La fille ne bougea pas et Belle espéra que la téléportation ne l’avait pas blessée. Naturellement, elle ne l’avait jamais essayée avec une humaine et elle avait été surprise quand Harriet s’était évanouie après leur arrivée en France. Heureusement, elle avait payé cette chambre avant de s’évanouir. Belle n’arrivait pas à comprendre le système monétaire des humains. Harriet avait dû échanger ses billets pour des billets plus jolis et colorés ... le processus dépassait Belle complètement.
« Harriet. »
Les humains endormis lui semblaient bizarres. Elle n’en avait jamais vu un de l’extérieur ; elle était toujours la présence invisible dans leur tête. Intérieurement, Belle savait qu’ils étaient actifs et dynamiques, interagissant avec leurs rêves. Elle les trouvait plutôt mignons, en fait, parce que malgré leur incapacité de contrôler leur rêve, ils se croyaient les maîtres de leur esprit. L’obstination des humains étaient infinie, mais pour Belle c’était un trait attachant.
Extérieurement, Harriet était immobile, sauf le mouvement régulier de sa poitrine. Son visage était relâché et sa respiration était lente. L’image n’était pas cadavérique, mais elle ne ressemblait pas à la Harriet réveillée non plus. Belle pensa que cet état de sommeil devait être assez dangereux pour un humain. C’était une créature tellement fragile, mais chaque nuit il fallait s’endormir, ignorant tout ce qui se passait autour de soi.
Belle poussa un soupir. Elle attendait sa compagne depuis cinq ou six heures. L’attente ne la dérangerait pas s’il faisait nuit, mais l’après-midi était déjà arrivé à cause du changement de fuseau horaire. Il restait un peu moins que deux jours et Belle s’impatientait et s’ennuyait. Les fées ne dormaient pas.
« Harriet. »
Belle toucha la joue de Harriet avec son index. Elle appuya légèrement sur la peau. Harriet ne répondit pas. Finalement elle tira les rideaux et la lumière du soleil envahit la chambre d’hôtel.
« Harriet. »
Cette fois, face aux forces combinées de la fée et du soleil, Harriet cligna les yeux. Elle regardait Belle en fronçant les sourcils. Belle remarqua le moment où elle se rappela sa situation, parce que les plis sur son front disparurent et elle sourit.
« Bonjour ! »
Elle se redressa en une demi-seconde, les yeux brillants, le sourire joyeux et l’étrangeté de son sommeil partie. C’était comme si Harriet ne s’était jamais endormie. Belle trouvait cette pensée déconcertante.
« Bonjour. Vous dormez beaucoup. »
« Combien d’heures ? »
« Au moins cinq. »
« Cinq heures n’est pas beaucoup ! » Harriet insista. « C’est très peu. En général, je dormis ... neuf heures. »
« Je dors. Neuf heures, c’est trop ! Vous gaspillez la nuit. »
Harriet haussa les épaules de manière hautaine. « Vous ne pouvez pas ... vous plaindre.
Vous avez un travail parce que nous dormons. » Elle bâilla. « Donc est-ce que nous allons trouver Jack maintenant ? »
Belle se souvint de sa découverte quelques heures auparavant. « Oh », dit-elle, « je suis désolée, mais ... il n’est plus là. »
« What ? »
« Pendant que vous dormiez, je me suis rendu compte que je ne sentais plus sa présence dans cette ville. J’ai un peu volé dehors pour vérifier ma suspicion, et il n’est plus à Nantes. Mais je ne pense pas qu’il soit très loin. Maintenant il faut quelques heures pour, comment expliquer ... pour calibrer mon sens. J’ai dépensé beaucoup d’énergie récemment. On va le trouver, je vous promets. »
Harriet demeura silencieuse pendant quelques instants. Belle essaya de lire l’expression sur son visage, mais elle en était incapable. Puis Harriet dit, « Je comprends. Pourquoi est-ce qu’il a parti ? Est parti ? »
« Je ne sais pas. »
« Donc est-ce que—attendez », dit Harriet. « Vous avez dit que vous avez volé ? Mais tout le monde ... va savoir que vous êtes une fée. »
« Pas dans cette peau, bien sûr ; je ne veux pas faire penser aux humains qu’il y a une femme volante dans leur ville. Je ne veux pas causer une panique. »
« Vous avez plusieurs peaux ? Combien ? » Les sourcils de Harriet remontèrent vers la naissance de ses cheveux.
