Frenhofer : la tragédie et l'espoir du génie chez Balzac
J’ai déjà discuté un peu du génie, mais je voudrais approfondir cette exploration de ce que c’est que le génie d’après Balzac dans sa nouvelle de 1837, « Le Chef-d’œuvre inconnu, » et comment l’auteur représente l’artiste et son chef-d’œuvre dans ce texte.
Tout d’abord, il faut dire que les critiques ne sont pas d’accord que Frenhofer, le créateur du chef-d’œuvre inconnu, soit un génie. Max Milner, dans son article, « Le peintre fou, » parle de Frenhofer non pas comme un génie mais comme un homme touché par la folie qui se suicide après avoir complètement raté son tableau. Convaincu de la folie de Frenhofer, Milner parle d’un autre dénouement de la nouvelle en 1831, un dénouement plus ambigu et « peut-être meilleur, selon lequel Frenhofer persistait dans sa folie et s’écriait (c’étaient ses dernières paroles) : ‘Moi, je la vois ! […] elle est merveilleusement belle’ [ces paroles se trouvent à la page 68 de notre édition] » (6). Ainsi, dans « Le Chef-d’œuvre inconnu, » il ne s’agit pas du tout du génie mal compris, d’après Milner, mais d’un homme trop excentrique.
Mais qu’en dit Balzac ? Épouse-t-il la perspective de Milner ?
Au contraire ; je ne crois pas que Balzac présente Frenhofer forcément ou seulement comme un peintre fou. L’article de Paul Barolsky, « Frenhofer and the Triumph of Fougères, » montre qu’il y a même une certaine admiration envers Frenhofer, une figure à la fois tragique et héroïque : « Frenhofer lives on because he embodied the heroic quest to achieve a modern masterpiece when the possibility of realizing such a work is seriously in doubt » (49). Frenhofer est donc une sorte d’Icare, qui visait la gloire inaccessible, qui cherchait à représenter la nature et la vie telles qu’elles sont.
L’admiration pour ce personnage, qui se trouve non seulement chez Balzac mais aussi à travers la fiction moderne, est renforcée par un contraste avec un autre personnage d’artiste dans l’œuvre de Balzac, Pierre Grassou (autrement appelé Fougères). Fougères a beaucoup plus de succès avec ces copies de peintures. Cet artiste crée des œuvres qui manquent de vie, d’inspiration, d’imagination—de génie justement. Avec ce contraste, on voit que Frenhofer—bien qu’il soit tragique—est plus admirable que les peintres « accomplis » mais essentiellement vides. Le titre de la nouvelle est, après tout, « Le Chef-d’œuvre inconnu, » et je doute fort que ce soit sarcastique.
Comment représenter le génie alors ? Qu’est-ce qui rend un artiste génial ? Dans la nouvelle, on voit que c’est le fait d’être une œuvre d’art ou l’art lui-même qui fait partie de cette qualité rare. La première fois que l’on rencontre Frenhofer dans le texte, il apparaît devant Nicolas Poussin comme « une toile de Rembrandt marchant silencieusement et sans cadre dans la noire atmosphère que s’est approprié ce grand peintre » (39-40). Mais une description exacte n’est pas possible avec le langage ; après avoir nous fourni plusieurs éléments de son apparence, Balzac écrit enfin « [si vous mettez tous ces éléments ensemble,] vous aurez une image imparfaite de ce personnage » (39, c’est moi qui souligne). De plus, il est si impressif, si singulier, qu’il ne peut pas être réel peut-être. Balzac écrit qu’il est un personnage et donc qu’il fait partie d’une œuvre d’art littéraire. De ce fait, on voit que le génie est quelque chose de peut être illusoire ou qui, au moins, échappe à la représentation.
En outre, Poussin voit Frenhofer comme « une complète image de la nature artiste » (53), qui est quelque chose d’insaisissable, d’irreprésentable, en elle-même. Poussin renvoie à notre première rencontre du vieillard en le comparant non seulement à la nature artiste, mais à l’art aussi : « Ainsi, pour l’enthousiaste Poussin, ce vieillard était devenu, par une transfiguration subite, l’art lui-même, l’art avec ses secrets, ses fougues et ses rêveries » (53). La qualité du génie est donc si puissante que même l’artiste devient l’art lui-même.
