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The Chosen One
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MON TOP 10Â CINĂMAÂ 2015
1 - Mia Madre (Nanni Morreti)Â
La pudeur. Les personnages de Nanni Morreti sont filmĂ©s avec une infinie tendresse et une incroyable pudeur. Entre sourires, rires, pincements au cĆur et larmes, le film joui dâun Ă©quilibre Ă tous les niveaux de maniĂšre sans Ă©quivoque.Â
La vie. Le rĂ©alisme nâa jamais Ă©tĂ© aussi bien entremĂȘlĂ© Ă lâonirisme. Le point de vue que adopte Moretti est toujours juste et terriblement humaniste. La grandeur de lâĂ©criture et de sa mise en scĂšne se rĂ©vĂšlent par un Ă©conomie de moyen, une grande sensibilitĂ© et une apparente simplicitĂ© qui sont Ă©galement la marque des gĂ©ants.Â
2 - A la folie (Wang Bing)Â
La vie en cage, les laissĂ©s pour comptes de la sociĂ©tĂ© chinoise, ceux qui ne font pas partie de la mondialisation ni de la croissance Ă©conomique. Ils sont les excroissances dâun pays en proie Ă la grande maladie du XXe et XXIe siĂšcle : le capitalisme. Enfants orphelins, illĂ©gitimes, invisibles, ils nâont pas leur place ni dâexistence rĂ©elle. Wang Bing nous livre un documentaire fou dâaudace et dâintelligence qui met en lumiĂšre sur ses sujets de prĂ©dilections : les hommes sans nom. Geste cinĂ©matographique absolument nĂ©cessaire dans un monde en ruine.Â
3 - The Smell of Us (Larry Clark)Â
La jeunesse, lâimplosion de innocence. Le corps en Ă©bullition, le dĂ©sir de consommer et de se consumer vite. Lâappel de lâargent facile, la violence de la chute. Les yeux mis clos, entre ange et dĂ©mon, un visage de chĂ©rubin, et soudain la stupeur de la BeautĂ© nous frappe en plein cĆur.Â
4 - Au delĂ des montagnes (Jia Zhangke)
La petite histoire et la grande Histoire qui dansent une valse Ă trois temps. La famille, la sĂ©paration, le temps, la territoire, les espoirs dĂ©chus et la solitude moderne. Lâimportance des chansons, des hymnes, des mĂ©lodies qui traversent les couloirs du temps.
5 - Inherent Vice (Paul Thomas Anderson)
La plage, le bleu, le rose. Les souvenirs et la mĂ©lancolie dâun certain bonheur enfoui. Un regard, une larme, deux ĂȘtres, puis une voiture qui sâenfonce dans un brouillard. Tout est dans le titre. Â
6 - A lâOmbre des femmes (Philippe Garrel)
Un noir et blanc magnifique qui inscrit des visages fatiguĂ©s et un amour mis Ă lâĂ©preuve qui se dessine. Des questionnement sur la masculinitĂ© et la fĂ©minitĂ©, les privilĂšges ordinaires et invisibles du premier, le courage et la rĂ©sistance du deuxiĂšme.
7 - Vers lâAutre rive (Kiyoshi Kurosawa)Â
La rĂ©conciliation entre deux ĂȘtes, lâapaisement entre deux mondes, et au milieu, la beautĂ©.Â
8 - Souvenirs de Marnie (Hirosama Yonebayashi)
A la recherche du temps enfouie dans un chĂąteau lointain.Â
9 - Vincent nâa pas dâĂ©cailles (Thomas Salvador)
La plus petite vague au monde est une caresse.Â
10 - Asphalte (Samuel Benchetrit)Â
Le grand partage des cĆurs/tours solitaires.Â
CROSSWIND - La Vie en suspension
AprĂšs Birdman dâIñårritu et son quasi-plan sĂ©quence de deux heures, sort actuellement sur les Ă©crans français Crosswind : La croisĂ©e des vents, un film estonien composĂ© principalement de « tableaux vivants », une premiĂšre dans lâhistoire du cinĂ©ma. Force est donc de constater quâen ce dĂ©but dâannĂ©e 2015, la tendance est aux prouesses techniques dans les salles obscures !
Pour son premier long mĂ©trage, le rĂ©alisateur Martti Helde sâintĂ©resse Ă un Ă©pisode trop mĂ©connu de la Seconde Guerre Mondiale, celui de la dĂ©portation des peuples Baltes par le rĂ©gime stalinien. Nous sommes en 1941 ; une mĂšre et sa fille, toutes deux estoniennes, sont emmenĂ©es dans la lointaine SibĂ©rie. Pendant 15 ans, elle Ă©crira des lettres Ă son mari envoyĂ© dans un autre camp de travail. Le film a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© sans scĂ©nario ni dialogue. Les lettres de la femme Ă son Ă©poux, lues en voix off et inspirĂ©es dâune histoire vraie, constituent Ă elles seules le fil rouge du rĂ©cit. Avec des mots simples et justes qui dĂ©crivent la difficultĂ© dâun quotidien partagĂ© entre faim, froid et privation, la vĂ©ritĂ© et lâĂ©motion rĂ©sonnent dâun discours rapportĂ© Ă travers la lecture des lettres.
LâoriginalitĂ© stylistique du film apparaĂźt dĂšs lâembarcation de la famille dans les camions de lâArmĂ©e rouge et leur voyage pour le Goulag. De cette sĂ©quence jusquâĂ la libĂ©ration des camps aprĂšs la mort de Staline, tous les personnages au sein du cadre sont figĂ©s dans leur actions respectives. La camĂ©ra, dâune prĂ©cision digne de Malick et de Kubrick, navigue lentement au sein de ces tableaux quotidiens oĂč le temps semble sâĂȘtre arrĂȘtĂ©. Ces figures de martyrs, privĂ©es de leur libertĂ© dâaction par le rĂ©alisateur, sont enfermĂ©es dans une prison atemporelle oĂč rĂšgne la nĂ©gation de la vie. LâextrĂȘme lenteur la camĂ©ra fige ainsi les personnages dans une routine inextricable oĂč rĂ©sonne la langueur dâune douleur infini.
Cette esthĂ©tique est proche de la prise dâotage comme nous lâexplique le cinĂ©aste : « Je voulais prendre le contrĂŽle sur lui. Dans un film â normal â, le spectateur est libre de regarder oĂč il veut, Ă lâintĂ©rieur dâun plan. Moi, je voulais le forcer Ă regarder ce que je lui montrais. il nâa pas le choix, il ne peut pas sâĂ©chapper. » Ce dispositif arrache lâĆil du spectateur Ă son confort habituel comme les personnages sont arrachĂ©s Ă leur vie par les autoritĂ©s soviĂ©tiques.
Il serait intĂ©ressant de mettre Crosswind en parallĂšle avec un autre film de lâEst : Ida de PaweĆ Pawlikowski. En effet, tous deux tournĂ©s en noir et blanc et Ă©pris dâune esthĂ©tique aussi austĂšre que particuliĂšre â personnages fixes et camĂ©ra en mouvement pour le premier, plans fixes et personnages en mouvement pour le second. Les deux films sont Ă©galement portĂ©s par un personnage principal fĂ©minin. Il est dâautant plus frappant de constater que les deux Ćuvres affectionnent le passĂ© de la mĂȘme maniĂšre, câest Ă dire en inscrivant la petite histoire dans la grande, en ramenant les personnages Ă un passĂ© historique plus vaste quâeux (lâĂ©puration soviĂ©tique des pays Baltes pour le premier, meurtres de juifs par des civils polonais pendant la Seconde Guerre Mondiale pour le second).
Crosswind est une plongĂ©e hypnotique dans Ă©poque ignorĂ©e oĂč dialogue valeur du temps, stigmates de la mĂ©moire et surditĂ© de la violence. LâĆil est dirigĂ©, le regard est modelĂ© et le souffle est happĂ© par ce dispositif dâhyper-stylisation. Câest bouleversant et jamais gratuit. Il faut souligner le remarquable travail sur le grain et sur le contraste du noir et blanc de Erik Pollumaa et de Janne Laine, directeurs de la photographie, qui nous offrent une image dâune beautĂ© indĂ©niable, Ă©voquant la photographie amĂ©ricaine des annĂ©es 40 comme lâoeuvre de Dorothea Lange. De ce parti pris minimaliste et de cette rigueur formelle naĂźt la vĂ©ritĂ© dâun cri Ă©touffĂ© (celle de millions dâanonymes dĂ©portĂ©s) ainsi que la beautĂ© Ă©trange dâune temporalitĂ© dilatĂ©e, suspendue en lâair.
MERCURIALES - L'Archéologie du futur
Comme pour les prĂ©cĂ©dents films de Virgil Vernier, tout part dâun lieu,que cela soit OrlĂ©ans, sondernier moyen mĂ©trage (oĂč se dessinait dĂ©jĂ les contoursde Mercuriales) ouencore Andorre, sonpremier court mĂ©trage documentaire. Mercuriales ne dĂ©roge pas Ă la rĂšgle et empreinte son nom aux deux tours jumelles qui surplombent le boulevard pĂ©riphĂ©rique de Paris, Ă Bagnolet. Construites dans les annĂ©es 70 pour rééquilibrer les quartiers dâaffaires de lâEst parisien, le projet immobilier ambitieux a toutefois dĂ» sâarrĂȘter Ă cause de la crise pĂ©troliĂšre. Portant les stigmates dâune modernitĂ© passĂ© et le dĂ©clin dâune Ă©poque jadis flamboyante, elles nous rappellent aussi intrinsĂšquement les Twin Towers de New-York et le malheureux spectacle de nuage de cendres qui ouvrait ce dĂ©but de millĂ©naire.
Les Mercuriales, aux lettres illuminĂ©es dâun nĂ©on bleu nuit, Virgil Vernier les apercevait de sa chambre dâenfant. Câest ainsi que les tours dressĂ©es lĂ oĂč le soleil se lĂšve et se couche lui ont inspirĂ© les deux protagonistes de son film. En effet, les deux piliers Ouest et Est prennent vie Ă travers deux jeunes filles ingĂ©nieusement choisies pour leur fausse gĂ©mellité : une française (Joane, interprĂ©tĂ©e par la lumineuse Philippine Stindel) et une moldave (Lisa, incarnĂ©e par la fascinante mannequin Ana Neborac). La premiĂšre, rĂ©ceptionniste dans lâune des deux tours, se rĂȘve danseuse mais trouve sa rĂ©alitĂ© dans une boĂźte de strip-tease et la seconde, venue pour les vacances Ă Paris, repartira finalement en Moldavie quand lâĂ©tĂ© touche Ă sa fin. AprĂšs leur rencontre dans ces tours, ensemble, elles vont passer un Ă©tĂ© Ă jouer les sĆurs insĂ©parables en se rendant Ă diffĂ©rentes rites ensemble (anniversaire, mariage âŠ), au fil de leur parcours, elles y croiseront toute une panoplie de personnes dont la prĂ©sence est certes furtive mais toujours authentique et sincĂšre : il y a Loulou, la colocataire de Joane qui sâapprĂȘte Ă se marier, sa fille de dix ans mais dĂ©jĂ mature et sa bande dâamis, un jeune musulman fraĂźchement converti, un jeune homme timide âŠ
Mercuriales est Ă lâimage de son synopsis : âCette histoire se passe en des temps reculĂ©s, des temps de violence. Partout Ă travers lâEurope une sorte de guerre se propageait. Dans une ville il y avait deux sĆurs qui vivaientâŠâ autrement dit, volontairement imprĂ©cis et mystĂ©rieux. En regardant le film, on comprend que le souci narratif a Ă©tĂ© relayĂ© au second plan car ce qui importe au cinĂ©aste, câest de peindre un tableau impressionniste dâune jungle contemporaine teintĂ©e de mysticisme. Le film sâouvre au sous-sol de lâune des tours Mercuriales sur un tableau de contrĂŽle au look futuriste, puis on suit un jeune homme noir, fraĂźchement embauchĂ©, en train dâapprendre les tĂąches de son poste dâagent de sĂ©curitĂ©. Ce personnage mutique constitue un motif, il rĂ©apparaĂźt Ă trois reprises dans le film Ă chaque fois en sâessayant Ă un autre travail, mais qui se trouve au final ĂȘtre la mĂȘme chose (il passe dâagent de sĂ©curitĂ© des tours Ă celui dâun supermarchĂ© et sâengage enfin dans lâarmĂ©e comme soldat). Ainsi le cinĂ©aste dispose le champ de la vigilance, et apparemment le besoin dâune sĂ©curitĂ© toujours grandissante, mais sans jamais laisser entrevoir le contre-champ, celui du danger. En effet dans ce film, rien nâest explicite, tout nâest quâĂ©vocation, il suffit Ă Virgil Vernier de parsemer ici et lĂ quelques parfums et lumiĂšres et de filmer ses sujets comme sâil captait des natures mortes pour faire naĂźtre chez le spectateur un sentiment dâangoisse. La prĂ©caritĂ© des Ă©vĂ©nements mis en scĂšne laisse un goĂ»t de cendre. Or, si la fin dâune Ă©poque est proche et le chaos lancinant, nous ne savons pourtant jamais dâoĂč ce dernier provient.
