Quitter son pays, en adopter un autre
Cette année, l’association La Voix des autres a été invitée à participer à un projet aussi riche qu’émouvant : recueillir le témoignage de quelques habitants de la région dont le trajet de vie a été marqué par l’émigration. Initialement, le recueil de ces récits avait pour but d’accompagner, comme un contrepoint, le BD-Concert « Humains », créé par la Compagnie Improjection et représenté à St Hilaire de Brens, en avril 2025. Or, les histoires entendues nous ont semblé si touchantes et si porteuses d’enseignements sur la question toujours poignante de la migration, que nous avons désiré les partager ici. Comme une trace vive et nécessaire de ce que peut signifier le fait d’épouser un autre pays que celui qui nous a vu naître. Pour ouvrir cette série, voici l‘histoire que nous a confiée Delfino Goncalves sur son départ du Portugal dans les années 1960.
Je m’appelle Delfino Goncalves, j’ai 70 ans, j’habite à St Hilaire de Brens depuis 2013. Je suis électrotechnicien. J’avais 13 ans quand je suis arrivé en France. Je suis arrivé à Trept le 11 novembre 1967. Ça fait 58 ans.
Je viens du Portugal, de la région de Lisbonne. Je suis parti le 9 novembre, le jour de mon anniversaire ; je suis arrivé le 11.
Je suis parti car il y avait la guerre d’Angola et mon père a tout fait pour faire venir mes frères, pour qu’ils ne partent pas à la guerre parce que là-bas ils y restaient tous… Mon père est d’abord venu en 1966 tout seul. Après il a amené mon frère le plus âgé Elder puis il a fait venir ma maman avec tous mes frères et sœurs en 1967 pour que mon frère José puisse aussi éviter de partir à l’armée. Mon père était fonctionnaire des chemins de fer, il gagnait sa vie, il est parti pour une raison autre que le manque de travail. Il avait du travail sur Lisbonne, il n’avait aucun souci. Mais il voulait que ses enfants vivent… Il s’est sacrifié pour nous.
Je me souviens très bien du voyage. Un taxi est venu nous chercher où on habitait du côté de Lisbonne vers 5h du matin je crois. Le taxi nous a amenés à la grande gare de Lisbonne et on est partis en train. On est arrivés à la frontière espagnole avec une locomotive diesel électrique et on est partis en Espagne avec une locomotive à vapeur. On avait la tête dehors, on était tous noirs ! Et on est arrivés à Hendaye. A Hendaye il a fallu attendre beaucoup de temps un train pour Lyon. On est arrivés à Lyon dans la matinée du 11 novembre. Mon père est venu nous chercher, il travaillait chez Challier, tailleur de pierre. C’est Monsieur Challier, avec l’estafette, qui est venu nous chercher tous.
J’ai vécu tout cela très mal… Laisser Lisbonne m’a rendu très triste… J’ai laissé mes copains, j’ai laissé mon village blanc pour venir dans un village tout noir où les gens nous regardaient de travers un peu. Mais il y avait des gens tellement extraordinaires à Trept. M. Bouchet-Lanat le maire, Mme Boudet, M. Mathieu l’électricien, c’est des gens qui ont toujours été près de nous, qui nous ont aidés. M. Gouvernayre aussi. Roger, je travaillais avec lui pendant les vacances scolaires. J’allais casser les métiers à tisser pour faire de la ferraille.
Quand on est arrivés… j’avais 13 ans, j’étais triste, évidemment, je pleurais… Qu’est-ce que je fous ici... Personne ne nous aime, je ne connais personne. Avec la barrière de la langue aussi.
Bon, nous, on a appris très vite. On est arrivés le 11 novembre et je crois qu’au début de l’année 1968 je parlais déjà. Ça va très vite. Ici je suis retourné à l’école primaire à Trept avec Mme Pernet, qui habitait Sablonnières, elle a été extra. Accueillir des gens qui ne parlent pas un mot dans la classe… Après l’école primaire, je voulais un métier, mon métier. J’adorais le bois, je voulais être menuisier. Mais il n’y avait rien autour. Et M. Mathieu, électricien, m’a dit : « Attends, je t’emmène à Pont-de-Chéruy, je vais me débrouiller là-bas ! » Alors avec sa deux chevaux, il est allé là-bas… J’ai d’abord été refoulé. Ils ont dit que je ne parlais pas assez bien le français. Le directeur, M. de Vichy, il a dit : « Non non, je ne le prends pas, il va un peu retarder les autres, non je ne le prends pas. » Donc on est rentrés à Trept, puis une semaine après, M. Mathieu m’a dit : « Allez on y retourne ! » Donc on est retournés voir M. de Vichy. Là, ça a été, et M. Mathieu s’est porté garant. « S’il arrive quoi que ce soit, je serai le seul responsable, je prends toute la responsabilité. » Donc je suis rentré au lycée technique. C’était à Pont-de-Chéruy. J’ai eu un CAP d’électromécanicien et électrotechnicien, et j’ai eu, la dernière année, les 3 trimestres, le tableau d’honneur. J’ai beaucoup travaillé. Ça a été dur au départ car quand les gens parlaient, je ne comprenais pas tout, c’est vrai. Au dictionnaire, je travaillais, il fallait que je traduise. Ça n’a été pas évident mais bon, on y est arrivé. Je ne voulais pas être tailleur de pierres, travailler dans la pierre comme mon père l’hiver… Je voulais avoir un métier, un bon métier. Donc, comme menuisier ça n’a pas marché, je suis rentré dans l’électricité. Ça a bien marché.
