Ma première fois à la montagne
Ce matin, l’air était glacial quand mon boss m’a emmitouflée dans une couverture et déposée sur le siège arrière du véhicule de fonction. Avant ça, je crois que j’ai rêvé. J’étais dans les bras de Kimmirphée.
Alex, mon collègue, nous a rejoints. Durant tout le trajet, ils ont piaffé comme des filles. Leurs voix s’amoncelaient grassement dans la buée plaquée sur les vitres arrière et j’ai fini par relever mon bonnet sur mes oreilles pour ne plus les entendre.
Mission secrète à Thyon 2000
Arrivés à Thyon 2000, le boss m’a mise sur des skis, m’a attachée à lui, et on est partis comme des enragés sur les pistes. Mais boss, on bosse quand ?
Thyon 2000 a mandaté breew pour une mission secrète : effectuer des repérages à CENTRAL PARK un truc de géants, hallucinant et helvétique, un Snowpark colossal où des types fêlés prennent leur élan et s’envoient en l’air à des milliers de mètres au-dessus de la stratosphère (d’accord, en fait 3 ou 4 mètres).
Les repérages servaient au tournage d’une vidéo sur le thème de Harlem Shake, vous savez, cette déferlante qui a englouti le Web au début du mois ! 30 secondes durant lesquelles des personnes déguisées de façon grotesque se tortillent frénétiquement sur une transe délirante du groupe Baauer. Les sociologues ont déjà leur théorie : « exutoire collectif qui rompt l'ordre établi pour mieux simuler le chaos ».
Vous aimez le chaos vous ?
Mon boss est moderne et sait y faire en terme de buzz : c’est lui qui a donné cette idée de Harlem Shake à son client, tout ça pour faire parler du Central Park de Thyon 2000.
Bon, c’est quand que vous venez à Thyon, vous ?
Et c’est quoi ces mecs qui nous sermonnent ?
Alors que nous étions postés sur l’un des sauts, que Thierry et Alex déterminaient les meilleurs endroits (spots comme y disent) pour la captation vidéo, et que je décryptais les mouvements de leurs mains congelées maniant les appareils high-tech, un type tout de rouge vêtu nous a houspillés parce que les touristes n’avaient pas le droit d’être là (sur les sauts).
Mais c’est à moi qu’il s’adresse ce gars? J’ai vociféré qu’on était des mégas pros et qu’on travaillait pour la station. Mon boss, lui, a viré à l’éruption volcanique, la haine du monde a fait le tour de son système lymphatique et il a rugi : « Tu vas voir ce que tu vas voir, espèce de petit freluquet, ignorant des savanes valaisannes, vaurien. Pis d’abord, on t’a pas appris à dire bonjour ? »
Le type s’est confondu en excuses, s’est prosterné devant moi sur la piste et m’a tendu une glace Igloo en guise de pardon (boss, j’accepte ou pas ?).
Alors que j’allais avaler la glace, une silhouette non identifiable s’est littéralement jetée sur moi et m’a entraînée dans les airs en un salto vertigineux. Après un atterrissage périlleux, encore tremblante, une vision des plus délicieuse a remué mes sens: un gars aux yeux coca light me fixait d’un regard... comment dirais-je... moustachu ? Cet Apollon des neiges, ce prince à la crinière blonde et sauvage, cette voix rauque et ce nez aquilin. Cet homme, cet homme-là qui ne s’adressait qu’à moi, était tout bonnement la plus grande star des pistes de Thyon, Georges Michel !
Georges, ohhhh Georges !!! Oui, c’est moi qu’il a courtisée assidument ! C’est pour moaa qu’il s’est trémoussé et a entamé des danses torrides de séduction. « Nous étions faits pour nous rencontrer ». Rhahhh, je me meurs!
Georges. Un prénom qui carillonne comme un effluve de meringues à la crème de Gruyères, comme un jet d’eau chaude de Lavey-les-Bains, comme un blanc battu en neige, comme une onde d’écume sur le grand lac de Suisse romande (c’est quoi son nom déjà ?).
Soudain, mon chef me secoue. « Miki ??? Tu dors ou quoi ??? Regarde, t’as fait tomber ton Ipad (mon calepin) dans la neige. C’est pour ça que je t’ai engagée ??? »
Je crois que je me suis évanouie boss.
Trou noir dans ma mémoire de l’instant écoulé entre le kidnapping dans les airs et la table devant laquelle je sirote une bière, puis deux, puis trois, puis quatre, installée avec mes deux compères dans la plus groovy des discothèques de Thyon, Cosmos. Georges s’adonne sur scène à des sons chaotiques jusqu’à l’instant où simplement, je m’affaisse lourdement sur le sol.
« Allez, on rentre », s’étouffe le chef. Oui, mais Georges ? Ma complainte reste coincée au fond de ma glotte et nous voilà sur le chemin du retour.
J’ai un vague pressentiment que mon boss n’a pas trop apprécié ma performance du jour. En route, je me suis endormie dans les bras d’Alex. Et ils ont à nouveau piaffé. Mais de quoi peuvent-ils bien parler pendant des heures ?
À la maison, couchée dans ma valisette, j’ai eu faim. Mon boss a fouillé dans le frigo et m’a apporté un sandwich au cénovis et cervelas en me disant que c’était la suite de l’initiation culinaire.
Oh, Georges, pourquoi m’as-tu abandonnée ?
Georges se trémousse rien que pour moaaaa !!
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