AttachĂ© Ă lâart primitif et Ă lâart naĂŻf, comme ils sont illustrĂ©s par les dessins de Lisa dans le film, le cinĂ©aste porte Ă©galement un intĂ©rĂȘt pour les croyances ancestrales et construit au sein de son rĂ©cit la manifestation dâun monde sensible, parallĂšle, rĂ©gi par le symbolisme (invocation, magie âŠ). A lâheure du tout numĂ©rique et du 3D, Mercuriales a Ă©tĂ© tournĂ© en pellicule 16mm. Le travail de Jordane Chouzenoux (Qui Vive, Andorre, Snow Canon) a offert une photographie Ă la fois hypnotique et totalement anachronique, voire atemporelle, Ă lâimage de lâarchitecture de Bagnolet. La bande-son originale, elle, a Ă©tĂ© composĂ©e par le New-Yorkais James Ferraro qui avait dĂ©jĂ collaborĂ© avec Virgil Vernier. Sa musique lo-fi faite de souffles et de saturations est âsaleâ, toute comme la pellicule 16mm : ces deux pĂŽles audiovisuels font de Mercuriales un cinĂ©ma organique, une expĂ©rience incantatoire en somme.
En illustrant une jeunesse sans idĂ©aux mais croyant en un au-delĂ mystique, Mercuriales invoque un futurisme des annĂ©es 70 pour mieux Ă©voquer le prĂ©sent. En associant la laideur et la beautĂ©, le banal et lâĂ©trange, le gĂ©nie du film est dâopter pour la poĂ©sie en tant que vocabulaire cinĂ©matographique lĂ oĂč la plupart des autres prĂ©fĂšre le rĂ©alisme ou le naturalisme. Virgil Vernier, en gardien de nuit, nous conte un rĂȘve hallucinĂ© en dressant une vision hallucinatoire au mĂȘme titre que celle que Jean Charles Hue nous avait mise en bouche avec Mange tes morts. SĂ©lectionnĂ© Ă Â la derniĂšre Ă©dition du Festival de Cannes Ă Â lâACID (lâAssociation du CinĂ©ma IndĂ©pendant pour sa Diffusion), qui est une section parallĂšle modeste mais nĂ©anmoins dĂ©nicheuse de pĂ©pites (Of Men and War, Câest eux les chiens âŠ, La Bataille de SolfĂ©rino), Mercuriales constitue le matĂ©riau rare et Ă©tincelant dans la production française de 2014, et Virgil Vernier, un cinĂ©aste innovant Ă suivre de trĂšs prĂšs.
TOP 10 CINEMA 2014
1 - Eau ArgentĂ©e de Wiam Bedirxan et Oussama MohammedÂ
Entre Homs et Paris, un dialogue entre un cinĂ©aste exilĂ© et une poĂ©tesse kurde habitant en Syrie a donnĂ© ce film coup de poing, un cri d'amour Ă la fois pour la Syrie et pour le cinĂ©ma ; un geste nĂ©cessaire pour tenter de tĂ©moigner de l'horreur de cette guerre qui de par son absurditĂ© fait naĂźtre de la poĂ©sie, comme ce plan oĂč un petit garçon orphelin cueille une coquelicot aux milieux des dĂ©combres.
2 - Mercuriales de Virgil VernierÂ
3 - Black Coal de Diao Yi'nanÂ
4 - L'institutrice de Nadav LapidÂ
5 - Mommy de Xavier DolanÂ
6 - Nymphomaniac de Lars Von TrierÂ
7 - Manges tes morts de Jean Charles HueÂ
8 - Le Vent se lĂšve de Hayao MiyazakiÂ
9 - Maps to the stars de David CronenbergÂ
10 - Boyhood de Richard LinklaterÂ
A l'entrĂ©e du top:Â
Le Sel de la terre, Saint Laurent, Sils Maria, Only Lovers left alive
Pas eu l'occasion de voir en 2014Â :
Adieu au langage, P'tit Quinquin, Under the skin, Still the Water, Le Paradis, Suhni, Night moves, The Grand Budapest Hotel, La Chambre bleue, Love is Strange, Gone Girl, Interstellar, Eastern boys, Whiplash, Eden, Le Conte de la princesse Kaguya, States of Grace, Deux Jours une nuit, Leviathan.Â
HAPPY NEW 2015 ! Que l'annĂ©e culturelle soit riche et surprenante ! LOVEÂ
A CAPPELLA - Le passé en implosion
A Cappella (Han Gong-ju) de Lee Sujin, avec Chun Woo-hee, Jung In-sun, Sud-CorĂ©en, 2014, 1h52 min.Â
Un premier long mĂ©trage sud-corĂ©en a fait rĂ©cemment sensation ces derniers mois, cumulant des prix dans des festivals internationaux (Deauville, Rotterdam, Marrakech â oĂč le cinĂ©aste a reçu le prix des mains du prĂ©sident Martin Scorsese) : A Cappella (Han Gong-ju) de Lee Su-jin.
On suit le parcours initiatique de la protagoniste Ă©ponyme (si on prend le titre original corĂ©en, signifiant « princesse ») qui, en plein milieu de lâannĂ©e, change de lycĂ©e et de foyer aprĂšs un mystĂ©rieux traumatisme. Que sâest-il vraiment passĂ© pour quâelle devienne mutique au monde extĂ©rieur ? Quâest ce qui aurait pu la rendre aussi hermĂ©tique et emplie dâun sentiment de honte permanent ? Est-elle coupable de son propre malheur ? Au fil du rĂ©cit, tel un puzzle, la vĂ©ritĂ© du passĂ© nous est dĂ©voilĂ©e dans toute son horreur. Sâinspirant de faits divers sordides impliquant des viols collectifs dans les lycĂ©es, ce film traite un problĂšme rĂ©curant de la sociĂ©tĂ© sud-corĂ©enne oĂč le systĂšme scolaire, qui fait peser sur les Ă©coliers une pression dĂ©mesurĂ©e, est pourri Ă plusieurs strates. A cela sâajoute le lynchage des victimes, rendues autant parias que les coupables, le tout, Ă travers une sociĂ©tĂ© patriarcale brillamment mise en scĂšne.
Ce film navigue entre la subtilitĂ© Ă travers le sens du dĂ©tail, notamment le soin attribuĂ© au montage et aux ellipses, et une certaine grossiĂšretĂ© dans une seconde partie beaucoup plus dĂ©monstrative, oĂč certains flash-backs auraient pu aisĂ©ment ĂȘtre occultĂ©s sans nuire Ă la bonne comprĂ©hension de lâintrigue. Ce film pose des questions cinĂ©matographiques trĂšs intĂ©ressantes : quâest ce qui est montrable au cinĂ©ma ? OĂč est la limite du plan ? LĂ oĂč la majoritĂ© des films optent pour la suggestion, ici, lâacte nous est montrĂ© dâune maniĂšre frontale, sans Ă©quivoque, nulle place Ă la fantasmagorie du viol. Si la suggestion fait partie intĂ©grante du pouvoir de cinĂ©ma, le montrer rĂ©sume dâun acte politique : câest rendre visible lâatrocitĂ© dans sa forme la plus brute. Soudain, on pense au geste cinĂ©matographique radical et nĂ©cessaire dâAlain Resnais : Nuit et brouillard.
Plusieurs thĂšmes piliers parcourent A Cappella, lâun dâentre eux est lâabandon. En effet, lâhĂ©roĂŻne est abandonnĂ©e par tous et laissĂ©e pour compte : cela va des institutions publiques (la police misogyne, son Ă©cole dâorigine et son Ă©cole dâaccueil) qui la sacrifient pour la biensĂ©ance de la sociĂ©tĂ© bourgeoise ; Ă sa sphĂšre privĂ©e (les parents dĂ©missionnaires, entre une mĂšre absente et un pĂšre alcoolique), jusquâĂ mĂȘme sa nouvelle amie. De mĂȘme, le motif du harcĂšlement circule sous des diffĂ©rentes formes Ă travers les pĂ©ripĂ©ties de la protagoniste principale mais aussi de deux personnages secondaires.
En dĂ©pit de ces thĂšmes sĂ©rieux et graves, le film ne tombe pourtant jamais dans un misĂ©rabilisme ou un fatalisme facile. Au contraire, il interroge et sonde le spectateur sur comment apprendre Ă (re)vivre sans pour autant occulter sa mĂ©moire salie. Pour Han Gong-ju, une renaissance est possible grĂące Ă la natation qui a un rĂŽle purificateur : « je veux apprendre Ă nager pour survivre si je change dâavis ». De mĂȘme, une libĂ©ration est rendue possible grĂące Ă la musique, ici cathartique. Elle prĂ©fĂšre les sonoritĂ©s qui font appel aux sens aux dĂ©finitions unilatĂ©rales et cĂ©rĂ©brales des mots : lĂ oĂč les verbes manquent, il y a la musique. Cette derniĂšre est Ă©galement un ressort scĂ©naristique, elle permet de faire rencontrer des nouvelles amies Ă Han Gong-ju. Comme renouer avec autrui, redonner confiance et se rĂ©approprier une dĂ©finition de lâamitiĂ© quand on est devenu un loup solitaire ?
Servi par une rigueur formelle et des qualitĂ©s de mise en scĂšne indĂ©niables pourtant non sans quelques maladresses scĂ©naristiques, ce premier long mĂ©trage de Lee Su-jin rĂ©sonne comme un coup de maĂźtre. Bien quâA Cappella soit une dĂ©nonciation de la misogynie ambiante de la sociĂ©tĂ© et de la violence banalisĂ©e, le cinĂ©aste nous garde une note dâespoir, un champ dâaction oĂč rĂ©sonne musique et amitiĂ©. MalgrĂ© une douleur indicible, quand le vent se lĂšve, il faut tenter de vivre.
INTERVIEW AVEC CĂLINE SCIAMMA
AprĂšs un Naissance des pieuvres remarquĂ©, un Tomboy qui a connu un succĂšs critique, public et mĂȘme une polĂ©mique, CĂ©line Sciamma revient avec son troisiĂšme long mĂ©trage Bande de filles, sĂ©lectionnĂ© Ă la Quinzaine des rĂ©alisateurs Ă la derniĂšre Ă©dition du Festival de Cannes. Traitant toujours de la jeunesse qui lui est chĂšre et des adolescentes au frontiĂšres des genres et du trouble identitaire, Sciamma rĂ©ussit pourtant avec habilitĂ© Ă se rĂ©inventer.  On suit le trajet de vie de MariĂšme, 16 ans, jeune fille noire de banlieue, qui, Ă Â travers sa rencontre avec une bande de filles affranchies sera en quĂȘte de son identitĂ©, de sa place, dâune chambre Ă soi. Dans Bande de filles, la camĂ©ra de Sciamma sâaffranchie et sa mise en scĂšne sâaffirme comme jamais ; toujours sur une riche bande originale signĂ©e de Para one, la cinĂ©aste nous livre ici un magnifique portrait de jeunesse oĂč le terme âexisterâ nâa jamais Ă©tĂ© aussi fort dans chaque plan. Rencontre.
LISHA PU : Bonjour CĂ©line, dâabord merci pour lâinterview. Votre premier long mĂ©trage Naissance des pieuvres se passe dans une banlieue rĂ©sidentielle, pavillonnaire ; dans Tomboy, lâintrigue se dĂ©roule dans un quartier au milieu dâune forĂȘt, un endroit trĂšs idyllique ; dans votre dernier film Bande de fillles, vous vous attaquez au quartier au sens le plus gĂ©nĂ©rique du terme, dâoĂč vient ce dĂ©sir de filmer les visages, les corps qui viennent de la pĂ©riphĂ©rie, de la marge ?
Bon moi dĂ©jĂ je viens de la pĂ©riphĂ©rie, jâai grandi en banlieue, la banlieue oĂč jâai tournĂ© mon premier film. Et ce nâest pas une raison suffisante mais dans tous les cas, ce sont des espaces que jâaime et que jâaime regarder, câest une premiĂšre chose, mais qui surtout ont du sens. Parce que le lien entre la pĂ©riphĂ©rie et la marge, il nâest pas si compliquĂ© Ă faire et que quand lâon est Ă la pĂ©riphĂ©rie, il y a ce dĂ©sir, surtout dans la pĂ©riphĂ©rie de Paris, on est trĂšs trĂšs proche du centre. Dans Bande de filles, il y a la Tour Eiffel au loin dans beaucoup de plans et il y a cette idĂ©e un peu balzacienne de vouloir y ĂȘtre et de sentir que lâon est vraiment dans une zone frontiĂšre. Et que ce soit dans les personnages ou dans le milieu du film, il y a cette notion de la frontiĂšre, dâĂȘtre dans le trouble, dâĂȘtre entre deux Ăąges, deux identitĂ©s. Voila, la pĂ©riphĂ©rie elle joue Ă plein comme scĂšne de ces enjeux lĂ .
