Descola, Les lances du crépuscule
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Descola, Les lances du crépuscule
Les vers les plus pathétiques de la littérature ? Bien sûr que non! Élève Borgès, vous n'avez rien compris!
Les vers les plus pathétiques de la littérature ? Bien sûr que non! Élève Borgès, vous n’avez rien compris!
Le poète a été guidé dans sa longue quête par Virgile, puis par Béatrice, jusqu’au seuil de l’Empyrée. La vision suprême, il ne l’a pas encore vue, cependant. Ce qui lui apparaît alors, en forme de rose blanche, c’est la « sainte milice que le Christ épousa dans son sang ». Et dans cette grande fleur, plonge, comme un essaim d’abeilles, une autre armée d’anges, volant et chantant la gloire de…
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"Les vers les plus pathétiques de la littérature"
“Les vers les plus pathétiques de la littérature”
« Les vers les plus pathétiques que nous ait jamais donnés la littérature » sont ceux que l’on trouve au chant XXXI du Paradis de Dante, selon J.L. Borgès.
Le poète avait été jusqu’alors guidé dans sa quête par Virgile, puis par Béatrice, jusqu’au seuil de la vision suprême. Et brusquement, alors qu’il venait de saisir « la forme générale du Paradis », et qu’il se tournait vers Béatrice pour lui…
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L'ombre de la rose et la déchirure du voile.
La rose orientale, épineuse, excelle dans ces jeux de lumière et d’ombre : le regard glissant, un signe suggéré, une ombre sur un visage et ce tissu, qui chute, sur le galbe d’une épaule. Cette science du clair-obscur me parait être l'un des sièges de la féminité depuis les palais du Bengale jusqu’aux plaines andalouses. L'imagerie du peut-être, en un mot : la poésie. Cette obsession des jeux de lumière pourrait être un atavisme oriental, à la fois superbe et inquiétant, simple et sophistiqué. La nuit est peut-être la paupière du jour, disait Omar Khayyam
Je crois que l’ancêtre du hijab est né, à l’origine, d’une relation intime entre ces peuples et les rayons du soleil, avant l’Islam, en Egypte et à Babylone. Dans les déserts du Proche-Orient, ces femmes ont certainement appris à dompter la lumière comme un marin dompte le vent. L’Alchimie d’Hermès, de Geber et d’Avicenne a du se construire elle-aussi sur cette perception duale faite de matière et d’éther. A mes yeux, le niqab d’aujourd’hui n’a plus aucun sens. L’esprit du jeu s’y est perdu, déséquilibré, le voile est devenu opaque et le clair-obscur n’est plus qu’obscur. Le peut-être est devenu un non.
Heureusement, il existe toujours des hommes et des femmes d’Islam pour perpétuer cet esprit de mesure, d’harmonie et de lumière millénaire. Ces jeux troubles qui nous permettent de ne pas oublier encore, le Zahir et le Batin qui m’obsédaient quand je l’ai rencontrée pour la première fois, ces deux noms d’Allah, l’apparent et le caché, qui engendrent par leur mariage non seulement la beauté du monde, mais également toute réalité.
Bartleby et compagnie - Enrique Vila-Matas
"59) Je pense à un tigre, réel comme la vie même. Ce tigre est le symbole du danger patent qui guette le chercheur spécialiste de la Littérature Négative. Car se lancer dans de telles recherches engendre parfois quelque méfiance dans les morts, quelque risque de revivre la crise de Lord Chandos s'apercevant que les mots formaient à eux-mêmes un monde et qu'ils ne disaient pas la vie. De fait, ce risque de revivre la crise vécue par le personnage de Hoffmanstahl peut fort bien intéresser quiconque, qu'il ait ou non présent à l'esprit le précédent du Lord tourmenté. Je repense maintenant à Borges, et à ce qu'il arriva lorsqu'il voulut commencer d'écrire un poème sur un tigre et qu'il se mit en vaine quête, au-delà des mots, de l'autre tigre, de celui qui se cache dans la jungle - la vraie vie - et non dans les vers : " [...] le tigre fatal, qui, ô funeste joyau / Sous le soleil ou sous une lune variable / Accomplit au Bengale ou bien à Sumatra / Sa routine d'amour, de loisir et de mort."
