"En effet, dans notre société, la souffrance revêt de plus en plus des expressions démentalisées, c’est-à-dire comportementales (fonctionnements "robotisés", mise en acte, violence impulsive, addictions) ou somatiques (maladies physiques), y compris chez des sujets ne souffrant pas d’une psychopathologie avérée. Tout être humain lambda déstabilisé par des traumatismes existentiels (pertes, deuils, destitutions, conflits menaces, agressions) ne peut réagir que de trois façons : avec son psychisme, avec ses actes ou avec son corps. Tel sujet sera donc habité par l’angoisse, le tourment, les conflits internes, ou bien sombrera dans une dépression profonde, s’immergeant dans son passé, ses manquements, ses fautes… Ce sont des réactions psychiques qui se réduisent actuellement comme peau de chagrin. Tel autre, ayant subi les mêmes traumatismes, se lancera dans l’hyperactivité, appliquant à la lettre la règle "gérer – assumer – assurer – se battre", comme on le lui conseille trop souvent, ou bien deviendra agressif à l’égard des autres voire s’adonnera à l’alcool, aux drogues ou aux écrans connectés. Ce sont des réactions comportementales qui ne cessent d’augmenter. Tel autre, enfin, confronté aux mêmes difficultés existentielles, réprimera son ressenti, ses émotions et ses sentiments, comme si rien ne s’était passé et, persuadé du confort illusoire induit par cette façade qui l’isole de son monde intérieur, se couvrira de plaques d’eczéma ou développera une maladie auto-immune. Ce sont des réactions somatiques qui explosent littéralement."
Philip Pongy, « Une démentalisation croissante », in La Décroissance, n° 216, janvier-février 2025.