La troisième tour de Babel - Exploration
Voici maintenant mon analyse.
Dans Ceci tuera cela, Hugo célèbre ce qu’il appelle le « plus grand évènement de l’histoire», c’est à dire la naissance de l'Imprimerie. Il l’érige en socle inamovible des grands changements de la Renaissance, terreau des basculements politiques, philosophiques et religieux.
Au moment où Hugo écrit, la presse a pris la place de l'architecture comme support dominant de la pensée. Depuis le tumulus jusqu’aux palais du XIXème, en balayant toute l’histoire de l’architecture, il nous suggère qu'une pierre sculptée est une lettre, qu’un édifice est un mot et qu’une cathédrale est un livre. L’homme a toujours succomber au besoin d’exprimer son intuition du vrai d’une façon ou d’une autre, mais avec le développement de l’Imprimerie nous dit-il, la pensée humaine s’est éloignée du patrimoine bâti, elle a quitté la pierre et la terre, elle a détaché ses amarres et s’est envolée vers l’immortalité. Au point culminant de sa thèse, Hugo déclame : « Sous la forme imprimerie, la pensée est plus impérissable que jamais ; elle est volatile, insaisissable, indestructible. Elle se mêle à l’air. Du temps de l’architecture, elle se faisait montagne et s’emparait puissamment d’un siècle et d’un lieu. Maintenant elle se fait troupe d’oiseaux, s’éparpille aux quatre vents, et occupe à la fois tous les points de l’air et de l’espace. »
Pour Hugo, la pensée sous forme « volatile » est plus durable que la pensée sous forme de « montagne » parce qu’insaisissable et autonome. L’effervescence qui se crée à partir de la Renaissance constitue pour lui une véritable source de réjouissance. Les hommes communiquent soudain, ils échangent des idées, ils dialoguent et comparent, ils proposent et suggèrent. L’ensemble du texte se pare d’un optimisme farouche et d’une joie sincère à l’égard du projet qui semble naître de cette invention.
« C’est la seconde tour de Babel du genre humain. »
Quelque chose effraie Hugo lui-même pourtant, pour une raison qui n’est jamais explicite. A la toute fin de son essai, il laisse planer un doute : « La presse, cette machine géante, qui pompe sans relâche toute la sève intellectuelle de la société, vomit incessamment de nouveaux matériaux pour son œuvre. Le genre humain tout entier est sur l’échafaudage. » On s’aperçoit que les termes choisis mettent le lecteur mal à l’aise. On jurerait avoir lu : Le genre humain tout entier est sur l’échafaud. Et on peut difficilement croire à un hasard. Hugo conclut même par ces mots : « Certes, c’est là aussi une construction qui grandit et s’amoncelle en spirales sans fin ; là aussi il y a confusion des langues, activité incessante, labeur infatigable, concours acharné de l’humanité tout entière, refuge promis à l’intelligence contre un nouveau déluge, contre une submersion de barbares. C’est la seconde tour de Babel du genre humain. »
Étonnamment, ce texte m’a rappelé la thèse de Vladimir Vernadski, un géophycien russe du début du XXème siècle. Ce scientifique, dont les idées flirtent avec celles de Teilhard de Chardin et de Bergson, reste célèbre pour avoir été l’inventeur des concepts de lithosphère, de biosphère et de noosphère. Curieusement, lorsqu’on observe le schéma d’Hugo, on constate que l’évolution des supports de la pensée pourrait correspondre à cette typologie sous forme de « sphères ». Dans notre cycle,la pensée humaine s’est d’abord fixée sur la pierre à travers l’architecture (sur la lithosphère), puis sur le bois et le papier avec l’Imprimerie (sur la biosphère), puis dans une dimension virtuelle avec Internet (sur la noosphère). La question que je me pose devient celle-ci : et si, à chacune de ces étapes, correspondait une tour de Babel ? Et si l’intérêt du mythe de la Tour de Babel n’était pas sa destruction, comme on l’entend souvent, mais sa construction ?
