L’écrivain japonais Haruki Murakami, en 2014. DOMINIK BUTZMANN / LAIF-REA Haruki Murakami, une touche de génie, par Florence Bouchy , le 19 octobre 2018, LE MONDE DES LIVRES Son nouveau roman, « Le Meurtre du Commandeur », histoire fantastique d’un peintre en mal d’inspiration, se double d’une belle réflexion sur les ressorts de la création artistique. Le Meurtre du commandeur. Livre 1, Une Idée apparaît et Livre 2, La Métaphore se déplace (Kishidancho Goroshi), d’Haruki Murakami, traduit du japonais par Hélène Morita et Tomoko Oono, collection 10/18 ou chez Belfond. Gageons que les lecteurs français feront fi de la polémique suscitée, au Japon, par la parution, en 2017, du nouveau roman d’Haruki Murakami. Sous prétexte qu’il évoque brièvement un épisode controversé de la « guerre de la Grande Asie », le sac – ou massacre – de Nankin en décembre 1937, Le Meurtre du Commandeur a été accusé, sur les réseaux sociaux, de sympathies prochinoises. Ce qui n’a pas empêché l’auteur à succès, fréquemment cité comme favori pour le prix Nobel de littérature, de rencontrer une fois encore son public : en deux mois, son roman (près de 1 000 pages) s’était déjà écoulé à 1,5 million d’exemplaires. C’est justice, tant le romancier fait montre, encore une fois, de toutes les qualités lui valant d’être devenu l’écrivain japonais le plus lu dans le monde. L’auteur de Kafka sur le rivage (Belfond, 2006) et de l’impressionnante trilogie 1Q84 (Belfond, 2011 et 2012) ou, plus récemment, de Des hommes sans femmes(Belfond, 2017), explore cette fois-ci, dans une langue toujours aussi limpide que suggestive, les ressorts de la création artistique. Sans théorisation excessive, Murakami fait confiance au récit pour saisir les contours d’une faculté mystérieuse – la créativité du peintre qu’il met en scène, bien sûr, mais celle de l’écrivain lui-même, également, dont toutes les figures d’artistes dans le roman sont des métaphores ou des représentants. Disposition mentale En même temps que les deux volumes du Meurtre du Commandeur (Une Idée apparaît et La Métaphore se déplace) paraît d’ailleurs un passionnant échange sur cette même question entre le romancier et le chef d’orchestre Seiji Ozawa, De la musique (traduit par Renaud Temperini, Belfond, 328 p., 22 €). Dans cet art, comme dans les autres, remarque Murakami, « créer à partir de rien nécessite une attention totale et, la plupart du temps, un (…) état de concentration, qu’on pourrait qualifier de dämonisch [« démoniaque »] ». Et, en effet, c’est au moment où le narrateur du roman renonce aux portraits de commande pour se consacrer à sa propre peinture que Le Meurtre du Commandeur bascule dans le fantastique. Conséquence aussi bien que condition de sa capacité créatrice, l’abolition des frontières entre le rêve, le réel et le fantastique est le signe de l’entrée du peintre dans un état propice à la production artistique. Lire aussi ce portrait littéraire : Murakami origami C’est seulement dans cette disposition mentale – une disposition rendant possible le surgissement d’une « Idée » là où il n’y avait rien – que l’artiste peut atteindre ce qu’il désire. Sur la toile où il peint la jeune Marié Akikawa apparaît ainsi « une des facettes authentiques de cette fillette laconique de 13 ans. Ce portrait (…) représent[ait] non seulement son apparence mais aussi tout ce qui ne se voyait pas et qu’elle enfermait en son for intérieur ». Le peintre explique : « Rendre manifestes, autant que faire se peut, ces informations d’ordinaires cachées et transposer les messages qu’elles véhiculent sous une forme différente, c’est ce que je cherche dans mes propres œuvres. » Métamorphose de la réalité Si elle est au cœur du roman, cette réflexion n’étouffe ni ne surplombe pourtant jamais le récit. Le grand art de Murakami est au contraire de la subordonner tout entière à la narration, à laquelle elle ne semble jamais préexister. C’est bien une histoire, que nous raconte d’abord, pour notre plus grand plaisir, l’écrivain nippon. Celle d’un peintre en mal d’inspiration, qui s’installe dans la demeure d’un artiste de génie quand sa femme le quitte. Lorsqu’il découvre, dans le grenier, une œuvre inconnue du célèbre peintre, sa vie bascule. La réalité se métamorphose subrepticement, et lui impose des épreuves qu’il lui faudra surmonter s’il veut devenir à son tour un véritable créateur. Murakami l’affirmait au Monde, lors de la parution de 1Q84 : il s’inscrit dans la filiation « des conteurs ou des romanciers [qui] racontent des histoires [ayant] pour but d’aider les gens à trouver un sens, à structurer leur esprit ». Il ajoutait : « Je crois au pouvoir des bonnes histoires. Une fiction peut aider à révéler une parcelle de vérité. » Et, dans toute bonne histoire, il faut de bons personnages. L’« Idée »,quand elle surgit, en est un magnifique : sortie du tableau qui donne son nom au roman, l’« Idée » mesure 60 cm de hauteur. Toute vêtue de blanc, elle porte une épée et s’exprime de manière inventive et savoureuse – on imagine le travail qu’il a fallu aux traductrices, Hélène Morita et Tomoko Oono, pour proposer un équivalent de cette langue chatoyante. Grâce à ce personnage loufoque, qui porte les enjeux métaphysiques du récit, La Mort du Commandeur est un roman lumineux. Et Murakami, un génie facétieux. EXTRAIT « En tant que peintre professionnel expérimenté, quoique imparfait, j’avais retranscrit sur la toile, le plus fidèlement possible, le paysage qui s’offrait à mes yeux, avec toute l’expertise technique dont je disposais. Davantage qu’une peinture, il s’agissait d’un enregistrement. Mais il y avait là comme le pressentiment d’une action. Au sein de ce paysage, quelque chose était sur le point de se mettre à bouger – je ressentais son arrivée imminente venant du cœur même de la peinture. Quelque chose s’apprêtait à commencer ici. Et enfin, une idée surgit en moi. Ce que j’avais voulu peindre là, ou ce que je ne sais quelle volonté avait voulu me faire peindre, c’était justement ce présage, ce signe annonciateur. Toujours assis par terre, je me redressai et, encore une fois, j’observai la toile. » (Page 186) Florence Bouchy (Collaboratrice du « Monde des livres ») Haruki Murakami, une touche de génie - Le Monde