Justement dans Bande de filles, il y a un certain dĂ©sir de filmer le dĂ©terminisme social, comme au dĂ©but quand MariĂšme refuse catĂ©goriquement le CAP que la conseillĂšre dâorientation de son collĂšge lui propose et que pendant tout le film, elle essayera dâĂ©chapper Ă un certain destin tout tracĂ©, qui plane sur elle et sur les jeunes des banlieues.
Oui, cela dĂ©passe le dĂ©terminisme social je crois, mĂȘme si sur ce film lĂ , il y a une dynamique plus forte du cĂŽtĂ© de la sociologie mais câest aussi un prĂ©supposĂ© du spectateur. Lâancrage est plus fort, oui, mais moi ce sont tous les dĂ©terminismes qui mâintĂ©ressent en fait : le dĂ©terminisme de genre, social, gĂ©ographique et plus que les dĂ©terminismes, ce sont les assignations de place, et en mĂȘme temps, le film fait toute la place aux gens qui ne lâont jamais et quelque part il est dans un oubli du dĂ©terminisme, câest lâendroit de son engagement. Mais il y a quelque chose de trĂšs fictionnel dans la question du dĂ©terminisme, quelque chose qui Ă©voque le fatum des hĂ©roĂŻnes et des hĂ©ros qui me plait, câest le dialogue entre ces grands axes dramaturgiques et puis la chronique du monde contemporain qui mâintĂ©resse.
Yâa-t-il une volontĂ© de rĂ©habilitation de ces visages et ces corps manquĂ©s du cinĂ©ma ?
Je ne pense pas quâil soit rĂ©habilitĂ© car il nâa mĂȘme pas Ă©tĂ© habilitĂ© (rires). Dans tous cas oui il y a lâidĂ©e quâil existe une nĂ©cessitĂ©, dans tous les cas un geste fort Ă les regarder aujourdâhui en France parce quâils sont en France tout bonnement, pas parce quâils sont Ă rĂ©habiliter, mais parce quâils sont des visages, nos visages. Et il y a un geste Ă©videment politique et esthĂ©tique dĂ©terminant dans le projet, mais jâinsiste sur ces deux termes et plutĂŽt faire le petit film de la diversitĂ© oĂč chacun pourrait prendre sa part, qui fait des grands succĂšs, cela peut ĂȘtre Quâest ce quâon a fait au bon dieu par exemple, moi je veux un film exclusif, parce que la radicalitĂ© câest ça, pour moi il nây avait pas de visages plus intĂ©ressant Ă regarder que les leurs.
Vous parlez de politique, il se trouve que tous vos films sont trĂšs politiques, dĂšs Naissance des pieuvres, il y avait la volontĂ© de capter les frontiĂšres entre les genres, ce qui a Ă©tĂ© encore plus dĂ©veloppĂ© dans Tomboy, Ă travers le corps hybride. Et câest toujours le cas avec votre dernier film et la mĂ©tamorphose camĂ©lĂ©onesque de Marieme/Vic.
Oui, câest politique, tout Ă fait. Je pense que le cinĂ©ma reprĂ©sente ces politiques et Quâest ce quâon a fait au bon dieu, câest trĂšs politique aussi par exemple mais cela ne veut pas dire que câest engagĂ© mais dans tous les cas il y a du politique qui sâen dĂ©gage, alors parfois câest des impensĂ©s et parfois câest pensĂ©. Et moi jâassume la dynamique politique de mes films car pour moi, un film nâest pas une chose ou une autre, tous les films politiques sont du divertissement et moi je refuse la frontiĂšre quâil y a entre lâidĂ©e quâun film dâauteur, mĂȘme dans la modestie de son budget, devrait ĂȘtre du cĂŽtĂ© purement de la chronique, de la justesse, de la sensibilitĂ© ⊠oui il faut quâil ait tout cela mais pour moi cela passe aussi par du spectacle, par de lâĂ©motion, par de la tension dramatique, mobiliser tous les outils du cinĂ©ma pour crĂ©er lâexpĂ©rience sensuelle, sensorielle et un trajet de pensĂ©e, aussi.
Comment avez-vous procĂ©dĂ© pour capter cette Ă©nergie de groupe dans Bande de filles, qui Ă©tait dĂ©jĂ prĂ©sente dans Tomboy, câest vraiment un film sur la « bande », dâoĂč le titre dâailleurs.
LâĂ©nergie de groupe, cela passe par plusieurs couches, dâabord il faut constituer le groupe, dans un casting assez fleuve et il fallait trouver des individualitĂ©s trĂšs singuliĂšres et puis en mĂȘme temps, prendre quatre filles entre lesquelles il y avait de lâalchimie, lâharmonie, de la circulation, ça câĂ©tait une premiĂšre chose, une grosse Ă©tape. Et puis aprĂšs, il y a les dispositifs de mise en scĂšne, Ă la fois dans le choix du format aussi par exemple, le fait dâavoir tournĂ© en Scope (ndlr : procĂ©dĂ© de prise de vues qui consiste Ă anamorphoser lâimage Ă la prise de vue pour donner une image panoramique Ă la projection), ce nâĂ©tait pas tant lâenvie dâun destin humain de banlieue mais plus pour pouvoir filmer quatre personnages en mĂȘme temps, dans le mĂȘme plan sans ĂȘtre trĂšs loin dâelle, de pouvoir faire des plans moyens Ă quatre, par exemple. Et puis aprĂšs, câest faire une part Ă lâimprovisation, aussi, par exemple pour capter cette Ă©nergie, il y a quelques grandes scĂšnes en elles qui sont des scĂšnes improvisĂ©es, pas dans les enjeux mais dans la prise en charge de lâĂ©nergie entre elles. Et puis aussi dans la composition tout simplement, je crois que lâon confond parfois lâĂ©nergie avec le fait de suivre les gens qui vous embarquent, on est lĂ avec une camĂ©ra Ă lâĂ©paule on les suit mais lâĂ©nergie, câest aussi la concentration, la composition de cadre, câest aussi dâaccepter les contrastes, moi je crois que lâĂ©nergie, elle se situe lĂ dedans, dans le fait que lâon peut les voir dans une espĂšce de dĂ©charge collective et puis soudainement dormir ensemble et dormir ensemble ça raconte une Ă©nergie, aussi. Les laisser improviser puis soudainement les mettre dans des scĂšnes qui sont trĂšs dialoguĂ©es ⊠Et puis câest lâĂ©nergie, entre nous aussi, je crois que câest un film qui raconte le jeu des regards, quâelles se laissent regarder et la circulation des choses entre nous.
Vous avez toujours travaillé avec Para one pour la bande originale de vos films, comment aviez-vous collaborés cette fois avec Bande de filles, avec dans le film, une musique qui revient fréquemment tout en ayant un instrument de plus à chaque fois ?
Oui plus, pas forcĂ©ment un instrument, mais des arrangements en plus Ă chaque fois, on a fonctionnĂ© sur ce brief qui Ă©tait un fantasme que jâavais dĂšs lâĂ©criture, dâavoir un thĂšme, un thĂšme de cinĂ©ma, une mĂ©lodie qui reviendrait comme ça au grĂ© des Ă©tapes du film et du personnage et qui sâagrĂ©mentent, câest un arrangement Ă chaque fois, un brief assez prĂ©cis auquel il a rĂ©pondu alors mĂȘme quâon montait le film donc voila, il y a une relation assez organique comme ça entre lâimage, la composition et la musique. Avec lâidĂ©e aussi que le son Ă lui, est certes une musique trĂšs synthĂ©tique comme prĂ©cĂ©demment mais que lâon rajouterait de vrais instruments, pour la premiĂšre fois il y a des guitares, des marimbas, du violon, des vraies cordes, lĂ oĂč dans Naissance des pieuvres tout Ă©tait synthĂ©tique, câest aussi une nouvelle Ă©tape dans lâincarnation de la musique.
Les bandes originales de Para one sont brillantes, prĂ©cisĂ©ment parce quâelles ne constituent pas une musique de film, mais la musique du film.
Oui, je pense que câest vraiment un dialogue entre nous qui est trĂšs riche. On sâest rencontrĂ© Ă lâĂ©cole de cinĂ©ma, il est rĂ©alisateur, jâai Ă©tĂ© scĂ©nariste de tous ses films, de ses clips aussi, enfin dĂšs que lâon peut collaborer, on le fait, on sâaccompagne dans la vie, câest vrai du coup il y a quelque chose qui se passe de mot et des Ă©chos qui se mettent en place. Effectivement, câest la musique du film et il ne fait la musique que de mes films, ce nâest pas un compositeur de BO, il pourrait trĂšs bien lâĂȘtre dâailleurs, mais beaucoup de choses sont trĂšs singuliĂšres ⊠gĂ©nĂ©ralement quand mĂȘme la composition de la musique vient au bout de trois semaine de montage et câest la premiĂšre personne qui voit le film et du coup, parfois on rallonge lâimage parce quâil a créé un effet, un arrangement ce qui fait que nous, on sâadapte Ă la musique, parfois câest lâinverse, du coup cela nous donne des idĂ©es de montage un peu au rythme que le film sâinvente, donc je pense que câest pour ça quâil y a vraiment quelque chose de, oui, vraiment organique.
Jâaimerai parler un peu de votre cinĂ©philie, son origine, sa naissance ⊠y-a-t-il un film qui a fait surgir votre amour pour le cinĂ©ma ?
Il y a un film qui mâa fait comprendre ce que câest la mise en scĂšne, enfin dans tous les cas, câest Les Parapluies de Cherbourg, la premiĂšre fois que jâai vu le metteur en scĂšne derriĂšre le film. Ăvidemment dĂ©cisif puisque jâai compris quâil y avait un chef dâorchestre qui pensait, quâil y avait des rĂšgles mais quâil pouvait aussi les mettre Ă mal ⊠enfin voila, jâai vu lâauteur. Et donc ça câest assez dĂ©cisif. Et un autre film qui a aussi beaucoup comptĂ©, câest La vie ne me fait pas peur de NoĂ©mie Lvovsky, justement sur lâĂ©nergie, sur le fait que câest une femme cinĂ©aste, que ça pouvait exister, quâon pouvait comme ça, raconter des choses qui nous touchaient, avec une vraie signature, voila, ça fait deux films importants.
Le manque de femmes cinĂ©astes dans le paysage cinĂ©matographique Ă©tant sidĂ©rant, je tenais Ă vous remercier dâexister en tant de cinĂ©aste ; puisque savoir que vous existez et que vous ĂȘtes visibles rendent indirectement possible lâespoir de faire du cinĂ©ma pour les jeunes filles dâaujourdâhui.
Oui, en France, en plus depuis dix ans, il y a une gĂ©nĂ©ration qui Ă©merge et il y a beaucoup beaucoup de femmes cinĂ©astes, voilĂ , câest le signe des temps. Et câest vrai que lâon a besoin de modĂšles, pas parce quâils sont irrĂ©prochables (rires) mais parce quâils existent, quâils sont visibles, oui. Pour moi, quand Jane Campion a eu la palme dâor, je me suis dis « ah tiens on peut monter les marches Ă Cannes sans ĂȘtre Ă©gĂ©rie dâOrĂ©al, mais juste parce quâon a fait un film et quâon est le chef de ce film. » (rires)
Justement, Bande de filles a fait lâouverture de La Quinzaine des rĂ©alisateurs au Festival de Cannes cette annĂ©e, câest important pour le film dâĂȘtre visible dans ce genre de festival ayant un tel rayonnement international, jâavais lu quelque part dans une interview oĂč vous parlez de Cannes comme « le bout du tunnel pour un film »âŠ
Oui, Ă la fois Cannes, câest Ă la fois le bout du tunnel, le calendrier fait quâil faut ĂȘtre prĂȘt pour Cannes et que câest une sorte de figure incontournable mais en mĂȘme temps, câest le dĂ©but du tunnel dâaprĂšs (rires) parce que câest le moment ensuite oĂč câest le marathon qui commence. Ce qui compte câest la sortie, ce qui compte câest la rencontre avec le public ⊠mais voila il faut un levier. Aujourdâhui il y a tellement de films qui sortent et Cannes câest dĂ©cisif dans la validation et lâexposition. Mais cela peut ĂȘtre aussi absolument destructeur dans cet exposition.
