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Arshile Gorky, Garden in Sochi, 1941
Le langage a immanquablement montré que la mémoire n’est pas un instrument d’exploration du passé, mais plutôt une atmosphère. Le milieu de ce qui a été éprouvé, tout comme la terre est le milieu dans lequel les villes antiques sont ensevelies. Celui qui veut approcher son passé enfoui, doit agir comme quelqu’un qui fait une excavation archéologique. Il ne doit surtout pas avoir peur de revenir une et mille fois au même sujet, de l’éparpiller comme on éparpille la terre, de le retourner comme on retourne le sol. Car le sujet lui-même est comme ces strates qui ne montrent leurs vieux secrets qu’après de méticuleuses recherches. (…). Il est indubitablement nécessaire de planifier ces excavations avec méthode. Non moins indispensable est le sondage prudent de la bêche dans le sombre terreau. Et l’homme qui se contente de faire l’inventaire de ses trouvailles, sans établir l’endroit exact dans le sol actuel où ces anciens trésors se sont accumulés, se prive de sa plus grande récompense. En effet, la mémoire authentique résulte moins de ce que le chercheur rapporte de ces trésors, que du marquage précis des endroits où il est entré en leur possession. Epique et fragmentaire au sens strict, la mémoire authentique doit produire une image de la personne qui se souvient, de la même façon qu’un bon rapport archéologique contient non seulement des informations sur les strates d’où proviennent les découvertes, mais nous renseigne aussi sur les strates qu’il a fallu d’abord fracturer.
Walter Benjamin, Selected Writings, Bellnap Press of Harvard, 1999 ; Volume 2:2, 1927-1934, page 576. Cité dans Ursula Marx et alli (éds), Walter Benjamin’s Archive, Verso, 2007, page d’introduction.
Giuseppe Penone, Paysage du cerveau, 1990
Aerial photography of the Pyramids of Giza, Egypt, date unknown.
Il est difficile de vivre avec les purs. Ils ne vous condamnent pas; ils vous pardonnent. Ce pardon est plus terrible qu’un jugement. Les manquements à la pureté semblent alors un crime contre son Moi d’enfant, son Moi innocent, contre son âme.
Journal (1947-1955) - Anaïs Nin
Ce n’est pas facile d’être un homme libre : fuir la peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d’agir, s’affecter de joie, multiplier les affects qui expriment ou enveloppent un maximum d’affirmation. Faire du corps une puissance qui ne se réduit pas à l’organisme, faire de la pensée une puissance qui ne se réduit pas à la conscience.
Deleuze/Parnet, Dialogues, Flammarion, 1996 (via abridurif)
Marisol Escobar among her works.
Miles Davis, 1989 by Herman Leonard.
Alexandre Raditchev – écrit vers 1790 au cours de sa déportation en Sibérie.
« - Ami, pourquoi tes yeux sont-ils emplis de larmes, Ton âme déchirée par ces vaines alarmes ? Es-tu seul à souffrir ? Un tel qui semble gai Vit-il en vérité dans un bonheur parfait ? Il sait comme est menteur le sourire à ses lèvres, Le serpent du remords le ronge dans sa fièvre … Il peut bien être roi, il porte son enfer.
- Cela ne m’aide point ! Seul dans ces bois déserts, Sans ami, sans enfants, je dois pleurer encore, Entouré jour et nuit d’un pouvoir que j’abhorre. Pourquoi prolongerais-je une lutte inutile ?
- Souviens-toi du passé, lorsqu’on t’aimait en ville : Fêté par tes amis et tes concitoyens, Dans un brouillard joyeux, tu voyais tout en bien. Tu vivais de plaisirs, de fêtes de poèmes : Le destin, semble-t-il, t’obéissait lui-même ; Un seul de tes regards pouvait nous rendre heureux.
