Les amis invisibles et les extravagants
La citation précédente est le cinquième précepte du Good Design énoncé par Dieter Rams à la fin des années 70. Selon lui, « good design is unobtrusive », c’est-à -dire que le bon design est discret. Il compare même les produits fonctionnels à des outils dont il affirme qu’ils ne sont ni décoratifs, ni des œuvres d’art. Une idée que l’on retrouve chez Jasper Morrison sous la forme du super normal. Ces deux modes de pensée se rejoignent dans la glorification des objets se distinguant par leur qualité et leur fonctionnalité plutôt que par la fantaisie de leur apparence.
L’expérience des objets qui découlent de ces démarches se fait souvent sur la durée. Dieter Rams dit qu’un produit du good design doit être à la fois durable et conçu dans le respect de l’environnement. Sa pensée n’est pas uniquement écologique puisqu’il dit aussi que le Good Design doit minimiser la pollution visuelle tout au long du cycle de vie du produit (cf. préceptes du Good Design).
Ces objets sont donc conçus pour s’effacer, être des compagnons fidèles mais peu encombrants, atteignant l’idéal de l’outil, non soumis aux phénomènes de mode qui pourraient nous pousser à les remplacer de façon régulière. Mais en réduisant l’expérience de l’objet à la satisfaction qu’il procure par le bon accomplissement de sa fonction, ne risquons-nous pas d’endormir notre curiosité ?
Les couverts ont atteint ce degré de fonctionnalité qui en fait des outils. Le designer Jinhyun Jeon en dit :
« Le design de couverts se concentre sur le fait d’amener des bouchées de l’assiette à la bouche, mais il pourrait faire tellement plus. »
(src. Site web de Jinhyun Jeon, projet Tableware as a sensorial stimuli)
En effet, le couvert est un objet qui approche notre bouche, centre stratégique où se croisent trois sens : le goût, le toucher et l’odorat (avec la rétro-olfaction qui nous fait parvenir l’odeur par l’arrière du palais). Par ailleurs, la bouche et les lèvres figurent en bonne place des zones érogènes.
Jinhyun Jeon propose une série de couverts, qu’il appelle Tableware as sensorial stimuli, aux formes atypiques destinés à créer des sensations additionnelles lors de la consommation d’aliments afin d’enrichir l’expérience que l’on a du repas. La forme de ces couverts est issue de la notion de synesthésie, qui peut être décrite comme la traduction de la perception d’un sens vers un ou plusieurs autres. Il a ainsi converti des ressentis culinaires en des formes de couverts. On se retrouve donc avec une série de couverts variées, souvent moins adaptés à recueillir une bouchée entière de nourriture que nos traditionnelles fourchettes, et dont le contact avec la bouche et les lèvres n’est plus réduit au minimum. Certains prennent une place conséquente, d’autres sont ornés de petits picots pour titiller les lèvres ou le palais. D’un point de vue stylistique, Jinhyun Jeon croise les formes et les matières habituelles des objets de table avec un vocabulaire organique prononcé dans les couleurs et dans les formes.
A travers ce projet, il critique la façon dont la consommation de nourriture répond à un besoin fonctionnel avant d’être une source de plaisir.
« […]C’est pourquoi ce projet [Tableware as sensorial stimuli] nous conduirait dans une alimentation consciente vers la redécouverte d’un rapport sain et joyeux avec la nourriture. »
La question qui surgit ici est donc celle du plaisir, a priori absent lors de l’utilisation d’un objet qui ne serait qu’un outil parfait. Cependant, si Dieter Rams et Jasper Morisson militent pour une sorte d’effacement de l’objet ― le premier en le voulant discret et dédié à sa fonction, le second en lui refusant de se distinguer par sa marginalité stylistique ―, ils ne contredisent pas le fait de prendre du plaisir, sauf que celui-ci ne réside pas dans l’utilisation de l’outil.
L’expérience prioritaire serait à vivre dans la nourriture, sans ajout dû à l’outil servant à la conduire dans la bouche, ce qui est tout aussi valable.
On peut étendre cette pensée à tous les objets :
Un lecteur de disque s’effacerait devant la musique qu’il diffuse, un canapé devant la convivialité des moments passés dedans, etc.
Nous vivrions alors dans un monde où les objets seraient invisibles et bienveillants : l’utopie rationaliste. Seulement, c’est un schéma dépersonnalisant qui peut entraîner la lassitude : comment se rendre compte de la qualité de nos objets s’ils sont tous parfaitement adaptés à leur fonction ? Ne pas lasser, c’est prendre le risque de laisser indifférent.
Verner Panton a dit « On est assis plus comfortablement dans une couleur que l’on aime » avec un humour certain. Cela souligne tout de même l’importance d’aimer un objet pour qu’il soit bon. Un objet, aussi réussi soit-il en terme de fonctionnalité, est un échec s’il ne suscite pas l’adhésion de la personne destinée à l’utiliser.