Comme tous les garçons homosexuels, j'aime beaucoup ma maman.
Et comme tous les garçons homosexuels, je n'ai que deux options en ce qui concerne Xavier Dolan :
a) placarder son portrait au-dessus de mon lit et proclamer béatement son génie cinématographique à nul autre pareil (car on le sait, l'esprit critique est l'ennemi mortel de la pensée communautaire)
b) le vilipender arbitrairement pour me sentir différent (car on le sait, la mauvaise foi est l'inséparable BFF de la posture intellectuelle)
Pour moi qui ai défendu Dolan dès son tout premier film en 2009, puis exprimé ma déception concernant la suite de sa carrière ici-même, il devient de plus en plus difficile de m'exprimer sur le sujet : tandis que ses admirateurs m'ont exilé dans la catégorie hater sans autre forme de procès, ses détracteurs s'exaspèrent bien souvent qu'on puisse lui reconnaitre une once de talent.
Pourtant, du talent, Xavier Dolan en a. Et s'il ne fait aucun doute dans mon esprit que l'hystérie qui entoure la sortie de Mommy est démesurée, il existe à cela une explication toute simple : les spectateurs qui s'enthousiasment outrageusement pour cette “palme du coeur” n'avaient pour la plupart jamais posé les yeux sur un film de Dolan (comme en témoignent les chiffres : en France, Mommy a réuni en deux semaines plus de spectateurs que tous les films précédents film de Dolan réunis), ce qui a forcément contribué à l'effet de surprise et de nouveauté de cet objet dont les signatures typiquement dolaniennes n'ont sans doute pas manqué de séduire les néophytes. Ah, l'exotisme du paysage canadien ! La truculence des dialogues québécois qui servent aussi bien le drame que la comédie ! Cette stylisation de boite à bonbon fluorescente qui détonne dans l'austérité du panorama cannois ! Ces chansons pop délicieusement ringardes que l'on a de nouveau l'autorisation d'aimer !
Mais pour ceux qui ont découvert Dolan avec J'ai tué ma mère il y a 5 ans, il n'est pas impossible que Mommy ait eu un léger goût de réchauffé. L'histoire d'un conflit douloureux entre une mère célibataire affreusement mal fagotée (interprétée férocement par Anne Dorval) et un adolescent difficile, que seule une figure de professeur timide (interprétée tout en douceur par Suzanne Clément) parvient à apaiser : il n'aura échappé à aucun connaisseur de l'oeuvre de Dolan que Mommy reprend exactement la même dynamique que J'ai tué ma mère, et joue la similitude au point de distribuer les mêmes actrices dans les mêmes rôles.
Mais entre-temps, le rouleau compresseur du CINEMA est passé par là, et au cri du coeur du premier opus répond une oeuvre plus contrôlée, mais aussi plus prévisible dans sa dramaturgie, plus mécanique dans ses arcs individuels, et largement plus appuyée dans ses caractérisations. Ainsi, l'ado frondeur à fleur de peau est désormais un sociopathe violent prêt à exploser à chaque instant. La prof bienveillante dont on devinait le coeur brisé est devenue une créature traumatisée que la mort de son enfant a rendu bègue (!). Et surtout, la mère divorcée qu'Anne Dorval parvenaient à rendre simultanément exaspérante et bouleversante -et que Dolan filmait en entrechoquant son amour fou de petit garçon et sa haine d'adolescent- est ici transformée en veuve courage glorieusement white trash, caricature de grand rôle auquel Dolan cède tout son film sans la moindre resistance, s'attardant amoureusement sur le moindre de ses portes-clés pour s'assurer que la mention ICÔNE n'échappera pas même au spectateur le plus inattentif.
En effet, Dolan ne se contente plus d'écrire des personnages, il veut écrire des rôles de cinéma -comme il l'a affirmé lui même dans son célèbre discours cannois- et nul doute que les filtres de plus en plus grossissants et colorés qu'il applique à ses créations installent une distance qui fait de Mommy un film beaucoup plus confortable que J'ai tué ma mère, qui mettait ses personnages à nu avec une telle franchise que l'on était parfois forcé de détourner le regard pour ne pas s'y reconnaitre.
C'est peut-être pour cette raison que même parmi les aficionados de Dolan, certains préfèrent la copie corrigée au propre plutôt que le brouillon orignal, parsemé de ratures mais brûlant de sincérité. Pour ma part, je n'ai aucun doute sur le fait que le premier reste de loin le meilleur : j'ai beau admirer la singularité et l'audace du format 1:1, qui trouve sa justification dans une formidable séquence d'élargissement du cadre, il n'en demeure pas moins que ce choix limite drastiquement les possibilités visuelles de Dolan, qui se retrouve la plupart du temps condamné à une succession de gros plans individuels, peinant parfois visiblement à intégrer ses trois personnages dans le cadre. Et s'il y a bien une chose que je n'attends pas de Dolan, ce sont des images plates.