Vous aimez bien filmer la jeunesse âŠ
Oui, mais jâarrĂȘte. (rires)
Envie de changement de thÚmes ?
Je ne crois pas que le thĂšme soit la jeunesse ⊠je crois que la jeunesse câest le bain du film, câest le dispositif. Mais les thĂšmes je vais les garder je crois, mais câest le contexte qui va changer. Parce que jâen ai envie, mais cela ne veut pas dire que je vais parler du troisiĂšme Ăąge (rires), je peux parler dâune fille de vingt-cinq ans, ça restera la jeunesse, mais dans tous les cas lâadolescence comme terrain de jeu ⊠je crois que pour moi, câest fini ⊠jusquâĂ ce que je dĂ©couvre que je ne peux pas faire autre choses peut ĂȘtre (rires) !
Bande de filles serait donc le film qui clĂŽt votre triptyque sur lâadolescence ?
Oui, il y a un effet de trilogie, on en parle comme tel et câest peut ĂȘtre lâopportunitĂ© pour moi de changer.
Peut ĂȘtre de changer format ? Jâai lu que vous aimeriez vous essayer aux sĂ©ries.
Oui, jâaimerais beaucoup faire ça. Jâessaye toujours, entre deux films, dâaller voir les chaines de tĂ©lĂ©, leur proposer des sujets, des concepts ⊠je vais le faire Ă nouveau parce que cela mâintĂ©resse, une forme longue, une forme feuilletonnante ⊠mais ça mâintĂ©resse aussi le transmĂ©dia, trouver de nouvelles formes de rĂ©cits, de formatsâŠ
Les sĂ©ries sont vĂ©ritablement en train de devenir un nouveau terrain de jeu pour la crĂ©ation cinĂ©matographique, il nây a quâĂ voir le nombre de sĂ©ries amĂ©ricaines, anglaises ou encore scandinaves de qualitĂ© qui fleurissent sur nos Ă©crans. En France, nous avons notamment Pâtit Quinquin de Bruno Dumont, produit par Arte et sĂ©lectionnĂ© dans les sĂ©ances spĂ©ciales Ă la Quinzaine des rĂ©alisateur Ă la derniĂšre Ă©dition de Cannes. La sĂ©rie ne devient plus si diffĂ©rente du cinĂ©ma dans la mesure oĂč ce sont de plus en plus de longs films, Ă©laborĂ©s et produits dans un geste cinĂ©matographique.
Ouais, absolument. Mais je ne pense pas que ce soit maintenant, enfin, je pense que ça a toujours Ă©tĂ© le cas, aprĂšs on vit de rĂ©alitĂ© amĂ©ricaine, anglo-saxonne, voir en Danemark, en SuĂšde, mais En France, on a pratiquĂ© et inventĂ© le feuilleton, que ce soit en littĂ©rature avec Les mystĂšre de paris, La comĂ©die humaine et dâailleurs J.J Abrams, Damon Lindelof, les mecs qui font Lost, ils se rĂ©clament de Balzac et ⊠en France, câest Pialat qui fait La maison des bois, disons quâil y a une tradition de la tĂ©lĂ©vision dâauteur, qui cycliquement comme ça se rĂ©invente. Et je crois que sur la tĂ©lĂ©vision dâauteur, il y a toujours eu la distance française, sur Arte, il y a Les garçons et les filles de mon Ăąge qui donne Les Roseaux Sauvages, qui donne Travolta et moi dans les annĂ©es quatre-vingt dix. Cela existe trĂšs fort en fait, câest juste que la grande sĂ©rie populaire française, on ne lâa pas quoi, on lâattend. Mais il y a toujours eu des signatures dâauteur Ă la tĂ©lĂ©vision qui sâincarnent dans la politique des chaĂźnes. Et lĂ , celui de Dumont, câest un trĂšs bon film effectivement, sur la mini-sĂ©rie, parce que la France, cela fait quelques annĂ©es quâelle fait des tentatives Ă lâinverse de la mini-sĂ©rie, avec plusieurs saisons ⊠il y a Les Revenants, Mafiosa sur un modĂšle amĂ©ricain alors mĂȘme que la mini-sĂ©rie câest la grande rĂ©ussite ⊠voila Carlos câest une mini-sĂ©rie, Pâtit Quinquin câest une mini-sĂ©rie, Top of the lake aussi⊠on cherche des dĂ©veloppements, comme au cinĂ©ma dâailleurs mais câest plus politique Ă la tĂ©lĂ©vision, câest celle des diffuseurs. Dans tous les cas, il y a des choses Ă faire Ă la tĂ©lĂ©vision, comme il y a des choses Ă faire avec Canal Play ou encore avec les architectures du rĂ©cit transmĂ©dia qui promettent aussi des choses formidables. Ăa aussi, câest une recherche des dĂ©veloppeurs.
Auriez vous des conseils à donner aux jeunes cinéastes en herbe ?
Le seul conseil que je peux donner car on mâa souvent demandĂ© « mais comment avez-vous fait ? » alors Ă©videment, ça se transforme en chemin tout tracĂ© une fois que câest fait ! Le seul conseil que je peux donner alors oui je peux dire que jâai fait la FĂ©mis (ndlr : Fondation europĂ©enne des mĂ©tiers de lâimage et du son), alors voila je suis pur produit de lâĂ©cole (rires), de la RĂ©publique, mais moi je recommande de faire feu de tout bois ⊠oui tentez la FĂ©mis mais si vous nâavez pas la FĂ©mis, il ne faut pas sâarrĂȘter lĂ , il y a de super bon BTS en France, un bon stage sur un plateau Ă©quivaut Ă une Ă©cole privĂ©e quâon paie chĂšre⊠il faut juste y aller quoi, aujourdâhui en plus on a les dispositifs du numĂ©rique ⊠il faut travailler, il faut y croire, il faut rencontrer sa gĂ©nĂ©ration, il faut ĂȘtre collaboratif parce que le cinĂ©ma câest ça. Et il faut voir des films ⊠ne pas considĂ©rer qu'une voie est tracĂ©e mais que toutes les voies sont bonnes.Â
Pourtant, La FĂ©mis est toujours considĂ©rĂ©e comme un temple âŠ
Evidemment que câest un temple, la FĂ©mis, câest gĂ©nial, vous avez un laboratoire dâexpĂ©rimentation pendant quatre ans, vous rencontrez votre gĂ©nĂ©ration, vous apprenez un mĂ©tier, vous avez une forme de carte de visite de validation de lâinstitution donc Ă©videmment câest gĂ©nial. (rires) Mais ce que je veux dire câest que si vous nâavez pas la FĂ©mis, cela ne veut pas dire que ce nâest pas pour vous. La FĂ©mis, câest gĂ©nial ⊠mais cela ne sâarrĂȘte pas lĂ Â ! (rires) Et il y a un conseil aussi, câest dâapprendre un mĂ©tier qui vous permet de vivre, moi par exemple, je nâai pas passĂ© la FĂ©mis en rĂ©alisation, je voulais devenir scĂ©nariste et me dire « ah je peux Ă©crire Plus Belle la vie et ⊠manger et du coup continuer Ă croire que je peux faire ce mĂ©tier.»
Dâailleurs, il y a une certaine tendance en ce moment : celle des scĂ©naristes qui sortent de la FĂ©mis et qui rĂ©alisent plus de films que ceux du dĂ©partement rĂ©alisationâŠ
Ce nâest pas que je sais pourquoi mais jâai des hypothĂšses, câest que, cela correspond Ă la fois Ă lâĂ©tat de la production française, maintenant les guichets sont essentiellement scĂ©nariques alors quâavant les courts mĂ©trages pouvaient constituer une carte de visite. Les scĂ©naristes de la FĂ©mis, quand ils sortent de lâĂ©cole, ils ont un scĂ©nario dâun long mĂ©trage original qui coĂ»tera zĂ©ro argent aux producteurs qui dĂ©cideront de le soumettre Ă lâavance sur recette. Si un rĂ©alisateur veut survivre, il devra trouver des producteurs et donc des financements. Il y a un effet de sortie qui est en rapport avec lâĂ©conomie et puis il y a aussi lâidĂ©e quâen scĂ©nario Ă la FĂ©mis, on apprend Ă Ă©crire pendant quatre ans, avec toute la discipline solitaire, on est trĂšs peu exposĂ©, lĂ oĂč les rĂ©alisateurs font quatre, cinq films et ils sortent un peu aussi exempt (rires) et câest pour ça quâils doivent se mettre Ă Ă©crire alors que nous, on a dĂ©jĂ Ă©crit. Il ne sâagit pas dâune plus grande prĂ©dominance de talent chez les scĂ©naristes de la FĂ©mis, mais surtout lâapprentissage, et la rĂ©alitĂ© du monde Ă laquelle on se heurte quand on sort de lâĂ©cole.
DerniĂšre question. Vous faite la couverture du numĂ©ro de lancement de la revue Well Well Well qui vient de sortir, un projet autofinancĂ© sur un site de crowdfunding. Câest politique ?
Lâexercice de promotion ou de mise en avant de votre personne, pour moi il est secondaire aprĂšs par contre, ne pas se cacher, câest politique. Mais maintenant, je considĂšre que ce nâest pas mon boulot (rires) mais que je peux lâaccueillir.
Dans tous les cas, câest formidable de rendre visible lâinvisible. Merci beaucoup CĂ©line pour cet interview !
THE CANYONS - Cynisme et Corruption
The Canyons de Paul Schrader, avec Linsay Lohan, James Deen, Nolan Gerard Funk, Thriller, AmĂ©rican, 2014, 1h39minÂ
ScĂ©narisĂ© par l'auteur porteur du mouvement GĂ©naration x Bret Easton Ellis (Les lois de l'attraction), The Canyons est un thriller psychologique cynique sur le monde pourri d'Hollywood, ainsi que la perversitĂ© de ses habitants. Servie par une rĂ©alisation fade et incohĂ©rente signĂ©e Paul Schrader, le casting parle de lui mĂȘme pour le film, en rĂ©unissant Ă l'Ă©cran le retour d'une Linsay Lohan boursouflĂ©e, qui n'est plus Ă prĂ©sent que la caricature de son image et le cĂ©lĂšbre acteur x James Deen. DĂ©sir de cĂ©lĂ©britĂ©, argent, pouvoir, manipulation, trahison, mĂȘme les ĂȘtre les plus purs finissent pourris dans ce monde dĂ©cadent noir. Cependant, ce film trĂšs inĂ©gale est loin d'ĂȘtre Ă la hauteur de ses ambitions.
C'EST EUX LES CHIENS - Renaissances et désillusions
C'est eux les chiens... (⊠ÙÙ Ű§ÙÙÙۧۚ) de Hicham Lasri, avec Hassan Badida (Majhoul/404) et Yahya El Fouandi (Lofti Sawssen), Maroc, 2013, 85min.
Comment parler de la RĂ©volution marocaine lors du Printemps Arabe Ă travers le rĂ©cit initiatique d'un amnĂ©sique ? C'est justement le pari ambitieux du dernier film du cinĂ©aste marocain Hicham Lasri : C'est eux les chiens. AprĂšs un premier long mĂ©trage The End, tournĂ© en noir et blanc en 2011, Lasri revient avec un road movie aux tons d'un faux documentaire. Bien que c'est un film Ă petit budget (financĂ© par le cinĂ©aste et son producteur), il a toutefois bĂ©nĂ©ficiĂ© dâune belle exposition lors du Festival de Cannes en 2013, dans le cadre de la sĂ©lection de lâAssociation pour le CinĂ©ma IndĂ©pendant et sa Diffusion (ACID). Le pitch semble originale : AprĂšs avoir passĂ© la moitiĂ© de sa vie en prison pour avoir participĂ© malgrĂ© lui Ă aux RĂ©voltes du Pain de Casablanca en 1981, un homme ĂągĂ© d'une soixantaine d'annĂ©es est relĂąchĂ© au moment de la RĂ©volution marocaine pendant le Printemps Arabe en 2011. Libre mais amnĂ©sique, une Ă©quipe de tĂ©lĂ©vision en quĂȘte de sensationnel dĂ©cide de le suivre dans la recherche de son passĂ©. Si le rĂ©cit d'un revenant amnĂ©sique qui essaye de rassembler les puzzles du passĂ© est un topos cinĂ©matographique, C'est eux les chiens bĂ©nĂ©ficie d'une originalitĂ© qui le diffĂ©rencie des autres films de « genre ». L'audace de Lasri est de rapprocher deux Ă©vĂ©nements primordiaux mais relativement Ă©loignĂ©s dans lâHistoire du Maroc et de Casablanca ; le fil rouge de l'histoire se rĂ©side en cet homme et qui a Ă©tĂ© relĂąchĂ© aussi sauvagement qu'il a Ă©tĂ© emprisonnĂ©.