A ce titre symbolique, Borges oppose le vrai, le tigre au sang chaud :
"Celui-là qui décime la tribu des buffles Et le trois août mille neuf cents cinquante-neuf Allonge en la prairie une ombre des plus calmes Mais dont le fait de le nommer, tout simplement, Et de conjecturer sa seule circonstance En fait une fiction, une créature vivante parmi celles qui peuplent la terre."
Aujourd'hui, 3 août mil neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, quarante ans exactement après que Borges a écrit ce poème, j'ai une pensée pour cet autre tigre, celui-là même que je recherche en vain au-delà des mots : faon de conjurer le danger, ce danger sans lequel les présentes notes ne seraient d'ailleurs rien."
L'Autre tigre, in L'Autre - Borgès.
J’imagine un tigre. La pénombre exalte
La vaste Bibliothèque laborieuse
Et paraît éloigner les rayonnages.
Puissant, innocent, sanglant et novice,
Il ira par la forêt et son matin,
Il imprimera son empreinte sur la berge
Limoneuse d’un fleuve dont il ignore le nom.
Il n’y a dans son monde ni noms, ni passé,
Ni avenir, rien qu’un instant certain.
Il franchira les distances barbares
Et humera dans le labyrinthe entrelacé
Des odeurs l’odeur de l’aube
Et l’odeur délectable de la proie ;
Parmi les raies des bambous, je déchiffre
Ses raies et je pressens l’ossature
Sous la peau splendide qui frisonne.
En vain s’interposent les mers
Convexes et les déserts de la planète ;
Depuis cette demeure d’un port lointain
D’Amérique du Sud, je te suis et te rêve,
Ô tigre des rives du Gange.
Le soir s’étend sur mon âme et je réfléchis
Que le tigre vocatif de mes vers
Est un tigre de symboles et d’ombres,
Une série de tropes littéraires
Et de souvenirs d’encyclopédie,
Et non le tigre fatal, le funeste joyau
Qui sous le soleil ou la lune changeante
S’acquitte à Sumatra ou au Bengale
De sa routine d’amour, de nonchalance et de mort.
Au tigre symbolique je viens d’opposer
Le tigre véritable, au sang brûlant,
Celui qui décime la tribu des buffles
Et qui, en ce 3 août 1959,
Projette sur la prairie une ombre
Lente ; mais le simple fait de le nommer
Et de conjecturer ses particularités
Le rend fiction de l’art et non créature
Vivante, de celles qui vont par la terre.
Nous chercherons un troisième tigre. Celui-ci,
Comme les précédents, sera une forme
De mon rêve, un système de mots
Humains et non le tigre vertébré
Qui, au-delà des mythologies,
Foule la terre. Je le sais bien mais quelque chose
Me contraint à cette aventure indéfinie,
Ancienne et insensée, et je m’obstine
A chercher à travers le temps du soir
L’autre tigre, celui qui n’est pas dans les vers.
La mémoire qui flanche
Il paraît que ça commence par l’oubli des noms propres. C’est un médecin allemand qui a remarqué ça. Comment s’appelait-il encore ? J’ai son nom sur le bout de la langue. Il est très connu. C’est l’inventeur d’une maladie. Mais si, mais si ! Vous ne connaissez que lui. Ça commence par un A. Ça va me revenir, ne vous en faites pas ! C’est un médecin allemand qui est né en Allemagne. Oui, comme beaucoup d’Allemands, je sais ! Faut pas non plus me prendre pour plus gâteux que je ne suis ! Un certain Alp, Ans, Arm … Oui, voilà ! Alzheimer, c’est bien lui ! Pourquoi vous ne le dites pas tout de suite ?
Alzheimer donc, comme chacun s’en souvient ou comme tout le monde se le rappelle, était ce médecin allemand, né en Bavière en 1864. Selon une photo qu’on a gardée de lui, il avait très tôt opté pour la calvitie, la moustache, la blouse blanche et les bésicles. Grâce à ces derniers, il observait ses malades d’un regard bienveillant mais pénétrant, décelant du premier coup d’œil les pertes de mémoire immédiate, les paralogismes et les dépressions. Or il avait atteint la quarantaine sans avoir donné toute sa mesure, qui était grande. Certes, à force de lutter contre la démence présénile, il était devenu chef du département de neuropathologie de l’université de Munich. Mais la fonction était à la portée de tout bon toubib. Car quand on use ses fonds de culotte sur les chaires universitaires, il est rare qu’on ne devienne pas un jour chef de département, doyen, recteur, prix Untel, membre de l’Institut, j’en oublie et des meilleures.
