Stage Song Review Festival, ou comment on a appris Ă dire âvieille baignoire Ă petsâ en polonais
Si une date en Pologne ne suffit pas à me motiver à reprendre le blog de tournée, qu'est-ce qui le fera ?
Alors coucou me revoilĂ , le Tintin du tour, la Florence Aubenas des stations d'autoroute, l'Albert Londres des communautĂ©s de communes, envoyĂ©e spĂ©ciale CarrĂšre pour vous servir, infatigables curieux que vous ĂȘtes.
Ăa fait deux ans qu'on a pas pris l'avion, comme beaucoup de gens en cette Ă©poque plus branchĂ©e virus que terminus. C'est excitant de se prĂ©parer Ă remonter dans l'oiseau de fer, on a perdu ses repĂšres, on oublie que la valise a un poids maximum, qu'il faut sortir des trucs pour les mettre dans les machins, on perd sa carte d'embarquement, on erre dans le duty-free comme si c'Ă©tait la premiĂšre fois, on espĂšre le hublot, on tremble pendant le dĂ©collage alors que dans le monde d'avant on bougeait pas un cil. On en oublierait que c'est un moyen de transport dĂ©gueulasse qui contribue Ă achever notre planĂšte sub-claquante. Heureusement, Nyllo, notre percussionniste chĂ©ri est lĂ pour nous le rappeler. Il nous dit : "franchement je vous souhaite des tournĂ©es internationales les amis, mais ce sera sans moi, moi je tourne en France, en camion, l'avion c'est hor-rible, hor-rible, hor-rible, en avion t'as toujours peur d'avoir fait une connerie et qu'on va t'engueuler". Comme pour illustrer son propos une stewardess l'arrĂȘte au moment oĂč il va embarquer. Elle l'appelle par son nom complet (qui est vachement long) : "Nilo Santos Moreira Filho ?" On retient nos souffles. "Allez-y". Ouf. N'importe quoi en effet.
Demain on joue en Pologne Ă Wroclaw. Cherche pas, ça se prononce Vrotsoif. C'est trĂšs dur le polonais. Moi qui parle plus d'une langue, je me suis dit que j'allais apprendre quelques mots fastoches, deux-trois phrases Ă glisser pendant le concert. Mais je suis mĂȘme pas capable d'en rĂ©pĂ©ter un, alors pour ce qui est d'en mĂ©moriser...
Faut dire que je connais pas grand-chose Ă la Pologne. Il y a longtemps ma sĆur m'avait dit que grĂące au systĂšme Ă©ducatif communiste, c'Ă©tait un peuple trĂšs Ă©duquĂ©, qui passait son temps Ă rĂ©soudre des problĂšmes de mathĂ©matiques dans les transports en commun. Autrement plus classe que le sudoku ou Candy Crush.
Je sais que la Pologne accueille la moitiĂ© des rĂ©fugiĂ©s ukrainiens depuis le dĂ©but de la guerre. Je sais aussi que les rĂ©fugiĂ©s sont triĂ©s Ă la frontiĂšre selon leur couleur de peau. Je sais qu'en Pologne l'avortement est illĂ©gal. Qu'on y mange des piroguis, les raviolis slaves. Qu'on y boit de d'alcool de patate. Je sais que je n'ai pas dit Ă mes parents que j'y allais Ă cause de la guerre pas loin. Je sais que le site du gouvernement français ne dĂ©conseille pas les voyages en Pologne Ă condition d'Ă©viter les rassemblements. Je sais qu'on va y jouer un concert dans un festival. C'est possible qu'on s'y rassemble. Mais je sais aussi que Joe Biden est attendu au mĂȘme moment, et comme ça m'Ă©tonnerait qu'il vienne nous voir en concert, ça divertira Poutine et on risquera rien.
Dans l'avion je cherche un bon angle pour prĂ©senter notre chanson qui engueule l'Europe, Yassou Evropi. En Pologne, ĂȘtre anti-europĂ©iste ça peut vite ĂȘtre connotĂ© facho alors il va falloir amener ça finement. En plus dans cette chanson j'apprends au public Ă traiter l'eurocratie de "Vieille Baignoire Ă pets" en grec et je me fixe l'objectif d'apprendre Ă le dire en polonais. Je fais une premiĂšre tentative avec google translate, j'affinerai plus tard.
Je demande Ă une gentille jeune bĂ©nĂ©vole, Suzanna, de m'aider pour la traduction mais j'y vais prudemment parce que je me rappelle la fois oĂč on a jouĂ© en Flandre. Je voulais traduire ça : "La langue flamande c'est comme un Ă©lĂ©phant, et vous savez comment on mange un Ă©lĂ©phant ? Une bouchĂ©e Ă la fois." Je veux bien admettre que cette phrase est tordue, dans n'importe quelle langue. Mais j'ai jamais pu la traduire. Le monsieur flamand qui nous accueillait, trĂšs gentil par ailleurs, a bloquĂ©. Il refusait de m'apprendre Ă dire que le flamand c'est comme un Ă©lĂ©phant. Il disait non c'est pas vrai. Le flamand c'est pas comme un Ă©lĂ©phant. On a insistĂ© un peu, rigolĂ© beaucoup et on a laissĂ© tomber. Quand on est en Flandre, comme Ă Rome, on fait comme les flamands (sauf qu'Ă Rome on fait comme les Romains, si on fait comme les flamands on s'en sortira pas).
