Il y eut un concile régional. Le frère Avit, en bon ecclésiastique, dût s’y rendre bien qu’il n’en ait nulle envie. Il sortit de sa forêt avec un jeune frère pour se rendre à la ville.
En chemin, le jeune frère lui demanda :
- Qu’allons-nous faire, là bas ?
- Rencontrer des hommes, répondit Avit, le ton bourru.
Le jeune frère était perplexe. Ils cheminèrent un temps en silence puis il osa demander à nouveau.
- Frère, pourquoi allons-nous rencontrer ces hommes ?
Avit ne répondit pas tout de suite mais il sembla bien au jeune frère qu’il avait souri.
- Nous allons rencontrer l’humanité, finit-il par lâcher.
Le jeune frère était encore plus pensif. Il cherchait dans ses souvenirs ce qui pouvait éclairer ce concept d’humanité, bien trop large pour lui. Une troisième fois, il interrogea Avit.
- Est-ce que l’humanité n’est pas toute entière en chaque homme, frère Avit ?
- La sagesse t’inspire ces paroles, petit frère. Garde-les bien précieusement en toi car beaucoup de ceux que nous allons rencontrer pourraient t’en faire douter.
Ils marchèrent à nouveau en silence.
- Si ces hommes peuvent me faire douter, pourquoi allons-nous à leur rencontre, frère Avit ?
- Parce qu’ils sont eux aussi l’humanité. Une de ses facettes. Un de ses fragments. Et que rien de ce que nous montre l’humanité ne doit nous inquiéter.
« Nous inquiéter ? » Quels propos étranges tenait Avit en ce matin gelé de la fin d’hiver. Si ces propos avaient pour but d’apaiser son jeune frère, ils produisaient l’effet inverse. L’anxiété le gagnait, Avit s'en aperçut.
- Je vais te dire pourquoi nous allons là-bas, petit frère. Il s’est raconté que deux évêques s’étaient liés d’une amitié privilégiée et qu’ils aimaient passer du temps ensemble et plus encore… La question est de savoir s’ils doivent être destitués, punis et quelle sera leur pénitence. Nous allons donc à la rencontre d’une assemblée d’hommes qui va juger deux d’entre eux comme s’ils n’étaient pas d’entre eux.
- Des hommes qui jugent d’autres hommes ?
- Qui jugent l’humanité, petit frère. Chaque être humain est une facette de cette humanité. En juger une facette, c’est se condamner soi-même.
- Pourquoi dites-vous qu’ils sont aussi un fragment de l’humanité, si tout l’humain est déjà en eux ?
- Ah ! Ça , c’est le grand secret , petit frère. La grande leçon que je voudrais que tu découvres par toi-même. Ces hommes croient tout savoir de l’humain et ils s’ignorent eux-mêmes. Ils ont une opinion, certes belle et grandiose, mais qui n’est qu’une idée incomplète, un idéal. Ils n’en considèrent qu’un fragment qu’ils érigent en règle pour tous et ce faisant ils se coupent de leur humanité.
- Mais, il faut quand même des règles, frère, pour réguler les comportements humains ?
Avit ne répondit pas tout de suite.
Ils arrivèrent en haut d’une colline qui surplombait un vaste paysage. On distinguait des parties cultivées et des parties boisées. Ici ou là quelque bergerie ou parties de fermes. Un étrange labyrinthe de lacets semblaient relier les habitations les unes aux autres et aux villages.
Avit lui désigna le paysage.
-Regarde. Les seules lois qui comptent, ce sont celles qui nous rassemblent, pas celles qui nous séparent. Comment veux-tu donc que l’on restreigne l’humanité quand on a fait l’expérience qu’elle porte l’infini ?
Il reprit la route en maugréant. Il n’avait pas envie d’y aller.