« Je voulais dire que je peux me métamorphoser. Je suppose que j’ai un nombre infini de peaux. Aujourd’hui, évidemment, j’étais un oiseau. »
Harriet se taisait de nouveau. Belle l’attendait et essayait de ne pas paraître trop impatiente. Finalement, Harriet demanda, « Quel type d’oiseau ? »
« Une pie. »
« Une pie ? »
« A magpie. »
Harriet pencha la tête. « Montrez-moi. »
« Je peux le faire plus tard ? Je suis très fatiguée. La métamorphose, le vol, la téléportation, la dissimulation de mes ailes—c’est-à-dire, le fait de les cacher ... ce n’est pas facile. »
« Pourquoi est-ce que vous cachez vos ailes ? »
Belle considéra la question. Au début à Washington, elle l’avait fait pour s’intégrer parmi les humains. Mais Harriet connaissait déjà sa race.
Donc elle étendit ses ailes. Elles se déployèrent avec paresse et s’arrêtèrent à une envergure de vingt ou vingt-cinq pieds2, où elles effleurèrent les murs. Elles étaient fines et grises, parfois transparentes, tendues entre des os grêles. Belle se sentait immédiatement mieux, soulagée de l’effort de les tenir rétractées.
« Vous êtes vraiment comme une chauve-souris », dit Harriet. « Si les chauve-souris avaient des cheveux argentés. Et je pense que vos dents sont plus pointues que ... celles d’une chauve-souris. »
Belle rit et s’assit sur le sol, ses ailes s’affaissant de chaque côté. « Je voulais vous demander ... » commença-t-elle, un peu inquiète. « Nantes est une ville parfaite pour le deuxième acte. Est-ce que vous m’aideriez à l’accomplir et puis on pourrait continuer la recherche de votre frère ? »
« Oui », Harriet accepta facilement. « Vous avez un délai court. Et nous, um, made a deal. Je ... garde mes promesses. »
Belle sourit. « Tenir une promesse. Bon, je sais exactement où je veux commencer. »
Belle était d’accord. C’était le premier manège qu’elle avait jamais vu en personne, mais elle avait l’impression que cette construction était quelque chose de merveilleux, même pour les humains, ceux qui avaient inventé le métro. Le manège avait trois niveaux. Des rideaux rouges et un chapiteau rouge ornaient le troisième comme un cirque ou un théâtre. Elle plissa les yeux pour bien voir le titre en haut : « Carrousel des Mondes Marins ».
« Quel est votre deuxième acte ? » demanda Harriet avec curiosité.
« Je vais animer les machines. » Belle tourna la tête pour regarder l’espace. Il y avait déjà quelque chose de fantastique ici, sur un ancien chantier naval devenu projet artistique en mêlant imagination et technologie. La magie sera une continuation naturelle. « Trouvez une bête. L’animation commencera au crépuscule. »
« Moi, trouver une bête ? Pourquoi ? »
« Vous ne voulez pas vous trouver à pied face à mes machines. »
« Oh. Mais ... ce ne sont pas vos machines. »
« Elles le seront. »
Belle vit que Harriet monta l’escalier pour accéder au troisième niveau, ce qui symbolisait la surface de la mer. Pour sa part, elle entra à la base du manège, dans les fonds marins. Personne n’était là ; le manège n’était pas ouvert les lundis. Elle avait dû ouvrir la porte par magie. Elle se tint sur le seuil pendant une minute pour permettre à ses yeux de s’adapter à l’obscurité. Elle se demandait si elle ressemblait plus à une chauve-souris que Harriet pensait ; elle avait des problèmes de vue depuis son arrivée sur le plan éveillé. Finalement, elle commença à apercevoir les machines.