Où en étais-je ? Ah oui, Alzheimer ! De temps en temps, Alzheimer avait bien été sur le point de faire une grande découverte dans son domaine, mais à chaque fois il avait eu un trou de mémoire au dernier moment. Jusqu’au jour où une dame visiblement atteinte de démence avancée fut admise à l’hôpital et confiée à ses soins. Elle s’appelait… enfin, ça va me revenir, elle est très connue elle aussi. Or elle oubliait systématiquement ce qu’elle avait pensé, dit ou fait une ou deux minutes plus tôt. Impossible de se rappeler le nom de son mari ou même de le reconnaître. Idem pour Tibur, son berger allemand, ce qui est un comble. Oui, je sais, en Allemagne tous les bergers sont allemands, mais quand même ! Et sa logique, n’en parlons pas ! Quand on lui disait : « Tous les hommes sont mortels ; Socrate est un homme, donc, donc, donc … », elle répondait : « Tous les mortels sont Socrate ! » Avouez que ce n’était pas très concluant. Alors la faculté décida de faire un inventaire complet de ses facultés et constata qu’il en manquait plusieurs. La dame de son côté se plaignait de maux de tête, plus spécialement de Kopfschmerzen, mot difficile à prononcer sans postillonner au-delà du Rhin. Et surtout impossible à traduire, bien que, comme on dit en Allemagne, « impossible n’est pas allemand ». Bref, le diagnostic était sans complaisance : la dame filait un mauvais coton.
Alors, alors – qu’est-ce que j’allais dire ? Mince, j’ai perdu le fil de mon exposé – ah oui, ça me revient maintenant : Einstein ! Non, pas Einstein, Alzheimer ! Entre-temps il avait déménagé à Breslau, en Silésie. Aussi bizarre que ça puisse paraître, Breslau est une ville allemande en Pologne, où elle s’appelle Wrocław. Cela s’écrit avec un l barré qui se prononce wl ou lw, selon qu’on a un appareil dentaire ou pas. Toujours est-il qu’après le décès de sa patiente, Alzheimer procéda à une analyse anatomique de son cerveau et y découvrit un fouillis des fibrilles, les fibrilles étant des filaments ultrafins, qu’il soupçonnait d’être responsables des courts-circuits, culs-de-sac et autres bouchons dans ses méninges. Lors d’une conférence devant ses collègues psychiatres, il en fit une description minutieuse et les mit en rapport avec les symptômes observés. Pendant l’entracte un collègue – j’ai oublié son nom – proposa d’appeler la pathologie « maladie d’Alzheimer ».
C’est donc à partir de cette date que les gens qui laissent déborder le lait sur le feu ou cramer le poulet dans le four, se font traiter d’Alzheimer. Ce qui est nettement exagéré. Idem pour celles ou ceux qui ne retrouvent plus leur clé ou leur mot de passe. Car à partir d’un certain âge, on a peut-être la mémoire qui flanche, mais c’est parce qu’elle est tellement encombrée que ça déborde de partout. Souvenons-nous de Funès ou la mémoire de Jorge Luis Borgès. Le malheureux Funès était atteint de la maladie contraire. Il était incapable d’oubli. Il retenait tout jusque dans le moindre détail. Il aurait battu tous les records dans Qui veut gagner des millions ? C’était un monstre de la mémoire. Alors que nous, c’est l’inverse. On perd, on évacue, on jette par-dessus bord. La date de la bataille de 1515 ? Quelle importance ? La couleur du cheval blanc de Charlemagne ? Je demande le joker. La racine carrée de 9 facteur 2 ? Je l’ai su jadis, mais à quoi ça sert de garder tout ça en mémoire ?