Heureusement pour moi la bénévole Suzanna est beaucoup plus ouverte d'esprit. Je lui dis ce que j'ai glané sur google translate et je la préviens que c'est un peu dégueu. Starouchka vanna prava pierd. Elle me regarde écoeurée malgré l'ouverture de son esprit et je lui dis oui t'inquiÚte c'est dégueu c'est normal. Mais en creusant je me rends compte que google a rendu mon expression encore plus dégoûtante. Au lieu de vieille baignoire à pets il m'a traduit "baignoire pleine de pets de vieille dame". Suzanna m'aide à évacuer la vieille dame qui n'a rien à faire là et j'ai mon expression. Starra vanna pierdouf. J'adore pierdouf, c'est encore plus idomatique que prout.Faut que j'arrive à m'en rappeler en plein milieu de la chanson punk maintenant !
Le matin avant le concert on a le temps de se promener dans Wroclaw (rappelle-toi ça se dit Vrotsoif). Les rues sont larges et froides mais c'est le printemps. Ăa rappelle Berlin Est. Normal. Des belles Ă©glises, plein plein plein d'Ă©glises. Des couleurs vertes, roses, bleues, contrairement Ă Berlin Est.
En face de l'hÎtel, une sculpture essaie de traverser la rue Swidnicka. Un groupe de 14 personnes s'enfonce dans le sol et réapparaßt de l'autre cÎté. La sculpture de Jerzy Kalina s'appelle Monument aux passants anonymes. Les pieds des passants explosent les pavés en s'enfonçant dans le sol. On sent le poids de la loi martiale sur les épaules du peuple. Et on pense à tous les anonymes qui tombent aujourd'hui sous les explosions de pavés.Accrochés partout dans la ville, les drapeaux ukrainiens remettent notre tourisme en perspective.
On retrouve Nyllo, il s'est promenĂ© seul ce matin et n'a pas croisĂ© un seul Noir, ça me fait penser Ă un magnifique film que jâai vu rĂ©cemment, Last Black Man in San Francisco, sauf que lĂ câest Ă Wroclaw.
Le concert a lieu dans la synagogue de la Cigogne Blanche, en plein Wroclaw, détruite en 44 et reconstruite dans les années 90. L'architecture post-art nouveau est simple et belle. Au milieu de la cour un chùtaigner en impose, ses branches ont dû en voir des vertes et des pas mûres. C'est la premiÚre fois qu'on met les pieds dans une synagogue. Je porte mon bracelet aux couleurs du drapeau palestinien. Ce n'est pas de la provocation je le porte tous les jours, parce que je soutiens la Palestine et parce qu'il est trÚs joli. Personne ne le remarque mais moi je le sens sur le poignet qui frappe mon tambour.
L'intĂ©rieur de la synagogue est majestueux mais on remarque tout de suite que l'acoustique n'est pas adaptĂ©e Ă notre style de musique. Le plafond est coiffĂ© d'un dĂŽme dans lequel s'Ă©chappent toutes les sonoritĂ©s basses. Mon tambour, ceux de Nyllo, la guitare basse, ma voix quand elle est dans les graves, toutes ces frĂ©quences s'envolent et vont se stocker au sommet de la piĂšce. Le son est une incroyable matiĂšre. Magique, taquin, tĂȘtu. Il faut faire avec. StĂ©phane notre ingĂ©nieur du son chĂ©ri nous rassure :de la salle le son est bien meilleur que sur scĂšne. Sachant ça, on se fait une raison et on s'apprĂȘte Ă jouer Ă tĂątons et Ă faire confiance.
La salle est pleine. Le public est bien disposé. Il rigole à nos blagues, il se dandine sur les chansons, une femme au premier rang connaßt toutes les paroles par coeur. Comment ???
A la fin du set on attaque Yassou Evropi, j'arrive Ă dire "Vieille baignoire Ă pets" en polonais et Ă apprendre aux polonais Ă le dire en grec.
Standing ovation, les gens ont adoré la musique, ils sont heureux, et comme tout le monde en ce moment ils en ont besoin plus que jamais. On est heureux de les rendre heureux, du coup ils nous rendent heureux, tout le monde est heureux, comme une petite pause dans ce monde qui n'en finit pas de perdre la boule.
Le lendemain matin, Marek conduit le van qui nous ramÚne à l'aéroport. Il nous demande comment s'est passé le concert. Il travaille pour le festival depuis 20 ans, le producteur est son cousin. Il me dit que ce soir il conduira un camion jusqu'en Ukraine pour déposer des produits de premiÚre nécessité et ramener des civils, femmes, enfants et personnes ùgées. Les hommes restent pour se battre. C'est inimaginable.
C'est la 5e fois que Marek fait cet aller-retour depuis le début de la guerre. Il me raconte les arrivées des enfants dans le froid, sans manteaux, tenant la main de plus petits enfants parce qu'il n'y a plus de parents. Un ami à lui s'est engagé pour se battre en Ukraine. Une semaine de formation et il partira au combat. Encore inimaginable. Je ne sais plus quoi lui poser comme questions. Muette à la frontiÚre de la guerre.
On lui offre un disque, dérisoire cadeau, il nous remercie et s'en va.
Dans l'aĂ©roport une petite fille pleure fort et longtemps. C'est sĂ»rement un caprice de duty free mais dans ses pleurs j'entends les pleurs des enfants qui traversent les frontiĂšres sans parents, les pleurs des enfants qu'on bombarde en Palestine ou en Ukraine. J'entends aussi les pleurs de mon fils quand je ne viens pas le chercher Ă la crĂšche parce que je suis en tournĂ©e. Tous ces pleurs d'enfants se mĂ©langent dans mon cĆur et je pleure aussi, d'Ă©motion, de joie personnelle et de tristesse collective, et vice versa. Tu nous as bien Ă©mus, Pologne, bon courage Ă toi et Ă tous ceux que tu accueilles.