☯️ Par delà le bien et le mal ou par delà l'Église et ses hérésies : les Sept sermons aux morts
Le mal peut prendre l'apparence du bien et l'enfer être pavé de bonnes intentions. Entre mise en ordre du chaos d'images issues spontanément de l'inconscient via diverses voies et le fatras de la gnose ou d'hérésies qui furent autant de tentatives d'exprimer la mise en ordre de ce chaos de l'inconscient.
Par delà le bien et le mal, on tombe dans un univers de paires d'opposés. Si l'on ne peut en tirer du sens, on risque de dissoudre le moi dans l'inconscient. Nietzsche l'a durement payé comme l'exprima Jung dans son autobiographie « Ma vie ».
« La terminologie religieuse est seule adéquate face au destin tragique de la totalité [psychique]. “C'est le destin” : celui qui s'y abandonne y voit Dieu, celui qui lutte de façon éperdue y voit le diable (1). »
Aussi, « Celui qui s'enfonce en lui-même est comme enfui dans la terre ; c'est un mort en quelque sorte qui est retourné dans la terre maternelle ; c'est un Kaineus “accablé de cent peines” et écrasé dans la mort ; c'est un homme qui emporte en gémissant le lourd fardeau de son soi et de son destin (2). »
Il y a autre chose au delà du bien et du mal, c'est l'individuation, la distinction (cf. l'audio, ci-joint), en clair : l'hérésie (!). L'homme est à la fois dedans sa totalité psychique, à la fois dehors, et le processus est inconscient, automatique. En 1916, Jung est aux prises avec ses concepts non encore formulés, aux prises avec des images qui lui viennent spontanément, aux prises aussi avec des événements paranormaux qui lui arrivent :
« Ce fut […] une ironie du sort qu’il m’ait fallu […], au cours de mon expérience, rencontrer […] ce matériel psychique qui fournit les pierres à partir desquelles se construit une psychose et que l’on retrouve aussi par conséquent dans les asiles de fous. Il s’agit de ce monde d’images inconscientes qui plongent le malade mental dans une confusion inextricable, mais qui est aussi la matrice de l’imagination créatrice des mythes, imagination avec laquelle notre ère rationaliste semble avoir perdu le contact. Certes, l’imagination mythique est partout et toujours présente, mais elle est tout aussi honnie que crainte, , et cela semble une expérience bien risquée ou une aventure douteuse que de s’abandonner au sentier incertain qui conduit dans les profondeurs de l’inconscient. […]
Je pense à la parole de Goethe : “Pousse hardiment la porte devant laquelle tous cherchent à s’esquiver !” [1er Faust – ndr : motif repris dans Matrix avec les pilules rouge et bleue]. Or, le deuxième Faust est plus qu’un simple essai littéraire. Il est un chaînon de l’Aurea Catena [ndr : écrit alchimique, Aurea Caten Homeri, qui relie par une chaîne d’or une succession d’hommes sages qui, commençant par Hermès Trimégiste, relient la terre et le ciel – cf. note d’Aniéla Jaffé], de cette chaîne d’or qui, depuis les débuts de l’alchimie philosophique et de la gnose jusqu’au Zarathoustra de Nietzsche, représente un voyage de découvertes – le plus souvent impopulaire, ambigu et dangereux – vers l’autre pôle du monde.
Nietzsche avait perdu le contact avec le sol sous ses pieds parce qu’il ne possédait rien d’autre que le monde intérieur de ses pensées – monde qui, d’ailleurs, possédait plus Nietzsche que lui-même ne le possédait. Il était déraciné et planait sur la terre, et c’est pourquoi il fut victime de l’exagération et de l’irréalité.
