Cet auteur estonien m’a chamboulée.
Le roman énorme que j’ai lu s’appelle L’homme qui savait la langue des serpents 🐍 et il a paru en France en 2013. Je n’avais pas entendu parler de lui.
Là je suis tombée dessus à la librairie, et malgré une légère appréhension, je me suis lancée.
Je ne le regrette pas. La preuve, je me suis empressée d’en acheter deux autres de lui, dont un paraît-il est abordable par les enfants, je le destine à mon fils de onze ans.
Comme beaucoup avant moi, je vais répéter les louanges : c’est en effet un livre unique, complètement siphonné. Ça se passe au Moyen-Age, dans la forêt estonienne. Deux mondes s’affrontent : celui, primitif et moribond de la forêt, et celui du village, dont on comprend qu’il a été fraîchement christianisé par les allemands (les hommes en fer) qui sillonnent le pays comme des rois.
Notre héros est le dernier qui sait parler la langue des serpents, qui symbolise l’union de l’homme et de la nature, puisque grâce à cette langue commune, les serpents sont amis des hommes, tout comme les loups, les ours, les chevaux. Tout son malheur vient d’être le dernier. Il assiste à la mort de son monde car les habitants de la forêt se ruent massivement vers le village où on mange stupidement du pain insipide et où on se brise le dos à cultiver les champs au lieu de manger élans et chevreuils qui s’offrent à l’homme qui sait leur parler.
Attention, le livre n’est pas simpliste bien qu’il soit complètement délirant. Sous la farce se cachent des critiques adressées aux deux camps : les arnaqueurs du christianisme et les arnaqueurs païens qui entretiennent de fausses croyances et des peurs idiotes. Au fond, le roman raconte, à sa façon colorée et trépidante, l’histoire de l’Estonie. Il y a beaucoup de mélancolie dans cette défaite de la magie primitive, mais aussi beaucoup de drôlerie. J’ai franchement ri par moments. Songez qu’on croise des anthropopithèques poilus qui élèvent des poux géants, des ours séducteurs, un serpent qui se plaint de sa vie avec tous ses enfants épuisants… jamais rien n’est manichéen car par exemple, la grandeur de la forêt contient aussi son lot d’inégalités : le serpent ami du héros, Ints, traite avec mépris un orvet, considéré comme inférieur, qu’il somme de s’occuper de tâches dégradantes. On voit par cet exemple que rien n’est simple, que rien n’est idéalisé.
La dernière partie est un peu éprouvante car très violente (paraît-il à la manière des sagas islandaises), et très sombre. Beaucoup de sang est versé, des scènes sont particulièrement sombres et sanglantes. En même temps, l’humour affleure toujours. Et c’est dans ce mélange complètement libre entre grotesque et sagesse, imaginaire et réalisme que l’on admire la puissance narrative de l’auteur. Car on dévore son récit. Pas de temps mort, pas d’ennui, une succession d’idées saugrenues font ricocher le récit jusqu’à son issue triste et poétique. J’admire vraiment l’esprit capable d’imaginer de telles histoires, racontée avec un ton inimitable.