Comment rattraper trente annĂ©es de sa vie ? Comment retrouver sa place au sein de la sociĂ©tĂ© et au prĂšs de sa famille aprĂšs l'absence avec un A ? Si l'amnĂ©sie a un effet anesthĂ©siant car on ne souffre pas ce que l'on ne connaĂźt pas, le rĂ©veil est d'autant plus douloureux et la dĂ©sillusions n'est jamais loin pour le patient. On dĂ©couvrira avec lui, l' impossibilitĂ© Ă rĂ©habiliter sa vie d'avant (l'un de ses amis qui retourne sa veste alors qu'il Ă©tait marxiste, sa femme et son fils qui ont changĂ© de vie). Le protagoniste, portĂ© par l'acteur (habituellement de théùtre) Hassan Badida constate que son identitĂ© est rĂ©duit Ă un numĂ©ro matricule aux accents d'une erreur informatique : 404. Cet homme matricule est caractĂ©risĂ© par une dĂ©termination sans borne oĂč son obstination devient une obsession puisque c'est le seul but qu'il le fait vivre. L'homme est habitĂ© par une ambivalence : c'est un enfant, dans sa foi, son impertinence, son comportement (son regard innocent, le jeu sur le portable, la roue de stabilisatrice) habitĂ© dans un corps de vieil homme usĂ© par les annĂ©es de garde Ă vue (gros cernes, corps amaigris). Il tourne en rond au sens figurĂ© comme au sens littĂ©ral et le cercle est un motif rĂ©current dans le film, notamment Ă travers la roue stabilisatrice qu'il tient toujours Ă la main Ă travers ses pĂ©rĂ©grinations. Cette roue est trĂšs symptomatique de son dĂ©ni inconscient des trois derniĂšres dĂ©cennies. A la fin quand le pĂšre retrouve le fils et que ce dernier le rejette, il lui donne quand mĂȘme la roue, tout en se rendant comte soudainement de sa dĂ©sillusion : il est trop tard.
Si le film narre une errance urbaine Ă la recherche d'une existence parmi les siens, il met en scĂšne aussi en parallĂšle l'errance d'un peuple qui a fait la rĂ©volution mais que tout le travail reste Ă accomplir. En associant histoire personnelle et Histoire commune, Lasri combine le motif de la recherche pour l'un et la rĂ©volte pour l'autre en un point : leur dĂ©sir mutuel de renaĂźtre. En effet, 404 essaye de trouver sa voix (et sa voie) tout comme les manifestants de la RĂ©volution essayent aussi de se trouver une visibilitĂ© et une lĂ©gitimitĂ© face Ă leur pays, d'oĂč l'important travail de mixage sonore. Le film s'ouvre sur un gros plan qui dĂ©cadre une bouche dont on ne voit pas le visage et n'entend pas la voix. Si son cris est la mĂ©tonymie du cri de chaque manifestant, c'est Ă©galement un cri Ă©touffĂ©. Lasri nous met en garde : la RĂ©volution de fĂ©vrier 2011 n'est elle pas une autre rĂ©volution avortĂ©e dont le destin finira comme les Ămeutes du pain de 1981, oubliĂ©e de la mĂ©moire collective ? Une des rares femmes du film nous fait part de son discernement : si le Printemps Arabe est relayĂ© jours et nuits en toile de fond par les mĂ©dias, « la moitiĂ© des participants sont des policiers et l'autre moitiĂ© des barbus. ». La RĂ©volution est omniprĂ©sente dans le film autant qu'elle est invisible. RelayĂ©e en toile de fond par les mĂ©dias, elle n'existe au final qu'Ă travers un hors champ sonore. En effet, si on entend en permanence le bourdonne sourd des journalistes, leur prĂ©sence Ă l'Ă©cran est consciemment Ă©vitĂ© par le rĂ©alisateur. On remarque que le film, de bout en bout, use des dĂ©synchronisations entre l'image et le son (annoncĂ©e dĂšs le premier plan du film), comme si ces deux pĂŽles d'expression n'avaient pas le mĂȘme discours (de mĂȘme quand le fils de 404 dĂ©verse la colĂšre contre son pĂšre, le son subit un dysfonctionnement).
A travers le portrait du groupe de journalistes arrivistes composĂ© de trois hommes de trois gĂ©nĂ©rations diffĂ©rentes et dont l'Ă©cart de l'Ăąge offre quelques scĂšnes comiques, on sent la mĂ©fiance contre les mĂ©dias que porte Lasri. Ces hommes de tĂ©lĂ©vision, qui ne jurent que par lâAudimat n'auront aucun scrupule Ă manipuler un fait en une histoire vendeur. Lasri utilise la forme du faux documentaire (mise en abyme avec l'Ă©quipe de journalistes, camĂ©ra Ă©paules, lumiĂšres naturelles..) pour mieux dĂ©noncer les abus et les dĂ©rives des mĂ©dias qui sont trop souvent une rĂ©alitĂ© fabriquĂ©. En ce sens, il trompe son spectateur qui se croit alors embarquĂ© dans un documentaire pour mieux l'alerter sur ce qu'il voit et entend au quotidien. Cependant, l'effet « saisi sur le vif » n'est pas seulement dĂ©nonciateur car il permet aussi de saisir « l'ambiance, l'odeur et lâeffervescence de Casablanca, son Ă©lectricitĂ© et sa poĂ©sie », selon les propres mots du cinĂ©aste. En gommant en apparence tous les procĂ©dĂ©s visibles habituelles du cinĂ©ma, il efface discrĂštement la frontiĂšre qui sĂ©pare la fiction de son spectateur et incite ce dernier Ă croire sciemment Ă tout ce qu'il perçoit Ă l'Ă©cran. En avançant au mĂȘme rythme que le protagoniste (camĂ©ra Ă hauteur du protagoniste, beaucoup de plan de dos oĂč on le suit..) : lâidentification est encore plus intense pour le spectateur.
C'est eux les chiens... fait vivre trois désirs : 404 croit en sa rédemption comme tous croient en la Révolution marocaine, le spectateur, ainsi embarqué sans s'en rendre compte dans un thriller a terriblement envie de croire avec lui, et avec eux. En racontant cette histoire de « sale type ayant subi une injustice qui va tenter de passer de l'ombre à la lumiÚre », Hicham Lasri nous chuchote qu' « il n'y a pas de bon ni de méchant, il n'y a que des désespérés. »
BIRD PEOPLE - LâenvolĂ©e
Lieux de passages, lieux de vie des regards se croisent mais personne ne vit l'individualitĂ© du monde moderne en boite mĂ©tallique oĂč l'anonymat se dĂ©cline Ă l'infini
Quand la solitude des chambres dâhĂŽtels implose des ailes se dĂ©ploient en vue d'autre chose Deux mains inconnues se rencontrent, les Ăąmes oiseaux s'envolent
SPRING BREAKERS - Du plomb dans les ailes
Larry Clark, Gus Van Sant, Harmony Korine ou les trois noms du triptyque du teen movie indĂ© amĂ©ricain. En 1995, Kids, a rĂ©unit les trois talents au sein dâun mĂȘme film, le premier Ă la rĂ©alisation, le deuxiĂšme Ă la production et le dernier au scĂ©nario pour faire ensemble, le film dâune gĂ©nĂ©ration. 18 ans aprĂšs avoir scĂ©narisĂ© Kids, Korine revient en 2013 avec Spring Breakers qui est son cinquiĂšme long mĂ©trage en tant que rĂ©alisateur. Le film interroge encore et toujours la jeunesse, avec cette fois une focalisation et une immersion sur la gĂ©nĂ©ration Z amĂ©ricaine.
A premiĂšre vue, lâĂ©tat des lieux est assez consternant. La jeunesse, courant toujours derriĂšre lâidĂ©e dâune Ă©ternelle libertĂ© se heurte ici encore durement Ă un mur. Cette jeunesse, lâon a vit Ă travers le portrait de quatre adolescentes, prĂȘtes Ă tout pour aller au Spring Break, quitte Ă braquer une banque avec des pistolets Ă eau. Lâune dâentre elle dit : « câest facile, il suffit de faire comme dans les jeux vidĂ©os », et en effet, elles rĂ©ussissent sans trop dâeffort ni trop de remords. AprĂšs tout, oĂč est le mal ? BaignĂ©es dâimages MTV Ă profusion dĂšs leur enfance, lĂ , ce nâest rien quâun jeu de plus. Argents en poches, Ă elles des vacances bien mĂ©ritĂ©s (câest dur les Ă©tudes, surtout quand on sâennui), Ă elles le soleil et le ciel bleu, lâalcool et la drogue Ă volontĂ© bref, la libertĂ© absolu pour elles. Avec en tĂȘte dâaffiche SelĂ©na Gomez, Vanessa Hudgens, Asheley Benson et la femme dâHarmony Korine, Rachel Korine, on comprend que le choix des actrices nâest pas innocent. A la maniĂšre de Roger Avary dans Les lois de lâattraction (2003), Korine utilise lâimage plus-propret-tu-meurs de ces ex actrices Disney (Selena et Vanessa) Ă contre-emplois et nous offre quelques scĂšnes dâune grande cocasserie et oui, avouons le, dâune certaine jouissivitĂ©e (oui le nĂ©ologisme Ă©tait nĂ©cessaire).
LâexcĂšs, lâexcĂšs, encore de lâexcĂšs. LâexcĂšs dans la consommation massive, produits illicites ou pas, peu importe, du moment quâils offrent lâivresse. LâexcĂšs dans lâexhibitionnisme, trop de seins, de poitrines, de nichons, de tĂ©tons, de mamelons Ă lâair. Trop de fesses, dâarriĂšre trains, de lunes, de popotins, de postĂ©rieurs et de derriĂšres mal couverts. LâexcĂšs rĂ©git Ă©galement au sein des plans. Le filmĂ© et le filmant, tous deux dĂ©bordent sans cesse Ă travers les ralentis, les raccords (son dâun dĂ©clenchement de flingue), la musique qui jamais ne sâarrĂȘte. Rien ne doit sâarrĂȘter, les gueules de bois seront pour demain, que la fĂȘte continue. Quand elles crient Ă lâunisson « SPRING BREAK FOR EVER. » face Ă la mer, les couleurs du ciel au couchĂ© de soleil, aussi magnifiques quâirrĂ©els, semblent leur rĂ©pondre : « le monde vous appartient ». EsthĂ©tiquement, le film est un vĂ©ritable voyage de sensations et de parfums. De la puanteur et de la lumiĂšre glauque des nĂ©ons dâune chambre dâhĂŽtel dĂ©truite par le passage de la foule en dĂ©lire aux senteurs d'une plage au crĂ©puscule, on est transportĂ© Ă travers les plans lyriques et contemplatifs de Korine oĂč le beau rencontre le laid, laissant derriĂšre lui une rĂ©pulsion-attirance du spectateur pour ce cocktail Ă©tonnant. Korine ne se refuse rien, il a de lâaudace et son film a du cran.
Cette jeunesse est bien triste Ă regarder. Triste car si elle nous retourne dans nos siĂšges par la stupiditĂ© de son comportement elle nous touche aussi, en plein cĆur, de par son dĂ©sespoir et de la puretĂ© de son intention premiĂšre. A la fin, quand les filles appellent leurs parents et quâelles leur fond part de leur dĂ©sir de « devenir une meilleur personne » pourrait paraĂźtre totalement ironique de la part de Korine vu de la situation, mais pourtant la sincĂ©ritĂ© de leur voix nous Ă©tonne et frappe. De mĂȘme, Selena Gomez, qui joue Faith au prĂ©nom Ă©vocateur semble ĂȘtre la moins enthousiaste du petit groupe, quand elle tĂ©lĂ©phone Ă sa grand-mĂšre, elle lui dit quâelle est venue ici pour retrouver son identitĂ©, et elle y croit. Dâailleurs, Korine choisit de ne montrer aucune figure parentale Ă lâĂ©cran, ils sont toujours Ă lâautre bout du fil, projetĂ©s dans un hors champ lointain.
Finalement les jeunes et les moins jeunes ne sont pas si diffĂ©rents que la sociĂ©tĂ© voudrait nous faire croire puisque tous retrouvent refuge en lâivresse qui leur procure lâabandon de soi. On peut sâabandonner quand on nâa plus rien Ă perdre ni nulle part oĂč aller. La jeunesse nihiliste malgrĂ© elle, erre sans jamais avoir trouvĂ© de rĂ©elle destination. Que faire de la vie devant soi quand on ne possĂšde pas dâidĂ©aux ? Elles et ils incarnent les anges dĂ©chus du so called American Dream.
