Le fait que Nietzsche pense en termes de « lutte de classes » ou de quelque chose d’approchant ne pourrait, semble-t-il, justifier la réputation qu’il a acquise d’être un philosophe de gauche qu’à la condition d’oublier délibérément de se demander de quel côté lui-même et sa philosophie se situent dans la lutte dont on parle. Or c’est une question dont la réponse ne peut à première vue faire aucun doute : dans l’affrontement qui est censé avoir lieu entre les seigneurs et les serfs, entre la classe des maîtres et celle des « hommes créés tout exprès pour servir », comme l’appelle Sieyès, c’est bien à chaque fois du côté des premiers et non des seconds, de l’élite et non du peuple, qu’on le retrouve. Ce qui est contesté n’est d’ailleurs pas simplement la prétention à une égalité des droits ou à de meilleures conditions de vie pour ceux que leur infériorité condamne à une forme de servitude : c’est finalement leur droit à l’existence elle-même. « La grande majorité des hommes sont sans droit à l’existence, et sont au contraire un malheur pour les hommes supérieurs. »
Jacques Bouveresse - Les Foudres de Nieztche (ch12)









