PLACE PUBLIQUE : CRITIQUE ET SOLUTION
Des études démontrent que la présence d’espaces publics est un élément important de l’environnement urbain, que cette présence contribue à
en augmenter la qualité de vie. La place publique est un lieu essentiel aux quartiers, un lieu convivial qui favorise les rencontres et les échanges. Les gens s’y rassemblent pour plusieurs raisons, mais il s’agit réellement d’y vivre un moment ensemble. Et parce qu’ils partagent l’usage de ce lieu, les gens ont systématiquement quelque chose en commun, ce qui contribue à conforter leur attachement au quartier ; les gens qui participent à la vie sociale du quartier, dans l’un ou l’autre de ses aspects, prennent le temps de l’apprécier.
Selon William H. Whyte, une manifestation propre à la place publique est la triangulation. Il s’agit d’un phénomène par lequel un événement externe permet à deux étrangers de créer un lien social afin de communiquer comme s’ils se connaissaient. Un élément physique de la place publique, par exemple un monument, une fontaine, ou une statue, ou encore être témoin d’un événement peut faire apparaître ce phénomène en faisant en sorte de démarrer la conversation. Ainsi, la place publique est l’endroit tout désigné pour favoriser les rencontres et contribuer à la formation de la communauté d’un quartier.
Sans contredit, de nombreuses places publiques de la ville sont plutôt réussies en terme de fréquentation et de popularité. Quiconque se promène sur la rue Ontario, entre les rues Pie-IX et Joliette par un samedi ensoleillé, se retrouve devant un bel échantillon de la faune d’Hochelaga-Maisonneuve à la place Simon-Valois. On voit des vieillards qui discutent et des moins vieux qui attendent. On voit des gens qui semblent assez pauvres et des familles qui vont prendre une crème glacée. On voit de jeunes professionnels qui prennent un café et un nombre important de gens qui passent au travers. Il se peut même qu’on assiste à un rassemblement pour une manifestation ou à un autre événement social. Contrairement à ce que d’autres peuvent penser, chacun a sa place à Simon-Valois. Et à cause de tout ça, elle est belle.
D’un autre côté, elle représente tout ce que j’ai à reprocher à une place publique : grise, centralisée, bétonnée, statique ; elle ressemble à toutes les autres. D’ailleurs, quand la ville de Montréal crée ou tente d’améliorer des places publiques, c’est souvent sur le même modèle assez impersonnel.
Je rêve d’un autre genre de place publique ; un modèle complémentaire aux places publiques actuelles. En effet, ce qui constitue la place, son bâtit, l’ancre dans une réalité statique et lourde. Tout d’abord, son revêtement est dur ; rares sont ceux qui choisiront de s’asseoir par terre. Contrairement au parc, les possibilités d’assises y sont restreintes, tandis que le dallage utilisé fait en sorte de rendre la place publique terne et monochrome. Ensuite, on retrouve de plus en plus de bancs dont le design est pensé pour qu’on ne puisse s’y étendre afin d’éviter un problème de «squat». Les bancs de la place sont conçus pour un nombre limité de personnes et ils sont souvent configurés de façon à ce que les gens ne puissent s’installer en vis-à-vis. Enfin, ce mobilier est fixe ; personne ne peut le déplacer. Cela réduit aussi les choix que l’usager est amené à faire.
L’accès à la place peut parfois être ardu ; de façon
à ce qu’un maximum d’usagers s’y retrouve chaque jour, la place est située au centre du quartier. Tous n’ont donc pas accès à une place à moins de dix minutes de leur domicile, raison pour laquelle ils ne fréquentent pas la place de leur quartier ; soit parce qu’ils ne peuvent se déplacer aisément ou simplement par paresse. Multiplier les possibilités de places publiques est une solution. Une place publique mobile pourrait apparaître là où il n’y avait rien quelques heures auparavant et n’y rester que temporairement. Son implantation activerait des lieux auxquels le citoyen n’a pas accès et amènerait le public à réfléchir à l’usage de ce lieu, à ses possibilités. Puis la place disparaîtrait pour se matérialiser ailleurs.
Bien plus que la place publique, les parcs sont destinés aux jeux, à la flânerie et aux activités. Je voudrais une place accueillante qui porte les gens à y rester assez longtemps pour réellement profiter du lieu, une place qui suggérerait plusieurs usages différents des plus communs, tels l’observation des autres, l’attente ou la consommation d’un sandwich. Une place qui favorise les interactions entre les gens, style d’hybride entre parc et place. Ainsi, je crois que le mobilier de la place publique est une clé pour créer un nouveau modèle plus accueillant. En effet, il peut contribuer à corriger chacune des critiques que je dénonce dans le modèle actuel. Un tel mobilier apporterait un éclat de couleur par son traitement graphique, serait modulable tant dans sa forme que dans sa façon de s’assembler pour créer un autre morceau, déplaçable par l’usager et permettrait des usages variés. Poursuivant l’objectif de contrer l’effet statique de la place, le mobilier et la place seraient constamment renouvelés, réinventés et redéfinis, de façon à créer l’effet de triangulation.
Selon Christopher Alexander, le caractère, voire l’âme d’une place publique lui est conféré par les événements qui s’y produisent, quels qu’ils soient. Ces événements peuvent être variés ; spectacles, rassemblements, mais également le vent qui souffle ou le soleil qui brille peuvent être considérés comme des événements qui influencent notre état d’esprit. Ainsi, un mobilier simple mais polyvalent tant dans sa forme que dans les usages qu’on en fait suffit à créer l’événement puisqu’il contribue à changer l’expérience qu’on fait d’un lieu. Les événements constituant l’âme de la place, les lieux choisis, tout comme le mobilier construit doivent suggérer des utilisations, doivent amener l’événement, le rendre possible. Le mobilier doit ouvrir les possibilités plutôt que les dicter, donc les restreindre.
De par l’usage qu’on fait de la place, les gens y sont souvent passifs. Je souhaiterais que les usagers de la place publique deviennent acteurs de leur environnement, qu’ils prennent part à la vie-même de la place. Trop de lieux dans la ville sont actuellement sous-utilisés ou désuets. Il faut amener la population à réfléchir sur l’espace qui est converti en condos, à l’espace octroyé à la voiture, une superficie qui est enlevée aux piétons, à la proportion de stationnements dans la ville, à questionner l’usage des petits terrains vagues ou encore des lieux très achalandés en semaine mais qui sont complètement désertés la fin de semaine. Il faut que les gens revendiquent cet espace et qu’on leur redonne.