Lorsque les gyrophares des polices locaux reflĂštent sur les visages de nos adolescentes aussi belles que rebelles, on apprend que peut importe comment tu fuis, la rĂ©alitĂ© elle, finit toujours par te rattraper. AccusĂ©es Ă juste titre de leur braquage qui leur a financĂ© le voyage, jetĂ©es en prison, elles seront sauvĂ©es par un dealer gangsta rappeur Ă ses heures perdues : sous le pseudo dâAlien, un James Franco mĂ©connaissable. Couvert de tatouages et de dents en or, il montre fiĂšrement aux filles sa collection dâarmes accrochĂ©es au dessus de son lit, un lit remplit de billets verts. AmbiguĂ« dans ses intentions, Alien les prend sous ses ailes dans le dĂ©sir secret quâelles volent avec lui, Ă ses cĂŽtĂ©s. Faith, la plus consciencieuse, part tant quâil est encore temps, elles a des mauvais pressentiments. Elle nâavait pas tord car sâensuit aprĂšs son dĂ©part une descente cauchemardesque pour les trois restantes dans lâunivers dâAlien : RĂšglements de compte entre gangs, grosses voitures et gros flingues. Mais rien nâeffraient les filles, ce sont des vrais dures, elles. Et puis, elles ont confiance en cette homme qui leur faire croire quâil serait prĂȘt Ă faire nâimporte quoi pour elles, parce quâelles sont uniques, elles. Alors câest avec des cagoules roses bonbons quâelles l'accompagne dans ses trafics mafieux. Les filles se rĂ©vĂšlent ĂȘtre douĂ©es, comme si elles avaient toujours fait ça. DĂ©cidĂ©ment, les enfants apprennent vite. Si le personnage dâAlien est le plus caricatural car il est dans lâexcĂšs le plus total en cristallisant Ă lui tout seul les travers une sociĂ©tĂ© rĂ©gie par lâargent, câest aussi le plus touchant. Touchant dans sa bĂȘtise comme les adolescentes, touchant dans sa douce folie, touchant quand il joue et chante Everytime de Britney Spears au piano (sur lequel est posĂ© des flingues) pour les filles sous un soleil couchant. La luciditĂ© et la beautĂ© (malgrĂ© elle) de la sĂ©quence vaut Ă elle seule le dĂ©toure pour le film, croyez moi.
Alien et ces adolescentes sont ni plus ni moins des Ăąmes Ă©garĂ©es, qui, ne trouvant pas leur place conventionnel dans un monde oĂč sâeffondrent les Valeurs et les valeurs boursiĂšres se retrouvent pour construire un monde rĂ©git par leurs propres codes : le matĂ©rialisme exacerbĂ© et la violence. Ils sont unis par une seule chose : la vacuitĂ© de leur existence respective, et ils comblent sans savoir le vide gĂ©ant de leur plaie ouverte par la violence. Ainsi les insultes, les armes, les coups, les tires retentissent mais nul ne sâinterroge. Câest la banalisation de la violence et une hypersexualisation du corps fĂ©minin qui est ici mise en scĂšne par Korine. Une banalisation qui nâinquiĂšte personne. La citation de Gandhi illustre bien la situation : « Ćil pour Ćil et le monde sera aveugle ».
En empruntant au clip vidĂ©o, au teen movie, et parfois mĂȘme au western, Spring Breakers mĂȘle plusieurs genres et styles pour y distiller un film initiatique pop, fluorescent, doux amĂšre et cru sur la jeunesse actuelle qui noie son ennui et son mal-ĂȘtre dans lâhĂ©donisme exacerbĂ©. Quand on est jeune, on se pense immortel, lâidĂ©e de la finitude de la condition humaine ne nous heurte jamais lâesprit. Est ce pour cela que quand il nây plus dâespoirs apparents, ils ont cette facultĂ© dây croire, encore un peu ? En criant « SPRING BREAK FOR EVER ! » Ă rĂ©pĂ©titions durant tout le film, nos dures Ă cuirs Ă la sauce Hello Kitty, Ă©puisent leur cordes vocales et dessinent leur propre fin comme l'illustre les lucides lyrics de Britney que chantent Alien et les filles Ă l'unisson :
- « And everytime I try to fly, I fall without my wings.â
AMERICAN BEAUTY - Quand Beauté se conjugue avec Vanité
Il y a de ces films qui nous marquent et qui hantent pour longtemps nos mĂ©moires car pour nous, ils sont un cri de vĂ©ritĂ©. American Beauty fait indĂ©niablement partie de ces films. Sorti en 2000, le rĂ©alisateur Sam Mendes, dotĂ© dâune vision ultra lucide, traduit la catharsis dâune Ă©poque. Retour sur ce magnifique pamphlet contre le fameux âAmerican way of lifeâ, qui rĂ©vĂšle la face cachĂ©e du American dream.
Tout commence et se termine dans lâune de ces banlieues rĂ©sidentielles idĂ©alisĂ©es oĂč vivent des millions dâamĂ©ricains de la classe moyenne : les Burnham sont lâune dâentre elles. Sam Mendes nous dĂ©peint tout dâabord le portrait de chaque personnage qui se fissure un peu plus au cours du film car les apparences peuvent ĂȘtre ĂŽ combien trompeuses ! Sous les pelouses parfaitement entretenues et les photos de familles impeccables, la structure familiale est souvent au bord de la rupture et les protagonistes cachent une certaine dĂ©tresse existentielle. Lester, le mari et le pĂšre, est le personnage type du loser, il est totalement transparent aux yeux de sa femme qui dâailleurs le mĂ©prise. En effet, Carolyn, lâĂ©pouse et la mĂšre, est Ă la fois nĂ©vrosĂ©e et hystĂ©rique. CarriĂ©riste et matĂ©rialiste, elle est en plein Ă©chec professionnel quand elle trompe son mari avec son concurrent dont elle admire frĂ©nĂ©tiquement la rĂ©ussite : pour cause, Buddy Kane est lâantithĂšse de son mari. Lester est Ă©galement une honte pour sa fille Jane car Ă chaque fois que cette derniĂšre ramĂšne une copine Ă la maison, il ne peut sâempĂȘcher de paraĂźtre Ă©moustillĂ© comme un adolescent. Introvertie et gothique sur les bords, Jane est le stĂ©rĂ©otype de lâadolescente mal dans sa peau.
Lâun des gĂ©nies dâAmerican Beauty rĂ©side dans le traitement ses personnages. En effet, tous les personnages sont fascinants et attachants, mĂȘme les personnages secondaires sont traitĂ©s dans leurs paradoxes et leur complexitĂ© et surtout, chacun a un rĂŽle dĂ©terminant au sein du scĂ©nario. Il y a lâamie de Jane, Angela, qui est une lycĂ©enne aguicheuse qui se rĂ©vĂšle en fait ĂȘtre vierge ; Lester tombera sous son charme. Un ancien militaire psychorigide qui a des tendances fasciste se rĂ©vĂšle ĂȘtre un homosexuel refoulĂ© ; câest lui qui tuera Lester dâune balle dans le crĂąne une nuit de dĂ©luge, et son fils Ricky Ă©trange et voyeur avec une camĂ©ra qui quitte rarement ses mains ; Ricky et Jane tomberont amoureux lâun de lâautre. Tous les personnages se rĂ©vĂšlent ĂȘtre des allĂ©gories : ils reprĂ©sentent chacun un archĂ©type de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine.
De bout en bout, American Beauty est parsemĂ© dâallĂ©gories et de symbolismes. La couleur est omniprĂ©sente dans le film, grĂące aux roses que lâon retrouve partout, jusquâĂ lâaffiche. La rose est symbole de dĂ©sir, de passion, de la fureur de vivre et donc de la jeunesse, de la vie. Câest pour cela que Carolyn apparaĂźt comme une femme castratrice dĂšs le dĂ©part : au dĂ©but du film, elle coupe les roses de son jardin. En effet, câest elle qui domine au sein de leur relation conjugale. Au contraire, lorsque Lester sâabandonne Ă ses fantasmes, il est toujours envahit par un dĂ©luge de pĂ©tales rouges. Le rouge et les roses sont toujours associĂ©s Ă Angela dans ses rĂȘveries, elles sont lâobjet de sa convoitise ultime.
Câest pourquoi Angela sera lâĂ©lĂ©ment dĂ©clencheur. Avec ses lĂšvres pulpeuses, elle minaude devant Lester, le pĂšre de son amie Jane qui nâĂ©tait dĂ©jĂ pas insensible Ă son charme, et il en tombe Ă©perdument amoureux. A partir de cet instant, Lester se rĂ©veille de son existence lĂ©thargique. Le pĂšre de famille invisible quâil Ă©tait veut ĂȘtre vu par Angela, il fait donc de la musculation pour entretenir son corps, dĂ©missionne de son travail en touchant une grosse indemnitĂ© et retrouve un travail dans un fast-food car il veut un travail « sans responsabilitĂ©s ». A partir de cet instant, il sâĂ©mancipe pour redevenir un adolescent : il se met Ă fumer de lâherbe, Ă sâacheter une voiture de sport rouge flamboyante et Ă Ă©couter les Pink Floyd au volant de celle-ci. Le personnage de Lester est dâautant plus transcendĂ© par lâimmense interprĂ©tation de Kevin Spacey.
Outre une critique grinçante de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine, le titre American Beauty annonce aussi un Ă©loge de la beautĂ© absurde du monde. Une beautĂ© palpable, vue et ressentie Ă travers Ricky, un jeune dealer Ă©trange portĂ© par un Wes Bentley terriblement charismatique et fascinant. Ricky est le personnage qui dĂ©tient le monopole de la sensibilitĂ©, il incarne un romantique moderne, qui, dĂ©chu de tous, voit ce que les autres ne voient pas. Oscar Wilde a Ă©crit : « la beautĂ© est dans lâĆil de celui qui regarde. » En extrayant de la beautĂ© dans les dĂ©tails de lâexistence, les yeux de Ricky sont pourvus dâune incroyable acuitĂ©. Une acuitĂ© que lâon peut comparer Ă celle de la figure du cinĂ©aste (surtout que Ricky nâest jamais sans sa camĂ©ra Ă la main), Sam Mendes a-t-il voulu se mettre en scĂšne Ă travers le personnage de Ricky ? Si câĂ©tait le cas, cette tĂąche a Ă©tĂ© accomplie dâun coup de maĂźtre. La sĂ©quence du sac plastique qui sâenvole et qui danse au vent est exceptionnelle, la camĂ©ra de Ricky/Mendes arrive Ă capter cette temporalitĂ© imperceptible oĂč soudain la quintessence de la beautĂ© se mĂȘle Ă lâinsoutenable lĂ©gĂšretĂ© de lâĂȘtre : elle me paraĂźt lĂ©gitimement comme lâune des plus belles sĂ©quences du 7Ăšme art. Et les mots que Ricky dĂ©clare sur ces images ne font que renforcer la magnificence de cette sĂ©quence : « Et parfois je me dis quâil y a tant de beautĂ© dans le monde que câen est insoutenable. Et mon cĆur est sur le point de sâabandonner. »
Dâune lĂ©gĂšretĂ© grave, American Beauty est une brillante satire sur la face cachĂ©e de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine. Il y a pour ici Sam Mendes comme une certaine nĂ©cessitĂ© de traiter de nos vies vaines et de nos existences aveuglĂ©es par des prioritĂ©s nourries de concepts vides. Et il le fait avec brio.
