Je ne poste plus vraiment par ici, c’est que je n’ai plus rien à écrire. Je ne sais pas vraiment quoi raconter, je suis comme assailli de petites pensées vibrionnantes mais rien qui ne lie ses fugaces moucherons qui tournoient dans la boîte crânienne. Pas de quoi les attraper en vol, les fixer, les dépecer. Pas de pelote à dévider, pas de sève. Peut-être que ça reviendra.
La bonne nouvelle c’est que je lis plus. Je me rends compte tout de même de problèmes de concentration (les pensées d’au-dessus), de soucis de planification aussi. C’est pour ça que j’ai décidé de revenir ici plus régulièrement, assez régulièrement, tout simplement de manière régulière si je le peux, si je le veux, afin d’y écrire ce que je lis. J’ai ce besoin de prendre des notes, elles le sont de manière éparses. Parfois la flemme me gagne, j’ai pas la force de vouloir écrire, pas l’envie de me lever et d’attraper un carnet, un des multiples carnets, un stylo mal rangé, et d’y écrire les idées, les citations, les aphorismes, mes pensées. La tête prend le dessus sur le corps. Je suis pas au point d’Emmanuel Carrère dans son dernier bouquin mais j’ai 30 ans de moins, et je ne fais pas de yoga.
Peut-être qu’à partir de cette ré-écriture tiré des lectures me viendra l’envie de tisser autour des toiles de moi-même. Je m’en sens, au fond de moi, l’envie et j’ai envie de dire la nécessité. Déjà, rien que cette introduction qui n’aurait dû présenter que la démarche prend plus de place, de temps et d’auto-apitoiement que prévu. Soit, passons aux citations.
‘Je la fais rire, d’un rire qui doit être pour elle plaisamment transgressif, en lui expliquant avec véhémence que, moi, l’oenologie me dégoûte et que j’ai horreur des gens qui, comme ils disent, dégustent le vin et le font longuement tourner dans des verres gigantesques avant de lui trouver des notes boisées ou des arrière-goûts de trou du cul. J’ai réellement dit ça, a subtile flavour of asshole, au fond de mon désespoir j’étais assez gai cette nuit-là. Après avoir commandé encore une bouteille de blanc, la troisième de la soirée, Erica me pose une question qui me surprend et m’amuse : si nous parlions français, est-ce qu’au lieu du you anglo-saxon, nous nous dirions plutôt tu ou vous ? Je lui réponds qu’à mon avis nous serions à ce moment même, à cette table, en train de décider de passer du vous au tu. La bouteille arrive, je remplis nos verres, nous trinquons à notre tutoiement et à notre amitié naissante. Cette distinction entre tutoiement et vouvoiement, Erica trouve dommage qu’elle n’existe pas en anglais. Elle trouve que ça dit quelque chose sur les gens, la préférence pour le tutoiement ou le vouvoiement. C’est la même différence, ajoute-t-elle sans que le rapport soit très clair pour moi, entre les gens qui nagent parallèlement à la plage et ceux qui nagent à la perpendiculaire de la plage, vers le large. “Moi, me dit-elle, je nage vers le large.” Après un instant de réflexion, je dis que moi aussi et elle hoche la tête, satisfaite : ça ne l’étonne pas. J’ai l’impression d’avoir réussi un examen : si j’avais nagé parallèlement au rivage, c’était fini entre Erica et moi. Il y a aussi, poursuit-elle, les gens qui éteignent la lumière en quittant une pièce et ceux qui ne le font pas, les gens qui prennent l’ascenseur pour descendre et ceux qui ne comprennent même pas qu’on puisse le faire, les gens qui donnent aux mendiants et ceux qui ne leur donnent pas, les gens qui s’ils tombent sur le journal intime de la personne qu’ils aiment cèdent à la tentation de le lire et ceux qui n’y cèdent pas, les gens qui se comportent pareil ou non selon qu’il y a ou non un témoin. Cette distinction-là me frappe, comme frappe parfois une évidence dont on n’avait jusqu’alors pas saisi l’évidence. Je n’ai pas lu Kant mais d’après le peu que j’en sais elle pourrait être de Kant : agir de la même façon quand il y a un témoin et quand personne ne vous voit, ça me semble être le critère absolu de la morale. Nous sommes d’accord là-dessus, contents d’être d’accord, décidément nous sommes d’accord sur beaucoup de choses et, tout au long du dîner, en parlant très fort pour nous entendre, nous nous amusons beaucoup à allonger la liste des frontières qui séparent en deux l’humanité : ceux qui voient le verre plutôt vide et ceux qui le voient plutôt plein, ceux qui votent Démocrate et ceux qui votent Républicain, ceux qui préfèrent Dostoïevski et ceux qui préfèrent Tolstoï - en version française, c’est Voltaire et Rousseau, en version américaine Faulkner et Hemingway -, ceux qui dans une cuisine étrangère, trouvent tout seuls où les choses sont rangées et commencent aussitôt, sans rien demander, à se rendre utiles, et ceux qui, bras ballants, demandent mollement : “Je peux t’aider ?” - j’avoue que je fais partie de la seconde catégorie.”