Le dimanche […], la sonnette de la porte d’entrée sonna à toute volée. […] Tous, nous courûmes aussitôt à la porte pour voir qui était là, mais il n’y avait personne ! Nous nous sommes tous regardés, pantois ! […] La maison entière était comme emplie par une foule, elle était comme pleine d’esprits ! […] Naturellement, une question me brûlait les lèvres : “Au nom du ciel, qu’est-ce que cela ?” Alors, il y eut comme une réponse en cœur : “Nous nous en revenons de Jérusalem, où nous n’avons pas trouvé ce que nous cherchions.” Ces mots correspondent aux premières lignes des “Sept sermons aux morts.”
Alors, les mots se mirent à couler d’eux-mêmes sur le papier, et en trois soirées, la chose était écrite. À peine avais-je commencé à écrire que toute la cohorte d’esprits s’évanouit. […] Cela se passait en 1916. […] [Cette expérience] était probablement liée à l’état d’émotion dans lequel je me trouvais alors et au cours duquel des phénomènes parapsychologiques peuvent intervenir. Il s’agissait d’une constellation inconsciente et je connaissais bien l’atmosphère singulière d’une telle constellation en tant que numen d’un archétype : “Signes avant-coureurs, apparitions, avertissements, s’amoncellent !” [Goethe, Second Faust, acte V, Minuit] (3) »
« Notre intellect voudrait naturellement se prévaloir d’une connaissance scientifique à ce sujet ou encore, de préférence, anéantir toute l’expérience en tant que contraire à la règle. Qu’un monde qui ne présenterait plus d’exceptions à la règle serait ennuyeux !
Peu avant cet épisode, j’avais noté le fantasme que mon âme m’avait été ravie et s’était envolée. […] l’inconscient correspond au mythique pays des morts, le pays des ancêtres. De sorte que si, dans un phantasme, l’âme disparaît, cela veut dire qu’elle s’est retirée dans l’inconscient ou dans le “pays des morts”. Cela équivaut à ce que l’on appelle la perte de l’âme, un phénomène que l’on rencontre relativement souvent chez les primitifs. […] De même qu’un médium, [l’âme] donne aux “morts” la possibilité de se manifester. C’est pourquoi, très vite après la disparition de [mon] âme, les “morts” apparurent chez moi et c’est ainsi que prirent naissance les “Sept sermons aux morts”. À cette époque et désormais toujours plus clairement, les morts me sont apparus comme porteurs des voix de ce qui est encore sans réponse, de ce qui est en quête de solution, de ce qui est en mal de délivrance. Car les questions auxquelles, de part mon destin, je devais donner réponse, les exigences auxquelles j’étais confronté, ne m’abordaient pas de l’extérieur mais provenaient précisément du monde intérieur. C’est pourquoi les conversations avec les morts, les “Sept sermons”, forment une sorte de prélude à ce que j’avais à communiquer au monde sur l’inconscient : ils sont une sorte de schéma ordonnateur et une interprétation des contenus généraux de l’inconscient.
[…] [À l’époque], il me semble que j’ai été saisi et subjugué par un message qu’il me fallait transmettre. Il y avait dans ces images des éléments qui ne concernaient pas que moi, mais qui concernaient aussi de nombreux autres êtres. […] À partir de ce moment, ma vie appartenait à la communauté. Les connaissances qui m’importaient, ou que je cherchais, ne faisaient pas encore partie du patrimoine de la science d’alors.
Je devais moi-même en subir l’expérience première, et je devais, en outre, essayer de placer ce que je découvrais sur le terrain de la réalité ; sinon, mes expériences n’en resteraient qu’à l’état de préjugés subjectifs non viables. Dès lors, je me mis au service de l’âme. Je l’ai aimée et je l’ai haïe, mais elle était ma plus grande richesse. Me vouer à l’âme fut la seule possibilité de vivre mon existence comme une relative totalité et de la supporter.
Je puis dire aujourd’hui que je ne me suis jamais éloigné de mes expériences initiales. Tous mes travaux, tout ce que j’ai créé sur le plan de l’esprit proviennent des imaginations et des rêves initiaux. Cela commença en 1912, voilà bientôt cinquante ans. Tout ce que j’ai fait ultérieurement dans ma vie est déjà contenu dans ces imaginations préliminaires, même si cela n’a été que sous forme d’émotions ou d’images.