Il y avait plusieurs poissons, un crabe, une capsule sous-marine et un calamar. Elle choisit le dernier et siffla. Le calamar se détacha du plateau et plana à côté de Belle.
« Viens », dit-elle. « On cherche les autres. J’ai lu qu’il y a un éléphant quelque part ... »
Quand le soleil se préparait à se coucher, Belle fut prête. Elle revint vers le manège avec un bataillon d’animaux machinaux derrière elle. Un éléphant massif marchait à pas lourds ; un héron battait ses ailes en bois ; un dragon jaune ondulait, ses yeux rouges et énervés. Belle leva une main et les machines s’arrêtèrent. Elle monta sur son calamar et le dirigea vers le chapiteau du manège. Le bois teint de la machine était lisse et brillant et elle caressa l’une de ses tentacules comme on ferait avec un chat domestique.
Harriet était encore là, mais elle ne s’était pas assise sur un animal de mer. Elle était immobile sur la passerelle, se tenant à la balustrade. Une brise leva ses cheveux courts et bouclés et les laissa tomber de nouveau. Harriet faisait face au fleuve, la Loire, et elle n’avait pas encore vu Belle. Belle appela son nom et elle se tourna. Harriet absorba la scène devant elle d’une expression étonnée.
« Oui », dit Harriet. « Le ... cheval avec une queue. » Elle indiqua une créature hybride, dont la moitié avant ressemblait à un cheval et la moitié arrière ressemblait à un poisson.
Belle lui répondit d’un signe de tête. Elle étendit ses bras, serrant les poings, et sentit la brise légère devenir un coup de vent. Harriet se dépêcha de prendre sa place sur le cheval-poisson au dernier moment avant que chaque animal et engin du Carrousel des Mondes Marins ne s’animât.
« Vous êtes la cavalière », hurla Belle par-dessus le sifflement du vent. « Vous maîtrisez la machine. »
Harriet se saisit des rênes.
Ensuite, avec une collision bruyante, les machines surgirent de leur cage et remplirent l’air. Les supports du bâtiment se fendirent et le chapiteau rouge s’effondra dans une explosion de sciure. Tous les yeux des machines rougeoyaient. Leurs surfaces changèrent de bois en fer et les transformèrent de jouets en armes. Des gros clous poussèrent de leur armure.
« En avant ! » ordonna Belle.
Les poissons plongèrent dans le fleuve. Les oiseaux bombardèrent en pique le pont qui liait cette île au reste de Nantes. L’éléphant fit une pause sur la rive pour tirer de l’eau dans sa trompe avant de chercher des objets qu’il pourrait piétiner sur l’autre rive. Le dragon prit une inspiration et cracha un courant de flammes. Il tourna la tête pour regarder Belle.
« Qu’attends-tu ? »
Le dragon s’ébroua et souffla une bouffée d’air dans son visage avant de suivre le reste des machines et traverser le fleuve.
Quelque chose sur la gauche retint l’attention de Belle. Elle se tourna et vit une rangée de grands anneaux qui s’allumaient dans la distance. Elle attira l’attention de Harriet et montra du doigt les lumières.
« Qu’est-ce que c’est, à votre avis ? » dit Belle. À travers le fleuve, un bâtiment s’enflamma et ponctua sa question. Le dragon rugit victorieusement. Au lieu de répondre à la question verbalement, Harriet se pencha en avant, ses jambes serrant les flancs du cheval-poisson, et elle se dirigea vers les anneaux. Belle suivit, propulsée par les tentacules de son calamar.
Elle rattrapa Harriet où elle l’attendait juste avant le premier anneau, qui luisait d’un bleu électrique. L’image la fit penser aux films de science-fiction que son rêveur avait aimé. Qu’il aimait toujours, probablement. Au-delà de ce cercle elle pouvait distinguer au moins une dizaine d’autres. Leur couleur alterna entre bleu, rouge et vert. Elle préférait le vert parce que la couleur était extrêmement rare sur le plan endormi.