Alors, vous les jeunes, vous qui aviez vingt ans en 1968, Nanterre, la poubelle renversée sur la tête de Ricœur, l’Odéon, rue Gay-Lussac, vous vous souvenez ? Vous qui préparez désormais la retraite en roue libre, vous vous rappelez ce petit air primesautier de Jeanne Moreau, que vous fredonniez entre deux manifs ? J’ai la mémoire qui flanche … Quand vous aurez nos âges, vous verrez, faudra peut-être le remplacer par la chanson d’Aznavour : Non, je n’ai rien oublié !
La troisième tour de Babel - Présentation
Plus que par son intelligence, l’esprit humain se distingue certainement par son ingenio, cette étrange faculté qui est de discerner pour relier et conjoindre. Le hasard ou la providence lui opposent sans cesse des combinaisons fertiles, insoupçonnées et les occasions d’apprendre ne sont pas rares. Mais en présence de tels accidents, voir et entendre ne suffisent pas, il est nécessaire de regarder et d’écouter avec attention, afin d’extraire, si possible, la substance de ces mystérieuses conjonctions.
Je fus confronté à pareille situation lorsque trois ouvrages précieux me parlèrent successivement d’écriture et de mémoire, d’encre et d’air, et plus généralement de la représentation du monde immatériel sur le monde matériel. Ces textes me sont apparus étrangement prophétiques quand je les eus observés à la lumière du présent, à la lumière de cette aveuglante révolution que les historiens retiendront en convoquant le souvenir de notre génération : Internet. Je remarquai que la symbiose des points de vue que je vais développer maintenant, complémentaires par endroit, supplémentaires par d’autres, ont fait naître en moi l’intuition d’une logique millénaire, la crainte et la peur autant que l’optimisme et l’espoir.
Voici ces trois textes.
Le premier s’intitule Ceci tuera cela. Il est extrait du livre cinquième de Notre-Dame-de-Paris et place dans la bouche de l’archidiacre Frolo une sentence prémonitoire sur la fin du temps des cathédrales, le livre tuera l’édifice dit-il, prophétisant que l’invention de Gutenberg sonnera le glas du Moyen-âge théocratique et engendrera un nouveau stade de la pensée humaine. Hugo déploie ici toute l’amplitude de son pouvoir d’analyse en embrassant les siècles. Il dresse un panorama de l’évolution des supports de la pensée, depuis le burin jusqu’à la presse, en chantant les louanges de ce tremplin épistémologique qu’a été la naissance de l’Imprimerie. Hugo le lyrique, Hugo le prolixe, Hugo l’écrivain ne peut se retenir de baptiser cet évènement la Révolution mère.
Le second texte, bien plus confidentiel, s’intitule La Bibliothèque universelle. Kurt Lasswitz est un mathématicien, géographe et écrivain dont on se souvient outre-Rhin comme étant le père de la science-fiction germanophone. En 1904, il écrit ce texte qu'on peut qualifier de « numérique ». Il propose une démonstration du décalage entre le caractère fini de notre perception et le caractère infini de notre imagination, en révélant les possibilités littéralement universelles de l’alphabet dit linéaire, bien qu’il soit limité et fini au sens combinatoire. A l’aide des mathématiques, il s’interroge sur la représentation de notre pensée dans l’espace et met ainsi en lumière la puissance ineffable des lettres et son universalité.
La Bibliothèque de Babel enfin, du recueil Fictions, pourrait se classer parmi les nouvelles les plus célèbres et les plus commentées de Borgès. Elle compte au nombre de ces textes abyssaux qui ne se tarissent jamais, qui résistent à mille lectures et dont la profondeur se révèle proportionnelle à l’intention du lecteur. A l’image de l’œuvre entière du démiurge argentin, qui a choisi de concocter des textes courts, denses et hermétiques – au sens du mythe -, la portée de « La Bibliothèque » dépend de l’interprétation qu’on choisit d’en faire. En insinuant le mystique dans une précision vertigineuse, Borges illustre d’un seul trait l’absurde inconfort qui naît de l’irréfragable « volatilisation » de la pensée. Je vous laisse découvrir son histoire.
Voilà les textes qui inspirent "La troisième tour de Babel". Je les recommande chaudement, ils sont courts mais denses. Mais par leur lien, ils peuvent altérer notre vision du monde actuel et nous guider vers l'avenir.