La question de la construction des supports de la pensée prend une dimension nouvelle quand, au lieu de l’analyser sous l’angle temporel comme le fait Hugo, on l’analyse sous l’angle spatial comme Kurt Lasswitz. Sa Bibliothèque universelle, publiée en 1904, pose une question triviale en invoquant les mathématiques : et si on écrivait tout ? L’enquête prend la forme d’une conversation entre quatre personnages dont l’un deux, mathématicien, propose d’imaginer la « bibliothèque universelle », Celle-ci, constituée invariablement de livres de 500 pages sous un format standard, rassemblerait toutes les combinaisons possibles de notre alphabet de 25 signes. Par définition, nous pourrions tout y trouver :
« Comment ? » s’écria la maîtresse de maison. « Tout est dans la bibliothèque ? Tout Goethe y est aussi ? La Bible ? Les œuvres complètes de tous les philosophes ayant existé ? »
« Sans oublier toutes les interprétations auxquelles personne n’a encore pensé. Tu y trouveras également toutes les œuvres perdues de Platon ou de Tacite, ainsi que leurs traductions. Mais également l’ensemble de nos œuvres futures à tous les deux, tous les discours parlementaires, aussi bien ceux qui ont été oubliés que ceux qui n’ont pas encore été prononcés, le traité universel de Paix mondiale et l’histoire des guerres du futur qui s’ensuivent. »
« Ainsi que le registre impérial des horaires de trains, mon oncle ! » s’exclama Suzanne. « C’est ton livre préféré. »
Rapidement, devant l’immensité des combinaisons possibles, devant la vertigineuse cathédrale que représenterait la somme de tous nos discours possibles, la question de la méthode deviendrait essentielle. L’un des personnages féminins – qui incarne sans doute pour Lasswitz cet esprit pratique qui fait défaut aux chantres de l’abstraction – y fait immédiatement allusion : « Mais comment s’y retrouver ? » K. Lasswitz nous emmène avec brio sur le terrain du « numérique » en proposant au lecteur d’effleurer le fini incommensurable. Pour mieux illustrer son propos, il calcule sommairement le nombre d’ouvrages que composerait la bibliothèque universelle sous cette forme, afin d’établir un ordre de grandeur : Le nombre d’ouvrage de la bibliothèque universelle ? C’est donc tout simplement un 1 avec deux millions de zéros. Le voilà : dix puissance deux millions : 10 exposant 2 000 000. »
« Notre entendement est infiniment plus grand que notre appréhension des choses. »
Lasswitz met donc en valeur à la fois les limites de l’Imprimerie et son immense potentialité. Evidemment, il est loin d’imaginer que l’avenir réserve à l’humanité un début de solution à ce problème d’espace. Ce que nous dit le mathématicien, c’est simplement que le support imprimé a beau être plus fluide, plus volatile, plus souple que le support antique, sculpté dans la pierre et le bois, il demeure tragiquement bien trop volumineux, et la totalité des combinaisons littéraires occuperait un monceau d’espace bien trop grand, bien au-delà des limites de la pensée humaine. D’autant qu’une seconde question posée par un membre de l’assemblée vient encore amuser le lecteur. Combien de temps mettrait-on pour parcourir cette immense bibliothèque ?
« Si le bibliothécaire parcourait notre rangée de volumes à la vitesse de la lumière, il mettrait deux bonnes années à franchir le seuil du premier trillion de volumes. Par conséquent, pour parcourir toute la bibliothèque, il lui faudrait deux fois plus d’années qu’il y a de trillions dans le nombre de volumes de la bibliothèque, c’est-à-dire, comme je l’ai dit, un 1 avec 1 999 997 zéros. Ce que je voulais souligner par là, c’est que nous sommes tout aussi peu en mesure d’imaginer le nombre d’années qu’il faudrait pour parcourir tous les volumes de notre bibliothèque que d’appréhender concrètement le nombre des volumes lui-même. Et cela montre très clairement qu’il est inutile de s’efforcer de se représenter ce nombre, bien qu’il soit fini.
