Yves Klein et le Masque de Sommeil - une aventure de Benjamin Fincher*
* Benjamin Fincher - Masque de sommeil (FRA) @ le MAMAC (Nice.06), le 15.09.18
Cela pourrait être également le titre d’une aventure de Bob Morane - ce dernier, lancé sur la piste d’un masque mystérieux, croiserait l’École de Nice à l’état natif, dans les méandres de la Riviera des fifties… Tiens, j’imagine déjà le moment où le jeune Ben, surpris en pleine performance de rue, recevrait en guise d’hommage, de la part d’un Morane un tantinet agacé, une manchette ou un atémi, et cesserait enfin de jacter à tout-va. Le temps qu’il reprenne un peu son souffle, se relève en geignant, époussète son complet mal coupé, l’on aurait tout le loisir de prendre un verre de Negroamaro - un délice - à la terrasse de ce minuscule bar italien sur la place du Pin. Petit établissement qui se démarque aisément de la concurrence “lounge“ alentour, en proposant des produits simples, savoureux, et bon marché. Avec en prime une insolite affiche de catch. De là, on irait au Mamac pour assister à la fin de cette première des Journées du Patrimoine (pas question de Johnny, bizarrement) tandis que Ben s’éloignerait poussivement sur ses quatre pattes - anticipant de belle manière les postures radicales du mouvement Fluxus.
Au programme ce soir-là, un hommage à Yves Klein, avec notamment le projet Masque de Sommeil de l’incontournable Benjamin Fincher… Il y a de cela neuf ans, quand j’arrivai (passé simple) à Nice, Ben Finch’ fut, apprenez-le, mon tout premier concert niçois. Une soirée de novembre au très regretté Volume, où je grelottais à qui mieux mieux, ignorant que la grippe aviaire enserrait ma gorge de ses pattes de poulet schlag, avec les sidérants Quadricolor en tête d’affiche. Soirée de légende dont j’ai toujours l’affiche dans mes archives. Je ne me doutais pas à l’époque que Finchie deviendrait, outre un équipier de rando-suicide hivernale dans le Mercantour, un électronicien aussi aventureux.
Parenthèse, maintenant, sur un thème rebattu, un refrain tellement entonné à Nice que les supporters de l’OGCN sont sans doute en train d’en faire un hymne pour le stade : « On-n’a-tou-jours-pas-un-vrai-lieu-de-concert-en-ville » - avec bien sûr d’autres refrains du type « le-109-ça-ne-va-rien-donner-et-puis-c’est-excentré » (auquel je souscris moins), ou l’émouvant « le-Volume-est-irremplaçable-qu’est-ce-que-j’aimais-y-aller ». Ironie mise à part, nous en avons convenu avec Vlad dans le tram : la fin du Volume reste un coup très rude, et ceux qui disent s’en être bien remis ne nous convainquent pas… La mairie quant à elle n’est visiblement pas consciente du retard de Nissa dans le “game“ européen des “musiques actuelles“. Ou plutôt… elle s’en tape (je cherchais le mot juste), et laisse filer les talents (je ne parle pas des siens). Nice, ce nom qui fait fantasmer des kyrielles de groupes ou d’artistes étrangers, quatre lettres évocatrices d’un palmier éclatant (donc vierge de tout charançon (1)) sur fond bleu-Klein… Mais voilà : Nice la Belle dort sous son masque de sommeil, semblant ignorer que la Champion’s League culturelle se joue sans elle. Malgré quelques parasols culturels estimables (dépliés par le Nice Jazz (2) ou Panda), son temps de jeu est proportionnellement dérisoire comparé à celui d’une ville comme, disons, Reims, Caen ou Saint-Étienne. Le redire et s’en plaindre ne suffira sans doute pas, mais pour l’heure le programme rock-pop-électro-etc de l’automne est aussi terne que le “tout nouveau“ revêtement de la place Saint-François : sempiternel pavement (je ne parle pas du groupe indé, hihi, qui serait sans doute nettement moins cher), cette pierre bas de gamme, à peine posée, abimée ici et là, semble déjà, sous le soleil de cet été, comme teintée dans la masse à grands renforts d’une mixture de graisse de vidange et de chewing-gum piétiné. Noir c’est noir. La fontaine est certes intacte sur la place vide, les goélands partis avec les pêcheurs… J’imagine assez bien les musiques actuelles niçoises affalées dans un coin, faisant la manche avec une boîte d’anchois ou un gobelet de “café à emporter“, telles de pauvres réfugiées. Roms sonores dans leur propre patrie culturelle…
