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Zāhir et Bātin, l'apparent et le caché
Hier, Borgès m'a enseigné le sens du mot arabe Zahir. Dans sa nouvelle éponyme, il nous raconte une histoire effleurant un concept islamique qui m'était jusqu'alors totalement étranger. Voici ses mots :
"Dans la figure oxymoron, on applique à un mot une épithète qui semble le contredire; c'est ainsi que les gnostiques ont parlé de lumière obscure, les alchimistes, d'un soleil noir. Sortir de ma dernière visite à Teodelina Villar et prendre un verre dans un bistrot était une espèce d' oxymoron; je fus tenté par sa rusticité et son accès facile (le fait que l'on jouât aux cartes augmentait le contraste). Je demandai une orangeade; en me rendant la monnaie, on me donna le Zahir; je le contemplai un instant; je sortis dans la rue, peut-être avec un début de fièvre. Je pensai qu'il n'y a point de pièce de monnaie qui ne soit un symbole de celles qui sans fin resplendissent dans l'histoire et la fable. Je pensai à l'obole de Caron; à Judas; aux drachmes de la courtisane Laïs; à la pièce ancienne qu'offrit l'un des Dormants d'Éphèse; aux claires pièces de monnaie du sorcier des Mille et Une Nuits, qui par la suite n'étaient que cercles de papier; au denier inépuisable d'Isaac Lequedem; aux soixante mille pièces d'argent, une pour chaque vers d'une épopée, que Firdusi restitua à un roi parce qu'elles n'étaient pas en or; à l'once d'or que fit clouer Achab sur le mât; au florin irréversible de Léopold Bloom; au louis dont l'effigie trahit, près de Varennes, Louis XVI en fuite".
JL Borges, Le Zahir, in l'Aleph
Dans ce récit, Borgès fait du protagoniste principal un homme devenu littéralement obsédé par un objet aléatoire, une pièce de vingt centimes, qui occupe bientôt tous ses rêves et toutes ses pensées. C'est le Zahir. Intrigué, j'ai cherché à retrouver le sens du mythe originel, et son lien avec l'Islam.
Je me suis dit que le choix d'une pièce de monnaie n'était évidemment pas anodin. L'argent, au sens symbolique, incarnerait-il le matérialisme profane ? Non, j'ai trouvé cette idée bien trop simpliste. Puis j'ai réfléchi à une phrase du héros de Borgès : "Autrefois je me représentais l'avers, puis le revers, maintenant je les vois simultanément". Le choix d'une piécette pour incarner le Zahir tenait sans doute à sa duplicité.
J'appris plus tard que le Zahir est l'un des 99 noms d'allah dans l'Islam.
Puis, je suis tombé au fil de mes recherches sur cet extrait d'une conférence de Daniel Le Smet, de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, section religieuse. Ce texte traite des Ismaéliens et de son ésotérisme. En parcourant cette analyse, j'ai saisi la puissance du concept. J'ai perçu la similitude, ou du moins le lien étroit qui existe entre l'équilibre dynamique matière/esprit de l'Occident, l’équilibre dynamique éléments/ether des alchimistes, l'équilibre zahin/batin de l'Islam ismaélien, et comment tout cela se combine à merveille.
Apparemment, les ismaéliens du Xème siècle, néo-platoniciens, ont syncrétisé certaines idées profanes de l'Ouest avec celles, religieuses, de l'Orient. Des raisonnements passionnants sont nés de cette amorce de fusion entre l'Orient et l'Occident, quand l'Islam religieux et la philosophie grecque se sont embrassés.
Lisez plutôt :
"Loin de former une unité doctrinale, l’ismaélisme a assimilé des apports venant d’horizons aussi divers que la Gnose chrétienne, la théologie syriaque, la tradition haggadique juive, la philosophie et les sciences grecques, le zoroastrisme, la falsafa, le kalām, le soufisme, l’hindouisme et, à l’heure actuelle, la philosophie occidentale. Le mécanisme régissant cette capacité d’assimilation est la méthode de la balance (mīzān), qui suppose la distinction entre ẓāhir et bāṭin, entre l’«apparent » et le « caché ».