- Etait-ce le bonheur, cela ? Les envieux Dans l’ombre n’attendaient que l’instant de ma chute ; Mes amis pleins de fiel préparaient leurs disputes ; Le fardeau des soucis n’augmentait que l’orgueil ; Le méchant triomphait, le juste était en deuil ; L’impartialité feinte des médisances Cherchait à découvrir par maintes insolences Quelque dessin honteux aux actes de vertu : Au bienfait répondait ce sourire entendu Qui ne montre qu’amour et ne trahit que haine.
- Et que fut ton soutien dans ces moments de peine ?
- La constance du cœur, la pureté de l’âme.
- Tes pleurs prématurés sont dignes d’une femme. D’où vient ce désespoir qui s’empara de toi ; Quoi, du cœur généreux tu ne sus plus les lois ?
- Je suis ce que je fus, mon âme est avec moi.
- Ton âme est inchangée, tes actes te soutiennent ? Ne te plains plus. Celui dont la loi souveraine Put façonner cette âme et te donner ce cœur Peut bien te rappeler sur la voie du bonheur, Et si tu dors en paix avec ta conscience, Si ton passé n’est plus un surcroît de souffrance, Comprends-tu que ton épreuve aussi touche à sa fin. C’est l’immuable loi de ce monde divin Qui veut que pour renaître on plonge aux origines, Que sur la terre tout reparte de ruines : La vie mène à la mort, et la mort à la vie, La rage du destin se doit d’être assouvie. Regarde se lever cette aube rougeoyante, L’astre du jour et ses cavales rayonnantes – Du pays de la mort, des profondeurs troublées, Il nous fait le présent d’un jour renouvelé …
- Mes songes de la nuit, je sens qu’ils se dissipent, Oui, ce matin léger m’est un nouveau principe : Mon corps s’est peu à peu lavé d’un songe noir Et je sens que mon cœur a retrouvé l’espoir …
- Puisque la joie succède à l’absurde tristesse, Fais-donc que ton malheur soit source de liesse, Que ton affliction s’efface d’ici-bas … Courage, tiens toujours, je ne te laisse pas … »
Traduit du russe par André Markowicz in Le Soleil d’Alexandre, le cercle de Pouchkine chez Actes sud, pp. 19-20.
Alexandre Raditchev est le premier auteur à avoir dénoncé le servage et la misère de l’existence du peuple russe dans son texte phare Voyage à Saint Pétersbourg (d’après le Voyage sentimental en France et en Italie de Sterne). Il invente, explique Markowicz, la notion d’individu dans un pays qui n’avait jamais auparavant pensé qu’au collectif. Torturé physiquement et psychologiquement sa condamnation à la décapitation a été commuée en dix ans de bagne. A son retour de Sibérie, contraint au silence par le Tsar Alexandre 1er, Raditchev préfère se suicider. C’est le premier artiste complètement effacé par le régime russe. Hormis dans l’esprit docte de quelques spécialiste, Raditchev a disparu du paysage littéraire.
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Aimer ceux qui sont ainsi : quand ils entrent dans une pièce, ce ne sont pas des personnes, des caractères ou des sujets, c’est une variation atmosphérique, un changement de teinte, une molécule imperceptible, une population discrète, un brouillard ou une nuée de gouttes.
Gilles Deleuze/Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, 1996 (via abridurif)
Odilon Redon, The Eye, Like a Strange Balloon Moves Towards Infinity, 1882.
Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini.
Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne (via abridurif)
FATS WALLER ET MOZART
“ Je vais mettre maintenant à la radio un programme mélangé de Fats Waller et de Mozart. Ils vont très bien ensemble.” — E. Hemingway, remarque, juin 1950
Portraits d‘Andy Warhol par Hans Namuth (1915-1990) en 1982.
Kafka disait à Janouch : “Je n'ai rien de définitif.” Ce mot d'un écrivain nous renvoie à deux conduites, deux thèmes, deux discours : l'Hésitation, dont je viens de parler, et l'Oscillation, dont je vais parler.
Roland Barthes, L'Oscillation, Cours sur le Neutre, Collège de France, 6 mai 1978 (via ludivinemargueritesereni)
VKhUTEMASA, Лаборатория современность (Russian Laboratory of Modernity), (1925)