Pourtant, il existe encore une poignée d’irréductibles, et comme le disait Didier Deschamps à Cap d’Ail il y a peu, il faut rendre grâce à la passion et la ténacité des bénévoles, et respecter leur travail considérable. Pour preuve, ce texto reçu pendant le concert de BF : « A quelques encablures du Mamac, pendant ce temps, une quarantaine de chanceux n’en croient ni leurs yeux ni leurs oreilles en assistant à un rare concert solo de Peter Milton Walsh, membre d’un groupe australien légendaire : The Apartments. Leurs cœurs n’en finissent plus de palpiter. » Que dire, hormis que nous sommes très heureux pour ces privilégiés ! Il est juste incongru - mais significatif et typiquement nissart - que des dates haut-de-gamme de ce genre ne puissent être au moins hebdomadaires mensuelles et en soient réduites à la rareté, voire à la confidentialité (qui certes, en l’occurrence, arrangeait l’artiste), combats clandestins menés par quelques puristes alors que la mairie possède tout de même des escouades de salariés de la culture…
Eh bien, le voici passé le cap des quatre paragraphes… Après avoir ri de bon cœur en voyant la tête du Popé collée aux vitres closes de la boutique du musée, demandant s’il peut faire rentrer cette bière qu’il brandit, animé d’un schlague espoir, nous gagnons les superbes terrasses sommitales de l’édifice, où nichent les nappes sonores de Benjamin Fincher : séquences de voix en écho, effet spatial des synthés, haute atmosphère. Public tout sage, installé par terre, coussins ici et là, très peu d’éclairage sans doute pour mieux savourer le glissement de la voûte céleste, et prêter l’oreille aux proférations d’Yves Klein - « le blanc est bleu » - réverbérées comme par la voûte d’une église cosmique. Aucune boîte à rythmes dans cette pièce musicale d’une heure. Le croissant de lune est cerné d’un halo signe de lendemain nuageux. Bambo s’enquiert de la présence du bar. Assis au bord de la scène, je m’absorbe dans la contemplation des tôles perforées en inox. C’est joli, cette surface luisante, percée de petits ronds à petits rebords, souple sous le pied… Cela étant, notre ami JB, que l’on sait sujet au vertige, ne semble pas s’apercevoir qu’il est suspendu à trente mètres au-dessus de la rue. On préfèrera cependant l’en avertir plus tard, après la fin du concert… Voici un doux bruit de tuyère synthétique, à peine troublé par un crissement de pneus sur le boulevard, puis par un hurlement lointain, sans doute légitime. Sur l’une des terrasses en face, des gens sont alignés comme sur le pont d’un navire, tournés vers le mur de feu d’Yves Klein, qui doit s’allumer vers 21h. Vu qu’ils sont de dos, on ne sait pas s’ils entendent, de là-bas, les murmures du Masque de Sommeil. Dans sa dernière partie, celui-ci adopte une forme sonore que je qualifierais d’« hélio-marine » voire discrètement « Thalassa » (grand respect pour cette émission de la chaîne “FR3“, comme la nomme encore Baldu), avec des moments quasiment à la Jean-Michel Jarre - les nappes plus amples, comme des vagues de son, avant une conclusion plus robotique. Dans un reflet diffractant les spectres lumineux des deux uniques projecteurs, une fourmi trace sa route bravement, absolument seule, sur l’inox chatoyant d’une large baguette, en route pour une galaxie lointaine. Alors, la Tour du Vieux-Nice sonne 21h, le mur s’embrase bientôt avec sa multitude de becs de gazinière. C’est la fin du concert : Benjamin Fincher, patiemment, a su faire sienne la flamme bleue d’Yves Klein…
Texte : Arnauld H.
Photo : Julien Griffaud
Masque : Emmanuelle Catlin
1 : Les Charançons : voilà un nom de groupe néo-yéyé parfait ! La municipalité soutiendrait à coup sûr.
2 : A ce propos il faut noter une implacable évidence : si « le Jazz » a pu s’enorgueillir - à outrance mais à juste titre - de faire jouer cette année les vétérans de Massive Attack, une formation débutante au potentiel comparable plafonnerait vite dans la Nice actuelle, faute de salles et de structures, et devrait sans doute s’exiler dans une capitale… Pour le dire autrement, un nouveau Massive Attack ne s’épanouirait jamais à Nice, alors qu’il a pu le faire à Bristol. Mais bon, on a (?) Hyphen Hyphen.
Auto_Tune, c’est la critique en voiture, le banc d’essai paysager… à la vitesse du son. On y défend avant tout des groupes émergents/confirmés de la région PACA, dont on a placé un CD ou du mp3 dans l’autoradio. Carnet d’entretien mélodique…
*Itoladisco (FRA) @ Elka & Cieva (Nice), le 07-09-14
Durant presque 2 heures, muni de ses machines analogiques, boîtes à rythmes et autres synthétiseurs bricolés, JB a improvisé un set redoutable. Niveau style, on est bien loin de l’italodisco, comme le laisse supposer d’ailleurs un de ses visuels sur lequel est inscrit « disco sucks », et on ne va pas s’en plaindre ! On est plutôt proche de l’IDM (Intelligent Dance Music) ou des performances électro d’artistes comme Squarepusher ou Jackson and his Computer Band. Bref, une première plus que prometteuse. On a hâte de découvrir la suite, d’autant plus que les prochaines fois, des visuels accompagneront les performances…