“Tu vois, dit Burkel, j’avais bien raison de dire qu’elle était inépuisable.
“Mais non. Si tu la soustrais d’elle-même, tu obtiens zéro. Elle est finie et sa définition est conceptuellement établie. Mais un point demeure surprenant. Nous écrivons en quelques chiffres le nombre des volumes dans lesquels se trouve consigné le contenu apparemment infini de toute littérature possible. Mais si nous essayons maintenant de nous représenter concrètement leur contenu, de nous l’imaginer en détails, c’est-à-dire de chercher à extraire un seul volume de notre bibliothèque universelle, nous percevons alors cette construction claire de notre propre entendement comme quelque chose d’infini et d’insaisissable. »
Burkel acquiesça avec gravité et dit : « Notre entendement est infiniment plus grand que notre appréhension des choses. »
Voilà donc que grâce au lien étroit qui unit l’écriture et les mathématiques, nous commençons à réaliser que, bien que finie et encrée sur un support aussi fluide et maniable que le livre, notre pensée nous apparait pratiquement illimitée. Fondamentalement, le « reproche » d’Hugo fait aux bâtisseurs de cathédrales n’a pas changé, il s’est simplement amoindri, comme si l’infini le devenait un peu moins, comme si l’infini devenait dénombrable.
Je m’autorise ici une petite parenthèse. En mathématique, il existe dans la théorie des ensembles des hypothèses qui s’approchent étrangement de cette idée. Les mathématiciens nomment ℵ (prononcé aleph) les ensembles infinis dénombrables, plus précisément les ensembles de nombres cardinaux infinis bien ordonnés. Chose curieuse, l’aleph est la première lettre du tout premier alphabet, un thème cher à Borgès, l’ancêtre de l’alpha grec, de l’aleph hébreu, de l’alif arabe. Nous passerons sur son interprétation kabbalistique. Je me doute qu’il est grand temps de refermer la parenthèse mathématique, dans laquelle il est apparu, s’il fallait encore le prouver, que les lettres et les nombres ne sont que les deux faces d’un même langage.
Voyons maintenant le troisième et dernier texte, qui s’inspire ouvertement du second, mais qui – je le soupçonne – pourrait également avoir été inspiré par le premier, eut égard à l’admiration sans borne que vouait Borgès à Hugo. Il semble que cette dernière nouvelle vient combiner les deux premières, associant l’axe temporel d’Hugo et l’axe spatial de Lasswitz. Et manifestement – dans ce qui pourrait éventuellement devenir une vérité générale – le mariage de la temporalité et de la spatialité engendre la spiritualité. Hors de tous repères temporels, la Bibliothèque de Babel est décrite d’emblée comme une bibliothèque infinie, ou perçue comme telle par ses bibliothécaires, organisée sur un principe fractal de pièces hexagonales, avec en son centre un puits sans fond. Les frères Wachowski, auteurs de Matrix, se sont ouvertement inspirés de ce texte de 1941 et immédiatement, on pense au réseau à la fois chaotique et ordonné que représente le web. « Certains l’appellent Univers », nous dit Borgès qui décide de filer la métaphore dès la première phrase. La bibliothèque parait avoir été bâtie par un « architecte » maniaque et psychorigide, pour lequel même le chaos est ordonné. Chaque pièce comporte le même nombre d’étagères et de livres, chaque livre comporte le même nombre de pages et de caractères, chaque caractère est tiré d’un alphabet unique comportant 25 signes. Le monde est régi par des lois strictes que les hommes recherchent dans un premier temps. Des axiomes fondamentaux émergent et contribuent à créer une vision du monde : « Il n’y a pas, dans la vaste Bibliothèque, deux livres identiques ». La bibliothèque est totale, ses étagères consignent toutes les combinaisons possibles, dans toutes les langues : le fictif, le présent, le passé, le futur, ainsi que leur commentaire. Le compréhensible et l’incompréhensible. Le visible et le caché. LeZahir et le Batin. Le texte devient passionnant quand on découvre ce qui s’y trame. Le narrateur-bibliothécaire, qui « se prépare à mourir à quelques courtes lieues de l’hexagone où il naquit », nousraconte l’Histoire de son monde à la manière d’un historien, d’un ethnologue ou d’un mythologue. Comme Hugo, Borgès place dans la bouche de son héros des propos d’une lucidité fascinante sur les grandes étapes du monde, et comme Lasswitz, Borgès imagine une bibliothèque combinatoire, ordonnée, dénombrable et bien au-delà des limites de notre appréhension des choses.