Mes recherches scientifiques furent le moyen et la seule possibilité de m’arracher à ce chaos d’images [ndr : le “fatras” de la gnose ! En fait, la mise en ordre, en concepts psychologiques, des images issues spontanément de l’inconscient]. Sinon, ce matériel se serait agrippé à moi comme des teignes de bardane, ou m’aurait enlacé comme des plantes de marécage. Je mis le plus grand soin à comprendre chaque image, chaque contenu, à l’ordonner rationnellement – autant que faire se pouvait – et, surtout, à le réaliser dans la vie. Car c’est cela que l’on néglige le plus souvent. On laisse à la rigueur monter et émerger les images, on s’extasie peut-être à leur propos, mais, le plus souvent, on en reste là. On ne se donne pas la peine de les comprendre, et encore bien moins d’en tirer les conséquences éthiques qu’elles comportent. Ce faisant, on sollicite les efficacités négatives de l’inconscient.
Même celui qui acquiert une certaine compréhension des images de l’inconscient, mais qui croit qu’il lui suffit de s’en tenir à ce savoir est victime d’une dangereuse erreur. Car quiconque ne ressent pas dans ses connaissances la responsabilité éthique qu’elles comportent succombera bientôt au principe de puissance. Des effets destructeurs peuvent en résulter, destructeurs pour les autres, mais aussi pour le sujet même qui sait. Les images de l’inconscient imposent à l’homme une lourde responsabilité. Leur non-compréhension, aussi bien que le manque du sens de la responsabilité éthique, privent l’existence de sa totalité et confèrent à bien des vies individuelles un caractère pénible de fragilité (3). »
Les « Sept sermons aux morts » est un texte écrit à la manière d'un pastiche gnostique que Jung signe du nom de Basilide d'Alexandrie, hérétique dont nous ne connaissons que ce dont les hérésiologues nous ont transmis, tel Irénée de Lyon dans son ouvrage intitulé Contre les hérésies (4). Si le passage sur Basilide n'étoffe pas ce que Jung dit dans les « Sept sermons aux morts », le début du récit d'Irénée à propos de la constitution du Plérôme et des Eons par paires d'opposés, quant à lui, fait bien écho à la future théorisation psycho-analytique de Jung. Les gnostiques exprimaient en fait leur expérience de la constitution de la psyché humaine. Notre psyché se forme sur un inconscient collectif dont nous sommes dotés dès notre conception, tout comme notre corps qui nous est donné. Notre totalité psychique que Jung appelle « soi » a tout intérêt à être projetée sur une image divine, sinon, il y a risque de la confondre avec le moi, qui enfle et se prend pour Dieu (ou l'anthéchrist puisque tout va par paires) avec des risque de dissolution de la conscience dans l'inconscient. Se distinguer de l'eau du lac tout en étant issu de cette eau n'est pas sans risque.
‣ Chaîne Youtube « La Plume et L’Épée » , « Les Sept Sermons aux Morts - Carl Gustav Jung (Livre Audio Complet) », pub. 13 août 2025, https://www.youtube.com/watch?v=RfGPaW99HIU (cons. 26 mai 2026).
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(1) C. G. Jung, « Psychologie et alchimie », Ed. Buchet / Chastel, trad. fr. Paris, 1970, p. 43 (note).
(2) C. G. Jung, « Métamorphose de l'âme et ses symboles », ± 4e édition, éd. Georg, 1989, p. 501.
(3) C. G. Jung, « “Ma vie” Souvenirs, rêves et pensées », éd. Gallimard, col. Folio, 1973, p. 219-224.
(4) Irénée de Lyon, trad. Moine Adelin Rousseau, Contre les hérésies : Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, éd. du Cerf, 2001, 749 pages.