Je trouve que la France, les Français ont fait un effort considérable de vouloir recevoir des immigrants dans leur village, ce qui est plus dur qu’en ville. Je ne me suis pas senti accueilli par tout le monde mais par certaines personnes oui. Il y avait une dame, Mme Boudet. Moi j’étais très actif, comme mes petits enfants. Elle me faisait peindre ses grilles. J’allais tout gratter, peindre. J’étais tout content. Il y avait une dame à côté, je lui faisais les courses tous les jours, je faisais tous les devoirs chez elle, et le dimanche, elle me faisait du poulet sur son feu, des petits bouts de poulet frit, c’était super bien ; je ne me souviens plus de son nom à cette dame, c’était bien, c’était bien !… Et M. Mathieu, ce qu’il a fait pour moi… Ses enfants ils étaient avec nous. On était toujours ensemble. Roger Gouvernayre, aussi, c’est des gens extraordinaires. Je me rappellerai toujours. Moi je travaillais pendant les vacances, mais il m’a invité en fin d’année. Ils faisaient un repas avec les ouvriers. Et sa femme elle faisait un truc que j’adore, le saumon cuit. J’adorais ça avec de la mayonnaise. Ça m’a toujours marqué.
Pendant que je faisais mes études, en bas, la station essence, c’était Bernard Bloin. Et Bernard, il m’a laissé ma station pendant deux jours, j’avais seize ans ! C’est moi qui tenais toute la station, je faisais les comptes et tout, je faisais mes devoirs en même temps. Bernard ça l’a impressionné… Il n’ y en a pas un qui passait sans que je lui fasse le pare-brise. Je faisais 50 francs le dimanche de pourboire. Alors, en ce temps-là, j’avais le jeudi après-midi, le samedi après-midi et le dimanche. Je servais de l’essence. Et c’est madame Vistalli qui m’amenait à manger. Solange.
Mon 1er vélo, je l’ai acheté en travaillant pendant les vacances chez Roger Gouvernayre. J’ai même été champion du Dauphiné-Savoie, j’avais 16 ans et demi, 17 ans. Mais il fallait choisir entre les études… ou tu continues les études ou tu fais du vélo. J’ai laissé tomber le vélo…
Dans l’ensemble, la France a été un très très grand pays pour nous. Moi, c’est mon pays. Je ne me sens pas Portugais, je me sens Français.
Je suis donc électrotechnicien je suis aussi frigoriste, partie scientifique et partie normale et j’ai déposé beaucoup de brevets. L’innovation, ça me plaît énormément. J’ai aussi été enseignant au CFA de Bourgoin. J’ai eu plusieurs entreprises en France, j’ai embauché du personnel. J’ai beaucoup collaboré pour la France, parce que la France elle m’a donné et je n’arriverai pas à lui rendre ce qu’elle m’a donné. J’ai tout fait… grâce à elle. Au Portugal je travaillais depuis 3 ans déjà quand je suis parti. J’ai eu mon certificat d’études à 10 ans. Ici on ne pouvait pas travailler. J’ai repris l’école primaire en arrivant, puis j’ai pu continuer au lycée technique. Et maintenant je prends des apprentis du lycée technique. La France m’a permis de m’épanouir professionnellement.
Je me rappelle, quand même, les Portugais étaient assez mal vus au départ quand on est arrivés dans les années 70. Avec ma femme, ça a été dur envers la famille parce que j’étais Portugais. L’Italien passait un peu mieux. La mère de ma femme, au début, on lui a dit que j’étais Italien, parce qu’elle avait dit à sa fille « J’espère que ce n’est pas un Portugais. » Après, elle m’a adoré, évidemment, mais bon… Plus tard, j’ai aussi entendu des phrases comme « Oh c’est pas le petit Portugais qui va nous emmerder ». Pourtant, mes voisins, la meilleure chose qui leur est arrivée, c’est d’avoir un voisin portugais !
Ce pays-là, je ne sais pas comment vous expliquer ça… la France m’a accueilli, c’est la France qui m’a élevé, qui a payé mes études, qui a tout fait. Elle a payé les études grâce à quoi je suis devenu ce que je suis devenu. Les lois des Français, ce qu’ils ont fait, ils ont tout fait pour que je sois bien. Ça je reconnais, et je ne remercierai jamais assez la France pour avoir pu faire mes études.
Témoignage recueilli à St Hilaire de Brens, 1er mars 2025