Mais surtout, je dois confesser que j'ai eu un mal fou à être ému devant ce film vendu comme un torrent émotionnel et je ne sais quel autre métaphore météorologique. Pour s'émouvoir qu'une mère ait échoué à sauver son fils “par amour”, encore faudrait-il qu'elle ait essayé, plutôt que de le refourguer à la première voisine venue après s'être vue forcée de le récupérer. Les sacrifices de Diane -mendier un emploi, faire des ménages, séduire son voisin- ne sont que le résultat de son instinct pour sa propre survie, pas d'un désir sublimement désintéressé d'extraire son enfant de la misère, comme c'était le cas dans les mélodrames maternels hollywoodiens des années 30, à la Stella Dallas ou Madame X. Pour être honnête, n'importe quel parent à peu près sain d'esprit finirait sans doute par faire interner ce serial killer en herbe de Steve, alors comment y voir une décision déchirante pour Diane, qui a avait déjà fait un choix similaire quelques temps auparavant et semble subir son rejeton depuis la première seconde du film ? Ou diable est le dilemme ?
Et pourtant, les faits sont là. Première sélection en compétition officielle à Cannes, premier succès public (relatif) en France, emballement médiatique généralisé : on a pu lire à peu près partout que Mommy était le grand oeuvre de Dolan, son premier vrai film adulte et universel, sa conversion tant attendue en cinéaste “populaire”, enfin débarrassé de son narcissisme et de ses effets arty.
Donc laissez-moi résumer : un film tourné au format carré, avec élargissement de format en cours de séquences, filmé à travers des filtres saturés de couleurs, parsemé de flous et de ralentis, où l'on filme un gamin danser avec un caddie de supermarché sur un parking pendant 3 minutes et tomber sur son lit sous trois angles différents, c'est donc un film sans effets arty. Pour de vrai les mecs ?
Mais je vois où ils veulent en venir, avec leur tampon arty et narcissique. Car vous savez à quel genre d'homme est généralement réservée l'étiquette arty et narcissique ? Les pédés, pardi ! Et oui, curieusement, tandis que le terme narcissique revient dans presque tous les articles consacrés à Xavier Dolan depuis ses débuts, Valérie Donzelli, Julie Delpy ou Maïwenn se mettent en scène régulièrement dans des récits plus ou moins autobiographiques sans que personne ne leur en tienne rigueur. Parce qu'une jolie fille qui se filme, c'est normal. Alors qu'un joli pédé qui se filme, c'est forcément qu'il a envie de se faire une auto-fellation.
Et après examen, la seule différence majeure entre Mommy et les précédents films de Dolan, c'est que Mommy est le premier de ses films sans personnage queer. Et que fait-on quand Xavier Dolan réalise enfin un film 100% hétéro ? On le félicite, évidemment ! On se réjouit qu'il soit enfin devenu un cinéaste populaire ! On loue son absence de narcissisme (un pédé qui raconte des histoires de pédés, si c'est pas narcissique ça, je vous jure), et surtout son UNIVERSALITÉ. Parce que c'est vrai que J'ai tué ma mère, l'histoire d'un ado en crise qui ne peut plus supporter sa mère, c'était super dur de se reconnaitre dedans parce qu'il se trouvait incidemment que l'ado était pédé. Alors que dans Mommy, l'histoire d'un putain de psychopathe qui met le feu à ses petits camarades et menace d'étrangler sa mère à chaque instant, on peut se reconnaitre sans problème vu que tout le monde dedans est hétéro. Parce que franchement, qui n'a pas été confronté au problème d'empêcher son gosse d'égorger un type avec un tesson de bouteille après une soirée karaoké qui tourne mal ? Been there, done that. ENFIN du cinéma universel.
Pour être tout à fait honnête, Xavier leur a un peu servi la soupe : entre une interview à Télérama où il proclamait son dégoût pour la Queer Palm, et une aux Inrocks dans laquelle il affirmait être "plus sensible au public, j’ai envie que mes films marchent. Je n’ai pas pour unique objectif de faire des films pour que seuls ma mère, mon père, quatre pelés et trois tondus les voient, tu comprends ? Je ne veux pas m’adresser uniquement à la communauté cinéphile, qui reste hyper minoritaire.“ Façon de dire qu'il en avait soupé de n'être connu que d'une demi-douzaine de pédés entre Montréal, Paris et New York ? Et la presse de lui emboiter le pas et de saluer cet élan populaire, sans même se poser la question de ce que cette évolution raconte de son auteur et de son public. Car s'il ne s'agit évidemment pas de cantonner Dolan au statut de cinéaste gay, il convient tout de même de questionner un système qui n'encourage jamais autant un auteur que lorsque celui-ci prend soin de gommer ce qui en a fait un marginal.
Rien de très étonnant à cela, finalement : il y a quelques années, la rédactrice en chef d'un célèbre magazine de cinéma me confiait avoir haï le premier film de Xavier Dolan, mais adoré le suivant, Les amours imaginaires. Parce que, m'expliquait-elle, ”Les amour imaginaires est beaucoup plus hétéro-inclusif". Nul doute qu'elle est aujourd'hui contente de Xavier Dolan, un cinéaste enfin 100% hétéro-inclusif. C'est vrai que ça manquait.