TOMBOY DON'T CRY
En ces temps de crises, ce ne sont dĂ©cidĂ©ment pas les polĂ©miques qui manquent et nul nâest Ă lâabri, pas mĂȘme la crĂšme du cinĂ©ma dâauteur français. AprĂšs le scandale sur La Vie dâAdĂšle dâAbdellatif Kechiche, câest au tour de Tomboy de CĂ©line Sciamma de se faire lyncher. Sorti en 2011, le film raconte lâhistoire dâune petite fille qui se fait passer pour un petit garçon le temps dâun Ă©tĂ© au sein de son nouveau quartier. Trop, câest trop, pour le mouvement catholique intĂ©griste Civitas qui appelle le 17 fĂ©vrier au boycott de la diffusion du film le 19 fĂ©vrier par Arte. Selon Civitas, âTomboy, film de propagande pour lâidĂ©ologie du genre nâa sa place ni Ă la lâĂ©cole ni Ă la tĂ©lĂ©visionâ. Les tĂ©lĂ©phones ont sonnĂ© au siĂšge de la chaĂźne franco-allemande mais cette derniĂšre nâa pas cĂ©dĂ© Ă la pression et a maintenu la diffusion du film car selon ses mots : « le film vaut mieux que ça. »
Lors de sa sortie en salle en avril 2011, il a Ă©tĂ© saluĂ© unanimement par la critique et a reçu une pluie de prix un peu partout Ă travers le monde dont le Grand prix au Festival international du film dâOdessa, le Prix du jury aux Teddy Awards de Berlin, le Prix du public au Panorama du cinĂ©ma europĂ©en de Meyzieu et le Prix de la meilleure actrice pour ZoĂ© HĂ©ran au NewFest de New York pour ne citer quâeux. Ceci dit, le film nâen est pas Ă sa premiĂšre attaque car le scandale autour de Tomboy a Ă©clatĂ© Ă lâautomne dernier, aprĂšs le long et fastidieux dĂ©bat autour du Mariage pour tous puis des « gender studies ». La raison de ce soudain engouement ? Le film a Ă©tĂ© inscrit au programme Ăcole et cinĂ©ma, conçu avec le Centre national du cinĂ©ma et de lâimage animĂ©e (CNC) mis en place par les ministĂšres de lâĂducation Nationale et de la Culture pour sensibiliser les Ă©lĂšves de primaire au cinĂ©ma ; le catalogue inclut quatre-vingt cinq films finement sĂ©lectionnĂ©s, tels que Peau dâĂąne de Jacques Demy, La Belle et la bĂȘte de Jean Cocteau ou encore Le voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki. Et depuis, cela suscite la colĂšre dâassociations catholiques et lâindignation des parents dâĂ©lĂšves qui ont Ă©crit Ă lâĂducation Nationale pour arrĂȘter la diffusion du film quâils qualifient de « prosĂ©lytisme homosexuel ». Avec les rĂ©seaux sociaux, la polĂ©mique prend de plus en plus dâampleur jusquâĂ la mise en ligne dâune pĂ©tition par CitizenGo, une fondation au service dâune conception chrĂ©tienne de la personne et de lâordre social. Tout cela ne reviendrait-il pas finalement Ă un litige entre deux conceptions diffĂ©rentes de lâĂ©cole ? LâĂ©cole rĂ©publicaine nâest pas seulement un lieu pour apprendre Ă compter aux enfants, câest aussi et surtout une fenĂȘtre sur le monde pour cultiver leur ouverture dâesprit, une fenĂȘtre qui conduit chacun Ă lâacceptation dâautrui et Ă lâacceptation de soi-mĂȘme. De plus, si certains parents rĂ©actionnaires sâopposent farouchement Ă la diffusion de Tomboy dans les Ă©coles, les enfants qui sont les vĂ©ritables concernĂ©s ont en revanche beaucoup aimĂ© le film.
Si ces derniers ont autant apprĂ©ciĂ©, câest parce que la mise en scĂšne de Sciamma est Ă hauteur dâenfant. TournĂ© avec lâappareil photo reflex Canon 7D pour plus de maniabilitĂ©, le film tente dâĂȘtre le plus proche de son sujet. Toujours dans une volontĂ© pour la cinĂ©aste de capter lâĂ©nergie de lâenfance, le tournage sâest effectuĂ© rapidement, en vingt jour, avec une cinquantaine de sĂ©quences et deux dĂ©cors. Tomboy, câest dâabord un film sur les impressions et les sensations de lâenfance, le temps dâun Ă©tĂ© entre une forĂȘt et une banlieue rĂ©sidentielle. Il nâa suffit que de quelques plans (une nuque, une main, un plan rapprochĂ© sur le protagoniste) avec la camĂ©ra, fluide comme un oiseau, pour que lâon suive et adopte le point de vue de Laure. JusquâĂ la quinziĂšme minute du film, le spectateur ignore si câest un garçon ou une fille, CĂ©line Sciamma joue de cette ambiguĂŻtĂ© en sâintĂ©ressant Ă cette pĂ©riode prĂ©-pubĂšre oĂč le corps est androgyne. Câest prĂ©cisĂ©ment Ă partir de cette androgynie que survient lâĂ©lĂ©ment dĂ©clencheur qui prend la forme dâun mini quiproquo. Quand Lisa lui demande « tâes nouveau ? », Laure est amenĂ©e Ă mentir sur son identitĂ©, elle devient MichaĂ«l et entraĂźne avec elle le spectateur dans sa supercherie et comme dans toute supercherie, on doit constamment surenchĂ©rir pour ne pas tomber dans son propre piĂšge. Le suspense du film est alors posĂ©, fonctionnant comme un polar, lâon se demande : « quand Laure sera-t-elle dĂ©masquĂ©e ?» Le corps de Laure est autant androgyne quâil est libre, libre des carcans sociaux, des codes du genre, allant mĂȘme jusquâĂ avoir la possibilitĂ© dâincarner MichaĂ«l avec facilitĂ©. « Comme un garçon », elle peut enlever son t-shirt, cracher par terre, jouer au football et susciter lâĆil admiratif de Lisa. Comment expliquer que la petite sĆur prĂ©fĂšre jouer Ă la danseuse alors que la grande sĆur prĂ©fĂšre jouer au football ? Pour la cinĂ©aste, « cela participait Ă la rĂ©flexion sur le libre arbitre des enfants, leur autonomie, leur capacitĂ© Ă sâinventer, sans aucun dĂ©terminisme liĂ© Ă lâĂ©ducation familiale. ». Pour elle, « lâair du temps voudrait nous faire croire quâon pourrait appliquer une thĂ©orie au monde, avec des slogans du style âne touchez pas Ă nos stĂ©rĂ©otypes de genresâ. Câest lâinverse. Tomboy montre la variĂ©tĂ©, et lâunicitĂ© de chaque enfant. On remarquera que la bande dâamis dans le film est composĂ©e de maniĂšre assez hĂ©tĂ©rogĂšne, les enfants Ă©tant dâorigines diffĂ©rentes et dâĂąges diffĂ©rents, chaque enfant est filmĂ© dans son unicitĂ© et sa spĂ©cificitĂ©, dâautant plus que les caractĂšres de chaque individu sâextĂ©riorisent dâavantage lorsquâil est au sein dâun groupe.
Les questionnements de lâidentitĂ© sont des thĂšmes chers au cinĂ©ma de Sciamma quâelle a dĂ©jĂ traitĂ©s Ă travers son premier long-mĂ©trage aqueux Naissance des pieuvres (rĂ©alisĂ© Ă partir de son scĂ©nario de fin dâĂ©tude Ă La FĂ©mis â Ăcole Nationale SupĂ©rieure des MĂ©tiers de lâImage et du Son, lâune plus prestigieuses Ă©coles de cinĂ©ma françaises) ; mĂȘme si Tomboy est plus solaire, les deux films possĂšdent quelques similaritĂ©s majeures. Ce sont tous deux des rĂ©cits initiatiques se dĂ©roulant pendant lâĂ©tĂ© dans une banlieue rĂ©sidentielle, tournant autour de deux pĂŽles majeurs : lâamitiĂ© et lâamour, dans lesquels les protagonistes sâaffirment pour ĂȘtre-au-monde. NĂ©anmoins si la dimension familiale est totalement absente dans Naissance des pieuvres, engloutissant ses trois protagonistes dans une eau intemporelle sans figure parentale, elle est beaucoup plus prĂ©sente dans Tomboy Ă travers les parents aimants et la petite sĆur enjouĂ©e de Laure. Sciamma choisi ici de dĂ©velopper une relation trĂšs forte entre les deux sĆurs, oĂč une osmose et une complicitĂ© semble ĂȘtre Ă son paroxysme (Laure ira jusquâĂ se battre avec un garçon de la bande car ce dernier a offensĂ© sa petite sĆur). Comment expliquer alors que Jeanne (six ans), arrive Ă comprendre quasiment instantanĂ©ment la supercherie de sa grande sĆur et en devient mĂȘme lâhabile complice ? (Quand leur mĂšre dit : « ils sont gentils les copains de Laure de jouer avec toi ⊠» Jeanne rĂ©pond : « oui mais mon prĂ©fĂ©rĂ© câest MichaĂ«l »). Ici Sciamma, au regard trĂšs juste, montre subtilement la capacitĂ© de comprĂ©hension supĂ©rieure de lâenfant de par son Ćil vierge, par rapport Ă lâadulte dont le regard est souillĂ© par toutes sortes de reprĂ©sentations et qui entraĂźne inexorablement un jugement â mĂȘme inconscient. Lorsque la mĂšre de Laure dĂ©couvre enfin toute la mascarade de cette derniĂšre, elle lui demande dâabord « pourquoi tâas fait ça ?! » bien que par la suite, elle lui expliquera que ce nâest pas tant le fait de jouer au garçon qui lui pose un problĂšme, mais le mensonge. Le compte Ă rebours de la rentrĂ©e scolaire est lancĂ©, la fin de lâĂ©tĂ© rime avec la fin des vacances et dâune certaine libertĂ©, notamment celle que les jeux de rĂŽles permettent.
Si Tomboy possĂšde une volontĂ© rĂ©aliste, il se rapproche Ă©galement du conte par une mise en scĂšne Ă©purĂ©e oĂč ses protagonistes Ă©voluent dans un lieu intemporel : la forĂȘt. La forĂȘt, polyvalente ici, est Ă la fois une aire de jeux, un théùtre de la cruautĂ© des enfants et une Ă©chappatoire â aprĂšs que Laure a dĂ» rĂ©vĂ©ler son vĂ©ritable sexe Ă Lisa, câest vers la forĂȘt quâelle se rĂ©fugie et par un superbe panoramique, lĂ oĂč elle dĂ©laissera sa robe bleue sur un des arbres. LâefficacitĂ©, la pertinence et la finesse de lâĂ©criture de Sciamma sont remarquables tout au long du film jusquâĂ la magnifique scĂšne finale qui, filmĂ©e sous un grand arbre, marque une sorte de rĂ©demption de Laure au monde par lâintroduction dâun dialogue symbolique dans sa simplicitĂ© : â Lisa : « Comment tu tâappelles ?» - «Laure ».
PortĂ© par des jeunes acteurs en Ă©tat de grĂące de par leur naturel dĂ©bordant de vie, Sciamma signe avec son second long-mĂ©trage une histoire simple traitĂ©e avec la subtile justesse que lâon lui connait dĂ©sormais, tout en prenant soin dâĂ©viter de tomber dans la psychologie facile ou le misĂ©rabilisme. En sâancrant dans un prĂ©sent Ă travers un travail remarquable de la reconstitution des impressions et des sensations, le film Ă©vite le pathos nostalgique dont la plupart des films sur lâenfance souffrent. Tomboy est un grand film et il faut croire que mĂȘme les plus grands ne sont jamais Ă lâabri des attaques injustes de la part des mouvements intĂ©gristes. Le comble est quâaprĂšs tous les efforts de lâInstitut Civitas Ă dĂ©programmer le film dâArte (allant jusquâĂ publier sur leur site les numĂ©ros de tĂ©lĂ©phones et lâadresse de la chaĂźne, incitant ses partisans Ă faire pression sur cette derniĂšre), on apprend que cet appel Ă la censure a finalement jouĂ© en faveur de sa diffusion car Tomboy a Ă©tĂ© regardĂ© par 1,4 million de tĂ©lĂ©spectateurs, soit 4,9% de part dâaudience (Arte a ainsi vu son audience doubler par rapport Ă son audience habituelle du crĂ©neau horaire du mercredi soir) ! Cette victoire, parlant dâelle-mĂȘme, lĂšve un poing dâhonneur Ă cette vaste polĂ©mique qui se rĂ©sume en un mot : vaine.
Si Tomboy est une ode Ă la poĂ©sie de lâenfance, elle la reprĂ©sente aussi dans sa cruautĂ©, tout en interrogeant la construction de lâidentitĂ© Ă la frontiĂšre des genres. CĂ©line Sciamma fait indĂ©niablement partie des plus beaux espoirs du cinĂ©ma français. Un cinĂ©ma dont lâambition est plus grand que le rĂ©alisme : il recherche la vĂ©ritĂ©. Cette approche du septiĂšme art tente de mettre en scĂšne des personnes bien plus que des personnages, dans leur authenticitĂ© et dans leur unicitĂ©, tout en les gardant en mouvement, en vie.
Quand le pari est relevĂ© comme ici, il nây a aucun doute : Sciamma rime avec cinĂ©ma.
LA VIE DâADĂLE - Hymne vibrante Ă la vie
Palme dâor 2013 Ă Cannes et saluĂ© unanimement par toute la presse internationale, lâattente se faisait longue avant la sortie Ă©vĂ©nementielle de La Vie dâAdĂšle chapitre 1&2.