Balzac nous présente un génie qui n’est pas que l’art visuel, mais qui fait partie d’une richesse ultime de tous les arts. Par exemple, Frenhofer parle de l’importance de la poésie—donc de l’art littéraire, dans la peinture en critiquant la toile de son ami Porbus : « Tu n’es pas un vil copiste, mais un poète ! » (43). Il fait allusion au mythe d’Orphée aussi : « Comme Orphée, je descendrai dans l’enfer de l’art pour en ramener la vie » (54), ce qui évoque à la fois la littérature (car il s’agit d’un mythe qui se trouvent dans la poésie ancienne) et la musique (Orphée était poète ainsi que musicien). Balzac inscrit son héros dans l’art littéraire, musical, et pictural pour montrer la force du génie.
Malgré cette qualité géniale—ou peut-être à cause de cela—Frenhofer souffre d’une mélancolie. Il a beaucoup de mal à finir son tableau car il voudrait tant que ce soit parfait : « Hélas ! s’écria le vieillard, j’ai cru pendant un moment que mon œuvre était accomplie ; mais je me suis, certes, trompé dans quelques détails, et je ne serai tranquille qu’après avoir éclairci mes doutes » (59). L’artiste perfectionniste n’est pas du tout loin de l’auteur lui-même. Balzac travaillait beaucoup—pendant des heures avec très peu de repos. Lui aussi, il révisait ses écrits de manière obsessive. Comme Frenhofer, l’écrivain avait du mal aussi à achever le produit final, l’œuvre complète et parfaite.
Voici un exemple des révisions faites par Balzac :
Peut-être Frenhofer était une sorte de réflexion de l’auteur. Ou bien, peut-être Frenhofer représente les peurs de Balzac de ce qu’il pourrait devenir. En fait, c’est ce qu’affirme Maurice Beebe dans son article, « The Lesson of Balzac’s Artists ; » que Frenhofer fonctionne comme une sorte d’avertissement à l’écrivain.
Pourtant, la mise en scène du génie de Frenhofer est troublée avec la description ambiguë de son chef-d’œuvre. Bien sûr, on y trouve une toile quasi-impressioniste ; Frenhofer décrit le rôle de l’air, de la lumière, et de l’ombre dans son tableau (65, 67). Néanmoins, Balzac présente son lecteur avec une description vraiment bizarre, racontée par Poussin : « Je ne vois là que des couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment une muraille de peinture » (66). Balzac ne nous donne pas de description « officielle » ; on n’a que les idées subjectives de Poussin et Porbus d’un côté et de Frenhofer de l’autre côté.
A cause d’un élément particulier, on ne peut pas rejeter la toile comme un simple symptôme de la folie de l’artiste. C’est le pied : « un pied délicieux, un pied vivant ! […] ce fragment échappé à une incroyable, à une lente et progressive destruction. Ce pied apparaissait là comme le torse de quelque Vénus en marbre de Paros qui surgirait parmi les décombres d’une ville incendiée » (66). Avec ce petit pied, Balzac nous montre qu’il y a quelque chose de spécial dans cette toile et chez Frenhofer.
Peut-être comme Orphée et Icare, Frenhofer perd l’objet de sa quête. Il ne réussit pas à représenter la vie, la nature intraduisible. Mais ce pied, ce petit fragment est un éclair du génie. Frenhofer peut être une sorte d’avertissement mais il peut bien aussi représenter l’espoir.
Balzac, Honoré de. Le Chef-d’œuvre inconnu : Pierre Grassou et autres nouvelles. Ed. Adrien Goetz. Paris : Éditions Gallimard, 1994. Imprimé.
Barolsky, Paul. « Frenhofer and the Triumph of Fougères. » SOURCE : Notes in the History of Art 23.4 (2004) : 49-51. JSTOR. Internet. 28 nov. 2013. <http://www.jstor.org/stable/23207994>.
Beebe, Maurice. « The Lesson of Balzac’s Artists. » Criticism 2.3 (1960): 221-41. JSTOR. Internet. 28 sept. 2013. <http://www.jstor.org/stable/23090989http://www.jstor.org/stable/23090989>.
Milner, Max. « Le peintre fou. » Romantisme 19.66 (1989) : 5-21. Persée. Internet. 28 nov. 2013. <http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_1989_num_19_66_5624>.