Elle se revoit, assise dans cette pièce lumineuse mais sans charme. Elle était venue à pied. On lui avait dit de toujours montrer le meilleur d’elle-même, de se vendre au mieux. Elle avait fait la liste des mentions obtenues et de ses quelques petites expériences dans le domaine. Assise face à ces dames, elle sourit, contente d’être là, d’avoir été conviée. Cela a de la valeur pour elle.
Serait-elle devenue si à l’écoute, si bienveillante si elle n'avait pas porté la blouse blanche ces cinq années-là ? A-t-elle toujours été si attentionnée ?
Quand on regarde en arrière, les morceaux décousus de nos vies semblent parfois être si cohérents. C’est ce que ces dames ont souligné ce jour-là. Elles lui ont dit : « Vous devez le mentionner sur votre CV ! Cela raconte beaucoup de choses sur vous, des choses que nous recherchons. Cela donne aussi une autre image de vous, plus proche de celle que nous découvrons aujourd’hui ».
Cette blouse blanche était donc inhérente à sa personnalité. Cette envie de montrer le meilleur des autres, de prendre le temps de les épauler et de les aider dans ces petits riens, tellement essentiels.
Aujourd'hui, en fermant son livre, elle repense à toutes ces personnes qui voient leur vie amoindrie, rétrécie ; et à tous les autres qui les côtoient et qui oublient parfois qu'elles ont été des mères tendres, des pères aimants, des grands patrons ou des ados indomptables. Elles, qui n’ont plus trop d’autres options que de cacher leur être, leur fierté et qui sont résolus à être traité comme un enfant qui souhaite un « petit » gâteau ou qui fait un caprice parce qu'il ne veut pas mettre ce pull-là.
Serait-ce sa sensibilité qui la poussait à consacrer son énergie à porter, habiller, donner à manger, changer, discuter avec eux tous quand d’autres classaient des dossiers ? N’est-ce pas normal de prendre soin de notre humanité alors que celle-ci est trop souvent recluse dans des couloirs déprimants ?
Elle se souvient de leurs sourires en la voyant passer le pas de la porte à 6h30. Elle entend encore leur reconnaissance et leurs excuses. Leurs mercis, tout doux, qui voulaient dire : ça me fend le coeur que quelqu’un doive faire ça pour moi, mais à choisir je suis heureux que ce soit toi qui t’en charge. Ici, pas de guérison, pas de prochaine étape. Le plus grand évènement, c’est la visite de la famille et la mort du voisin, en attendant la sienne. Et dans l’attente, quelques personnes attachantes, quelques rires, beaucoup de souvenirs et des petites fées pour prendre soin de cette humanité.
C’est certainement ce que ces femmes ont perçu en elle ce matin-là. Ce don à considérer l’autre, à l’épauler avec bienveillance, à le guider vers ses objectifs personnels. Au-delà des mentions, cet altruisme, cette force des blouses blanches.