Friends : La lesbienne de mon ex-femme
Grandir dans les années 90, c’est avoir accès à très peu de représentations lesbiennes et surtout très peu de représentations positives. Ry’le revient sur quelques séries de son enfance, pour décortiquer avec son regard de lesbienne politisée d’aujourd’hui, ce qui a sans doute contribué à construire son image des lesbiennes.
Dans les années 90’, la série du moment c’était Friends, cette bande de potes New-yorkais très occupée à boire des cafés au Central Perks n’a pas fait l’unanimité dans les années 2000, en arrivant sur Netflix, la génération actuelle a grincé des dents devant cette série culte remplie de misogynie.(1)
Si plus jeune j’ai beaucoup rit devant cette série, une fois adulte et surtout politisée, c’est la chute ! Les blagues sont sexistes, lgbt-phobes, grossophobes et j’en passe. Elle sont portées par des personnages clichés et douloureux, dont Ross, le “nice guy”, qui comme il est gentil ne comprend pas pourquoi Rachel ne veut pas sortir avec lui.
Le personnage de Ross est caractérisé par deux choses : il est paléontologue et son ex-femme est lesbienne.
Comme le disait un article de deuxième page à propos des lesbiennes “d’autres séries, comme Friends, les réduisent à de simples ressorts narratifs aidant à faire avancer l’intrigue d’un homme hétérosexuel, et en font la cible d’une bonne dose de blagues lesbophobes.”(2)
Cette phrase m’a fait prendre conscience du traitement de ce couple lesbien et de son impact sur moi.
On découvre Ross qui a des problèmes de couple avec sa femme Carol, qui finit par lui annoncer qu’elle est lesbienne, Ross fera alors le malheureux pendant de nombreux épisodes, c’est d’ailleurs l’une des caractéristiques de Ross : un sacré chouineur qui passe son temps à se plaindre et à réclamer du care gratuit aux femmes de son entourage. Internet le déteste.(3)
La compagne de Carol, celle qui lui fait prendre conscience de son lesbiannisme, c’est Susan, personnage qui sera toujours positionné comme rivale de Ross. On ne sait pas trop si on doit l’aimer ou être du côté de Ross, pauvre petit bonhomme qui s’est fait “voler sa femme”. C’est ce que le personnage ressent et c’est ce qu’on nous demande de ressentir pour lui, l’empathie et dirigée vers une solidarité avec ce personnage, malgré une Susan présente et forte qu’on adore voir remettre Ross à sa place.
L’apparition du couple Carol-Susan est donc toujours en conflit avec Ross, celui-ci semble toujours considérer que Carol lui appartient un peu quand même, c’est SON ex-femme (quel beau concept hétérosexuel masculin) et que Susan est la vilaine lesbienne qui a volé SA femme.
On se remémora avec nausée cet épisode(4) où Ross ne supporte pas que Ben, son fils qu’il a eu avec Carol, joue avec une poupée Barbie quand ses mères n’y voient aucun mal, d’autant que l’enfant a choisi tout seul. Évidemment, la peur sous-jacente de Ross est que son fils devienne gay et qu’il finisse par se retrouver entouré de personnes gays. Heureusement l’épisode n’est pas tendre avec Ross, tout le monde le trouve ridicule, mais il arrive malgré tout à faire jouer Ben avec un GI Joe plutôt qu’une Barbie, ce que Carol et Susan trouvent suspect, à raison. On notera que cette fin d’épisode a des relents de transphobie puisqu’on apprend que Ross s’habillait avec les vêtements de sa mère lorsqu’il était enfant, mais que finalement il n’est pas devenu gay pour autant ! Cela est montré comme drôle et est censé dédramatiser les actes des enfants lorsqu’ils sont ambigus selon le prisme du genre, ou plutôt rassurer les parents ; “votre enfant peut jouer à la poupée, il ne deviendra pas gay”.
Même si l’on rit de la bêtise de ce personnage et de sa défiance vis-à-vis des lesbiennes, on ne peut nier que les messages sous-jacent ainsi que l’attitude de Ross censée attirer le pathos, mettent à mal l’image des lesbiennes.
On notera que Carol a beau être définie comme lesbienne son appartenance théorique à Ross en fait une hétéro volée. Finalement, le traitement des personnages fait que la seule lesbienne de la série c’est Susan.
Paradoxalement la série est une avancée pour la visibilité de la communauté lesbienne. On y voit un couple de femmes ouvertement lesbiennes élever un enfant, se marier, être heureuses, sans l’une jouant le rôle de l’homme etc. Le mariage de Susan et Carol a d’ailleurs été le premier mariage gay de l’histoire passant à la télé et a été censuré par plusieurs pays/chaînes.(5) Un mariage très cliché d’ailleurs, rempli de lesbiennes en costumes, durant lequel on voit la mère de Rachel flattée des avances qu’elle reçoit de la part de femmes, ce qui ne plait pas à sa fille, ainsi qu’une lesbienne draguer et proposer un verre à Phoebe qui ne semble pas comprendre qu’il s’agit de drague, ce qui donne le trope de la lesbienne qui piège pour avoir une relation.(6)
Au final on y voit très peu de vécu lesbien et si Carol et Susan ont une vraie relation, Carol reste définie par rapport à un homme. Ce personnage montre qu’on peut “se tromper”, épouser un homme et finalement vivre son lesbianisme sereinement, mais il montre aussi que cette erreur vous définira toujours comme l’ex-femme de cet homme, celle qui a un jour été hétéro et que l’on ramène toujours à cette époque pourtant révolue.
(1) Slate : Pour les jeunes qui la découvrent, la série Friends est sexiste, homophobe et grossophobe.
http://www.slate.fr/story/156290/serie-friends-sexiste-homophobe-grossophobe
(2) Deuxième page : Lesbiennes dans les séries : à quand une meilleure représentation ?
https://www.deuxiemepage.fr/2019/07/26/representation-series-tv-queer-lesbiennes/
(3) Deuxième page : Ross Geller est-il le pire personnage de la pop culture
https://www.deuxiemepage.fr/2018/06/19/ross-geller-pire-personnage-pop-culture-analyse/
(4) Saison 3 épisode 4 : celui qui n’aimait pas les poupées
(5) Première : la scène entre Carol et Susan qui a été censurée !
https://www.premiere.fr/Series/Friends-la-scene-entre-Carol-et-Susan-qui-a-ete-censuree
(6) Saison 2 épisode 11 : celui qui n’aimait pas certains mariages