AprĂšs une brĂšve tentative avec le sexe opposĂ©, AdĂšle, qui Ă©tudie la littĂ©rature au lycĂ©e va ressentir un penchant pour les filles qui sera transcendĂ© lors de la rencontre avec une Ă©tudiante en beaux art aux fascinants cheveux bleus, Emma. En sâĂ©talant sur plusieurs annĂ©es, le film suit le parcours initiatique dâAdĂšle depuis son lycĂ©e jusquâĂ sa classe de CP dans laquelle elle enseignera par passion de transmettre. Deux heures cinquante neuf minutes. Le dernier film dâAbdellatif Kechiche se vit plus quâil ne se regarde. Palme dâor Ă lâĂ©poque du dĂ©bat en France sur le Mariage pour tous, La Vie dâAdĂšle est plus quâun film, câest une expĂ©rience psychosensorielle. Le spectateur vit avec AdĂšle, mange, dort, pleure et jouit avec elle. AdĂšle Exarchopoulos, considĂ©rĂ©e comme LA rĂ©vĂ©lation de Cannes 2013, dĂ©gage une dĂ©sinvolture grave, comme un reste de de lâenfance. Sous la camĂ©ra de Kechiche, son personnage Ă©ponyme est Ă©poustouflant de vĂ©ritĂ©, tellement, que lâon arrive Ă se demander durant tout le film si le personnage quâelle joue nâest pas autre quâelle-mĂȘme.
AdaptĂ© de la BD de Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, Kechiche nous propose sa version de lâhistoire, sous un prisme quasi-documentaire. Les procĂ©dĂ©s cinĂ©matographiques habituels sont bannis, la musique est exclusivement diĂ©gĂ©tique (Ă part la scĂšne finale), le montage est transparent puisquâil nây a que des cuts. Ainsi on passe dâun dĂźner familiale Ă une scĂšne de sexe cru et torride entre les deux protagonistes. Ce vĂ©ritable parti pris de Kechiche nous montre, fidĂšle Ă lui mĂȘme, son soucis de produire un documentaire plein de rĂ©alisme. Le gĂ©nie de Kechiche tient dans le fait que son regard de cinĂ©aste est toujours juste, le spectateur nâest jamais en avance sur AdĂšle, ainsi on tombe amoureux et souffre en mĂȘme temps quâelle. Son cinĂ©ma arrive avec brio Ă transcrire les multiples Ă©tats dâĂąmes de sa protagoniste en chacun de nous, mais de maniĂšre aussi diverse que nous le sommes, câest Ă dire Ă travers le prisme sensible de chaque individu ; et ce sans perdre une once dâintensitĂ© dramatique. Cependant tout de mĂȘme, dans le fait de tout montrer de maniĂšre frontale, Kechiche perd lâessence du cinĂ©ma qui tend Ă vivre au travers lâimaginaire du spectateur â Pensez Ă Lynch -.
Au dĂ©but de film, dans sa classe de littĂ©rature au LycĂ©e, on Ă©tudie Marivaux et la prĂ©destination de la rencontre, câest une belle mise en abyme de lâhistoire qui va suivre. Il y a aussi cette phrase, toujours au dĂ©but du rĂ©cit, quâAdĂšle dit Ă son ami en se confiant « il me manque quelque chose. » On pourrait en dire autant de la couleur bleue qui, omniprĂ©sente, annonce lâarrivĂ©e fulgurante dâEmma dans la vie dâAdĂšle. Emma et AdĂšle. Câest un film dâamour, comme on nâen voit plus au cinĂ©ma. Une histoire de rencontre, dâun coup de foudre. AdĂšle dĂ©couvre lâamour et câest beau. Les plans oĂč AdĂšle et Emma apprennent Ă se connaĂźtre â et Ă glisser sur la pente enivrante de lâamour â dans une nature verdoyante magnifique, trop peut ĂȘtre, car les scĂšnes restent idĂ©alisĂ©es et romancĂ©es. Emma, un peu plus ĂągĂ©e, a parfait son Ă©ducation sexuelle et artistico-philosophique. AdĂšle tombe amoureuse pour la premiĂšre fois, et comme chacun le sait, le premier amour ne meurt jamais tout Ă fait.
Mais câest Ă©galement un film qui, dans le double discours traite de la dualitĂ© socioculturelle qui sĂ©pare les deux amantes. On peut reprocher Ă Kechiche dâĂȘtre un chouĂŻa caricatural en opposant la famille Ă Emma oĂč on mange des huĂźtres en parlant peinture Ă la famille dâAdĂšle oĂč lâon mange des spaghettis bolognaise en parlant de choses bien plus terre Ă terre. AdĂšle, qui sâest toujours sentie exclue en prĂ©sence des amis-artistes dâEmma, sâefface, peu Ă peu pour finalement ne plus exister du tout. Dâailleurs il y a cette sĂ©quence rĂ©vĂ©latrice oĂč Emma pousse avec conviction AdĂšle Ă pratiquer une activitĂ© artistique, cependant Emma ignore et ne peut comprendre que lâactivitĂ© dâinstitutrice puisse Ă©panouir pleinement sa tendre-aimĂ©e et muse.
On parle de plus de cinq mois de tournages et 300 heures de rushs, son film semble naĂźtre dans la difficultĂ© et la douleur ; les actrices elles-mĂȘmes affirmaient de ne pas savoir quel film elles allaient voir : câest la fameuse « mĂ©thode Kechiche ». Contrairement Ă la norme, ses films se construisent post-tournage, au fur et Ă mesure du montage, et câest un travail titanesque rĂ©alisĂ© par une armĂ©e de monteurs. Mais sa mĂ©thode unique, paye ! En effet, le jeu dâAdĂšle Exarchopulos et de LĂ©a Seydoux sont Ă©poustouflantes de vĂ©ritĂ©s, dâabord dans les scĂšnes dâamour, oĂč caresses et baisers se conjuguent en sensualitĂ©, voluptĂ© et intensitĂ©. Mais encore plus dans la sĂ©quence de rupture qui est dĂ©chirante, poignante, magistrale. En privilĂ©giant les gros plans et les longues sĂ©quences, on sent lâamour de Kechiche pour ses actrices : nous ne sommes pas loin des rĂŽles sur-mesure. Ainsi la camĂ©ra, qui nâest autre que le prolongement du cinĂ©aste, se plaĂźt Ă ausculter et Ă magnifier chaque carrĂ© de peau de ses actrices.
Je ne vais pas rentrer dans le cercle vicieux de la surenchĂšre autour de la polĂ©mique qui a dĂ©butĂ© pendant pendant le festival de Cannes concernant ce film car toute polĂ©mique est vaine. Alors malgrĂ© tout ce que lâon pourra raconter sur Abdellatif Kechiche, câest un immense directeur dâacteur. Et cette qualitĂ© demeure une vĂ©ritĂ© incontestable.Â
EDWARD AUX MAINS D'ARGENT - Burton à l'apogée de son art
Je ne reviendrai pas sur le pitch car je pense que tout le monde connait, comme RomĂ©o et Juliette ou encore Titanic, l'histoire est inscrite dans l'inconscient collectif. J'ajouterai ici seulement que c'est un vĂ©ritable conte philosophique. Comme le gĂ©nial Freaks de Tod Browning, Edward est une brillante satire qui interroge la dĂ©finition de "monstre" au sein de la sociĂ©tĂ©. Le film me rappelle une citation de Montaigne : "Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage." L'une des plus belle histoire d'amour, portĂ© par les gĂ©nĂ©ralissimes Deep et Ryder. J'ai encore la larme Ă Â lâĆil. Bref, le gĂ©nie Burton Ă lâapogĂ©e de son art.Â
Ici une petite vidĂ©o homemade en hommage au film.Â
LES CHANSONS D'AMOUR - Delta, Charlie, Delta
AprĂšs le visionnage de ce HonorĂ©, je fus trĂšs sceptique, il y a de nombreuses incohĂ©rences et puis c'est miĂšvre, avouons-le. Alors pourquoi le film vaut il toute fois le dĂ©tour ?Â
Tout d'abord grĂące Ă la BO. Les mots et les mĂ©lodies d'Alex Beaupain sont doux et beaux Ă souhaits et accompagnent tout en grĂące nos personnages dans leur pĂ©rĂ©grinations nocturne dans un Paris pluvieux.Et puis, c'est un sacrĂ© hommage au Parapluie de Cherbourg de Jacques Demy. DĂšs le premier plan, Julie (Ludivine Sagnier) m'a fait pensĂ© Ă GeneviĂšve avec son manteau blanc, ses cheveux blonds mis en arriĂšre. Tous comme les Parapluies, Les Chansons parlent de l'Amour, mĂȘme si c'est un amour mĂ©lancolique, pluvieux, voir morbide : L'amour est omniprĂ©sent, le film dĂ©bute et se clĂŽt par une histoire d'amour.
- "Aime-moi moins, mais aime-moi longtemps..." dit le "vieux, veuf et sectaire, un pauvre imbécile, secrétaire" (Ismaël alias Louis Garrel)
-"Tu dois entendre je t'aime ! [...] Je suis beau, j'aime les bretons, je sens la pluie, l'ocĂ©an et les crĂȘpes aux citrons."
PS : notez aussi que dans 2 plans du film, on voit l'affiche du film de Hirokazu Koreeda : Nobody Knows ! Je ne vais pas vous cacher, c'est à partir de ce moment précis que je me suis mise à apprécier ce Honoré. Christophe, nice to meet you.
JESS + MOSS - Terriblement organique
Jess, 18 ans et Moss, 12 ans sont deux cousins qui trompent l'ennui de l'été dans les champs de tabac aprÚs l'abandon physique de leur parents respectifs; Absence de membre de la famille, absence d'ami, absence de tout autrui. Malgré leur différence d'ùge, et confrontés à la peur de se retrouver seuls, ils sont tout l'un pour l'autre.
Scénariste et réalisateur de son premier métrage, Clay Jeter signe un film expérimental. Il n'y a pas d'intrigue proprement dit, mais une construction de mémoire marquée dans une atmosphÚre unique crée par des images lyriques fascinantes. L'on n'aperçoit que deux personnages dans le récit, deux adolescents touchants d'innocence et de grùce liés par une relation fusionnelle. A deux, pour partager et affronter l'amitié, l'abandon, la peur d'abandon et la solitude.
Jess a dix-huit ans et entre dans l'Ăąge adulte mais prĂ©fĂšre la compagnie du jeune Moss aux personnes de son Ăąge. Jess a des tics et des angoisses, on les suppose provenant du dĂ©part de sa maman (Elle se claque sa cuisse en Ă©coutant en boucle des cassettes de sa mĂšre ). Moss se veut prĂ©server la puretĂ© de sa jeunesse et de son innocence (Il fait semblant de fumer des cigarettes en compagnie de Jess, qui elle fume vĂ©ritablement, des cigarettes volĂ©es de son pĂšre. Sa façon de se rĂ©volter contre un pĂšre qui ne se prĂ©occupe plus de sa fille.) Les jeunes protagonistes vivent dans un environnement particulier, maisons complĂštement dĂ©vastĂ©es, presque insalubres ; Absence d'adulte, ou du moins d'encadrement familial ; Ou absence totale d'autres personnages. De lĂ se dĂ©gagerait presque un excĂšs de libertĂ©. Il y a Ă©galement dans ce film, une trĂšs forte relation avec la nature, de nombreuses scĂšnes ont Ă©tĂ© tournĂ©es dans des champs de tabacs, dans les forĂȘts. Et mĂȘme Ă l'intĂ©rieur des maisons la nature y est prĂ©sente notamment par la prĂ©sence des bocaux de mousses verts verdoyants; Un microcosme absolument fascinant pour le spectateur puisque la nature fait indĂ©niablement appel Ă nos sens. RacontĂ©e sous forme de souvenirs, Clay filme les protagonistes Ă©coutant des cassettes enregistrĂ©s en boucle, tourne de nombreuses scĂšnes aux ralentis, et surtout les pellicules sont traitĂ©es Ă l'effet polaroĂŻd. Ce qui attribue au film, cette atmosphĂšre si particuliĂšre, trĂšs photographique (les plans sont extrĂȘmement soignĂ©s), nostalgique, Ă la limite du vintage.
J'ai beaucoup apprĂ©ciĂ© cet aspect d'un cinĂ©ma qui se construit Ă partir de la mĂ©moire photographique, et elle s'inscrit Ă son tour dans la mĂ©moire photographique du spectateur; Il y a aussi beaucoup de hors champs. MalgrĂ© quelques lenteurs, longueurs, un grain trĂšs mĂ©diocre de l'image voulu et de rĂ©pĂ©titions Ă outrances qui peuvent faire fuir le grand public; j'ai aimĂ© le film ses sĂ©quences de fraĂźcheur qui font appel aux sens. J'ai vĂ©ritablement adorĂ© la scĂšne oĂč Jess et Moss font du vĂ©lo, photographiquement remarquable et symboliquement intĂ©ressant : pour moi, la sĂ©quence oĂč ils pĂ©dalent les cheveux au vent est synonyme mĂȘme de la libertĂ© et d'un certain bonheur enfoui. Jess + Moss est un film lyrique, Ă©prit de libertĂ©, et terriblement organique.