisque de toute façon, on était censés attendre un quart d'heure.
L'ouvrier au panneau stop, ce héros, appelle ses collègues au talkie-walkie. Ils débarquent dans une camionnette d'un autre siècle, moitié amusés, moitié ennuyés pour nous, et nous disent qu'ils n'ont pas de pinces.
Ces 4 mots, enfin 2 parce que c'était en espagnol, enfin bref, résonnent pour nous comme le glas du salut. Le chauffeur d'un mini-bus, juste derrière nous dans la file, exhibe le Graal. Les mains moites, je recherche dans les recoins inexplorés de Jeepette la manette qui ouvrira le capot.
Les ouvriers et le chauffeur du mini-bus, sans doute aidés par nos mines d'aventuriers-mais-pas-trop, décident de prendre la situation en main. Câble rouge sur point rouge, câble noir sur point noir, pif-paf-pouf, je met le moteur et...
J'appuie sur l'accélérateur, sur les conseils de nos sauveurs.
Les ouvriers, le conducteur et les touristes curieux applaudissent tandis que mes amies me gratifient de forces embrassades. Malgré mon rôle plus que secondaire dans notre sauvetage, je n'ai pas le cœur de les leur refuser.
Nous repartons de plus belle, sans même avoir ralenti quiconque, puisque notre bénigne mésaventure n'avait pas duré 15 minutes. Je vous avoue qu'on était pas spécialement à l'aise lors des premiers arrêts, parce qu'une batterie qui lâche après deux minutes sans moteur, c'est pas normal, même à -1000°C. Mais heureusement, Jeepette tint bon durant toute la journée.
On s'arrêtait dès que l'envie nous en prenait, et au vu de la majesté du paysage, ce fut souvent. Entre cimes enneigées et bloc de glace si bleu qu'il paraissait de plastique, on est vraiment passé d'émerveillement en émerveillement.
Une fois, un lièvre a déboulé juste devant nos pneus, et d'autres fois, plus nombreuses, on a pu observer les masses informes de ceux qui n'avaient pas traversé la route assez vite. Cette hécatombe lapinesque, fort triste, nous a permis d'observer de très près les rapaces du parc qui, pas fous, tournoyaient patiemment dans le ciel en attendant qu'un véhicule chasse pour eux.
Après un ultime arrêt dans la grotte du Milodon, paresseux préhistorique gros comme un ours, il est l'heure d'affronter de nouveau la piste de terre et ses ornières. Les paupières de mes compagnonnes tombent sur leur yeux plus vite que le soleil derrière les montagnes. L'une d'entres elles lutte néanmoins, pour ne pas me laisser seul face à l'intimidante immensité de la nature. Du coup, on improvise un cours de vocabulaire à mi-voix jusqu'à Puerto Natales, mais j'avoue que j'ai presque rien retenu, j'étais concentré sur la route, safety first, tu sais bien.
Notre première journée complète en Patagonie se termine autour d'un plat de pâtes au sel de qualité. On rend Jeepette le lendemain, non sans dire au concessionnaire que sa batterie était un peu limite-limite. De mauvaise grâce, il nous fait un geste commercial fort plaisant pour nos porte-monnaie.
Sans plus attendre, on saute dans le bus, direction el Calafate, en Argentine. De là, on ira a el Chaltén, capitale nationale du trekking, le lendemain. On ne le savait pas encore, mais avec Puerto Natales s'en allait la partie la plus calme de notre voyage (et une de mes chaussettes).