Avec un souffle d’une puissance inouie, Borgès parvient à nous faire comprendre pourquoi et comment, dans ce contexte, l’homme se précipita d’emblée vers sa propre quête de sens, puis comment, au nom de l’absurde immensité qui l’a toujours nargué, il se mit à douter ou à sombrer dans la folie, tantôt coupable tantôt victime, tantôt relativiste à outrance tantôt intolérant, tenté par l’autodafé, tenté par l’espoir. La recherche de « La justification » le pousse à perpétrer des crimes commis au nom des réponses qu’il pense détenir. Cet univers, l’ensemble du savoir possible, se distingue par son caractère fini, et offre ainsi à ses occupants l’intime conviction que ce que nous cherchons est ici, à portée. Mais cette bibliothèque n’est pas différente de notre monde où n’existe que ce qui est possible, c’est-à-dire ce qui est perçu, c’est à dire ce qui est lu, c’est-à-dire ce qui est écrit, c’est-à-dire ce qui est pensé.
La présence du temps y devient lourde et pesante et bientôt tout se passe comme si, dans une vertigineuse ascension, l’Espace et le Temps se confondaient dans un seul et même plan, comme si la ligne droite devenait l’arc d’un cercle infini. Finalement, dans cette « construction qui s’amoncelle sans fin », le seul espoir du narrateur n’a toujours été que le hasard et la chance. La chance de tomber accidentellement sur une réponse. La chance de défier les probabilités et d’ouvrir le bon livre, la bonne page, celle qui attend depuis toujours le bon lecteur, tapie dans l’ombre d’une étagère. Et la chance d’y croire (NB :La prééminence de cette notion de hasard et de chance fait écho à un autre de ses chefs d’œuvre intitulé « La loterie à Babylone »). Avec virtuosité pourtant, Borgès suggère une autre issue à ce cauchemar, il nous indique en silence le moyen de dompter le hasard et de dessiner sa propre ligne de chance. Dans ce monde où tout se lit, où tout existe, où l’univers se contemple et se subit, on ne peut s’empêcher de ressentir une absence terrible, une absence omniprésente, la liponymie suprême. Un mot nous manque. Dans l’esprit du bibliothécaire-narrateur, un mot n’existe pas : et ce mot, c’est « Ecriture ». Aucun des bibliothécaires n’a l’idée d’écrire, parce que tout peut se lire. Comme si Borgès voulait nous signifier que dans un monde où l’on pense que tout existe, il devient impensable de créer. Dans un monde peuplé de bibliothécaires, gardiens de leur hexagone de savoir, l’écriture aura disparu, parce que les réponses y seront en abondance.
Étonnamment, ce texte m’a rappelé une intervention télévisée de Marguerite Duras, qui en 1984 parlait en ces termes de l’an 2000. « Les réponses ? Il n’y aura plus que çà des réponses… la demande sera telle qu’il n’y aura plus que des réponses. Les textes ne seront plus que des réponses. Je crois que l’homme sera littéralement noyé dans l’information, dans une information constante, sur son corps, sur son devenir corporel, sur sa santé, sur sa vie familiale, sur son salaire, sur son loisir… On n’est pas loin du cauchemar. »
Finalement, il me semble que ces trois textes nous posent la même question : L’abondance de réponses, est-ce un rêve ou un cauchemar ?