« Est-ce que vous voulez faire un ... comment est-ce qu’on dit race ? » demanda Harriet. Le bleu irréel étincelait dans ses yeux et rendait ses cheveux plus lustrés, et pour un moment elle ressemblait à une fée.
« Faire la course ? Pourquoi ? »
Harriet sourit de toutes ses dents et la ressemblance disparut. « Pourquoi pas ? C’est ma première fois en France. Je voyage avec une fée qui fait de la magie ... méchante mais ... enchanteresse. Voilà des cercles bizarres. Nous voilà, sur deux bêtes volants. Est-ce que vous voulez faire la course ? »
Belle fit semblant d’hésiter avant de guider le calamar en avant.
« Hey ! » protesta Harriet. « Vous trichez ! »
« Je suis méchante. Vous l’avez dit vous-même. »
Le calamar et le cheval-poisson filaient sur le chemin d’anneaux comme deux tigres de cirque qui sautaient à travers un cerceau, si les tigres avaient été des machines animées et si le cerceau avait brillé comme une étoile. Et si le reste du cirque avait terrorisé la population. Même le fleuve brûlait maintenant, d’une façon sporadique. Toutes les cinq ou six secondes, un poisson blindé sortait de l’eau avec une explosion d’étincelles et de fumée.
Belle gagna la course et elle ralentit le calamar en admirant son travail, la création et la destruction main dans la main. Dans les rêves, elle n’avait jamais rien senti. Elle avait fabriqué des histoires qui semblaient réelles au rêveur, mais pas à elle. Cependant, elle n’avait pas remarqué son apathie. Pas totalement. Maintenant, ce soir, elle pouvait voir qu’elle avait été engourdie.
Elle fit le bilan de ses sens—plus précisément, des cinq sens qui étaient importants pour les humains. Elle pouvait voir le feu et les lumières. Elle pouvait entendre les éclaboussures et les explosions. Elle pouvait sentir le fer du calamar et le froid du vent. Elle pouvait goûter le sel dans l’air et les cendres sur ses lèvres. Elle pouvait renifler le bois en flamme et sa sueur—avant ce moment, elle n’avait pas su que les fées étaient capables de suer. Belle sut qu’elle ne pouvait pas quitter ce plan, pas après cet échantillon exaltant de ce que c’était que sentir.
« J’aime bien tous les ... boom. » Harriet mima une explosion avec une chiquenaude de ses doigts. « Vous êtes très talentueuse. »
Belle sourit. Elle aimait aussi les boums. Elle les aimait plus qu’elle n’aurait cru. Elle descendit du calamar en plein air et déroula ses ailes.
« Mes pouvoirs me reviennent », dit-elle. « Votre frère ... il est actuellement au Mont- Saint-Michel. On peut le chercher au saut du lit et je ferai mon meurtre après. Je crois qu’il faut simplement voyager jusqu’au moment où je sens la présence du rêveur. Il est plus difficile à cibler que Jack, mais je crois qu’il est aussi dans cette région du pays. » En réalité, Belle commençait à s’inquiéter, mais elle ne voulait pas faire pression sur Harriet pour qu’elle donnât la priorité au cauchemar. Si Harriet, un être humain, pouvait tenir une promesse, elle, une fée, pouvait le faire sans problème.
« Jack et un meurtre. C’est un jour occupé. Je ne suis jamais allée au Mont-Saint- Michel », plaisanta Harriet.
« Moi non plus. » L’humour humain lui posait des problèmes, mais Belle se sentait confiante de son interprétation dans ce cas-là.
À travers la Loire, des pompiers envoyaient des flots d’eau vers les bâtiments et les arbres en feu, mais leurs lances d’incendie étaient insuffisantes. Quelle jolie image, pensa Belle.
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Ces 3 morceaux liés ensemble symboliseront ainsi le 2ème acte de mon parcours musical…
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