La dualité ẓāhir-bāṭin domine toute la pensée ismaélienne. Ce ne sont pas seulement les textes révélés (Thora, Évangile, Coran) avec leurs Lois religieuses respectives, les livres sacrés du zoroastrisme et de l’hindouisme, ainsi que les écrits de certains philosophes grecs (comme Platon, Pythagore et Empédocle) qui ont un double sens « exotérique » et « ésotérique » : l’univers tout entier présente ces deux dimensions, puisque le monde sensible des êtres corporels est la manifestation extérieure (ẓāhir) d’une essence intérieure (bāṭin) intelligible. Il en résulte une cosmologie d’inspiration (néo)platonicienne, axée sur la pluralité des mondes. Le monde physique est le reflet du monde intelligible, qui contient les « formes » ou archétypes de l’univers sensible. Un parallélisme parfait et un équilibre strict reliant ces deux mondes ou niveaux de la réalité, ils se réfèrent l’un à l’autre comme le symbole (miṯāl) se réfère au symbolisé (mamṯūl). Par ailleurs, des rapports de correspondance (muṭābaqa) et d’analogie (munāsaba) existent entre la structure du monde intelligible, les sphères célestes, l’organisation du monde sublunaire, les facultés de l’âme humaine et la constitution du corps (l’homme microcosme).
Cette harmonie universelle marquée par la continuité permet de passer d’un monde à l’autre, du ẓāhir au bāṭin, par une exégèse (taʾwīl) qui « reconduit » le symbole à la réalité symbolisée ou le sens obvie du texte à sa signification originale. Selon les Ismaéliens, la science du taʾwīl est donnée en « dépôt » à l’Imām ou à ses représentants, les propagandistes (duʿāt). Ils l’enseignent à une élite d’initiés, au cours de séances d’instruction appelées généralement maǧālis al-ḥikma (« séances de la sagesse »).
La sympathie universelle et le symbolisme des mondes qui caractérisent la cosmologie ismaélienne ont des conséquences importantes sur le plan épistémologique : l’unité de l’univers implique nécessairement l’unité de la connaissance. Chaque niveau de la réalité, chaque « monde » forme l’objet d’une science particulière. Ainsi le monde intelligible, les sphères célestes, la nature sublunaire et l’homme microcosme sont l’apanage des sciences dites « profanes » ou « étrangères », car empruntées aux Grecs (la physique d’Aristote, la métaphysique néoplatonicienne des paraphrases arabes de Plotin et de Proclus, l’astronomie de Ptolémée, l’astrologie et l’alchimie), tandis que l’exégèse du Coran et de la Loi relèvent des sciences « islamiques », du moins selon leur version ismaélienne. Pour les Ismaéliens, aucune contradiction ou incompatibilité n’existe en principe entre ces sciences, car l’équilibre régnant entre les mondes implique un équilibre entre les sciences qui ont ces mondes pour objet. Opérer l’harmonisation de la connaissance et découvrir son unité constitue dès lors le but ultime de la pensée ismaélienne.
in Ésotérisme shiʿite et philosophie aux ixe et xe siècles,
Conférence de Daniel De Smet, EPHE
Une nouvelle fois, cette leçon intervient au bon moment. Au moment où mon intuition m'incline à percevoir du fond dans la forme, du sacré dans le profane, du lourd dans le léger. Le secret ne peut exister sans l'apparat nous dit cet Islam, la lumière ne peut exister sans l'ombre nous dit l'Alchimie, l'esprit ne peut exister sans la matière.
En effet, s'il existe une substance qui nous est totalement inaccessible, cachée, dissimulée, sacrée, pourquoi ne pas imaginer en regard une substance totalement apparente, aveuglante, profane. J'imagine que de dangereux malentendus ont germé sur cette belle idée. Mais à l'origine, voilà comment l'Islam a nommé la matière apparente, celle qui domine le temps, la manifestation extérieure d'une essence intérieure, cette cinquième essence: la quintessence (Batin). Le Zahir serait donc l'avers et le revers du Batin, à la fois le phénomène et le fruit de l'extériorisation de l'essence, une perspective différente mais très proche de la phénoménologie, du contructivisme, ou du suridéalisme. Une version ésotérique, religieuse, orientale d'une idée très proche de mon intuition originelle. Encore une fois, merci Maitre Borgès.
Le temps, qui atténue les souvenirs, aggrave celui du Zahir.
Le Zahir est l'ombre de la rose et la déchirure du voile.
Jorge Luis Borges, l'Aleph.
NB : En tapant "les 99 noms d'Allah" sur Google je suis tombé sur ce premier lien qui les liste : http://itinerantversdieu.forumdediscussions.net/t37-les-99-noms-d-allah-swt. Je ne connais pas l'auteur de cet article mais fait étonnant, le 75ème nom d'Allah est justement Az-Zahir, c'est le seul et unique nom de la liste qui n'a pas de signification précise. Le seul sur les 99. On dira que c'est une coïncidence amusante, parce qu'ailleurs on trouve qu'il signifie "L'apparent, le visible".