Quentin Zuttion : « J'adore les sentiments pathétiques, ce sont les plus vrais »
(Publié en premium sur Komitid le 19 juin 2018)
Celui qu'on appelait encore « Monsieur Q » il y a quelques mois vient de publier sa seconde bande dessinée et de terminer les planches de sa troisième. Rencontre.
À quelques jours de la sortie de sa seconde BD, Chromatopsie (éditions Lapin), Quentin Zuttion nous a reçus chez lui, dans le 18e arrondissement de Paris. Autour d’une tisane à la verveine, fenêtre ouvertes laissant entendre la musique de l’averse sur les pavés de la cour et cigarette à la main, il revient sur sa nouvelle oeuvre, son évolution et ses projets.
Komitid : Qu’est-ce qui t’a inspiré le format si particulier de Chromatopsie ?
Quentin Zuttion : J’avais beaucoup d’histoires à raconter et je ne me sentais pas capable de faire une longue BD pour chaque. C’est pour ça que j’ai choisi des saynètes plutôt et pour avoir aussi un panel de personnes très différentes en termes d’âge, de morphologie… Chacun de ces personnages a des questionnements différents mais qui se recoupent tous sur la question de leur propre corps et de leurs sentiments. Ce que je voulais faire, c’était trouver comment, corporellement, un sentiment qu’on n’arrive pas à expliquer peut se manifester. Pour ça, le dessin est pratique, puisqu’on peut tout faire, tout déformer. Ce sont onze histoires de personnes qui muent, qui se transforment, se métamorphosent…
Les couleurs, c’est plus un prétexte, en fait. Une des premières histoires dont j’avais écrit le scénario, c’était pour Pourpre, avec cet.te ado qui enfile la robe de sa mère et se masturbe sur fond de musique pimpant dans sa chambre, et à la base, je n’avais pas cette idée de couleur mais à la fin, sa mère lui dit « ça te va bien cette couleur » pour son rouge à lèvres, et c’est une phrase que je trouvais jolie. Donc je me suis dit que tous mes personnages devaient trouver la couleur qui leur va bien, ou qui ne leur va pas du tout, justement.
Depuis combien de temps travaillais-tu sur ce projet ?
J’ai commencé en février 2017, donc ça fait plus d’un an. Il y a eu une grande période où j’en n’ai pas fait du tout. J’en avais écrit six entre février et mai de 2017, et ensuite j’ai rien fait jusqu’à la rentrée qui a suivi. C’est à ce moment là que j’ai trouvé mon éditrice et on a fait les autres couleurs.
Est-ce qu’un projet comme ça c’est compliqué à pitcher aux éditeurs, ou bien y a-t-il une demande ?
Alors oui, c’était assez compliqué (rires). Parce que mon truc des couleurs ça donne un côté sympa et ludique, mais j’ai trouvé ce truc une fois que j’avais déjà huit-neuf histoires et au final, ce qui les lie, c’est très conceptuel, abstrait. Donc n’était pas facile à pitcher, ces histoires de décors en mutation, qui se cherchent. Mon seul moyen de les lier était de partir dans l’onirique et le fantasmatique.
J’avais présenté le projet à plusieurs éditeurs avant de trouver mon éditrice et dans le dossier j’avais fait un petit texte de présentation, assez médical, sur le thème de l’autopsie, puisque l’on parle autant de corps : ils vont tous s’ouvrir et s’analyser sous toutes les coutures. C’est pour ça que j’ai repris ce format pour la couverture et les chapitrages entre chaque histoires, où on est sur de la planche anatomique. J’aime bien ramener tout le côté fantasme à quelque chose de très organique. C’est quelque chose qui me rassure. On va te découper et on va regarder dedans. Si on pouvait le faire en vrai sans que ça fasse mal… ça m’arrangerait pas mal.
Sexualités LGBT+, fin de vie, genre, violences conjugales, grossophobie, chemsex… pourquoi avoir choisi de décortiquer ces thèmes là dans Chromatopsie ?
Parce que la plupart sont des sujets qui me touchent, certains pas personnellement et d’autres que j’ai pu vivre. Les situations que je n’ai pas vécues, c’est surtout venu de l’entourage. Il y a une seule histoire où c’est du témoignage, en quelque sorte : Orange. C’était le rêve d’une copine, et j’ai brodé autour, mais quand elle m’a raconté ça, même si je ne le subis pas moi-même, je voulais faire en sorte que ça parle au plus de gens possible. C’est pour ça que j’ai pris l’image de s’arracher la peau… Je pense qu’on est très nombreux sur cette Terre à avoir eu envie, à un moment, de changer de peau, de s’éplucher les pores.
À quel point est-ce que Chromatopsie est autobiographique ?
Presque toutes ces histoires ont une part autobiographique, on met toujours de soi. Après, les deux qui me ressemblent le plus, même physiquement vis-à-vis du personnage, c’est Blanc et Noir, deux histoires de rupture. Les deux plus abouties et les moins dans la démonstration, elles n’ont pas de « morale ». Blanc et Noir, surtout Blanc, sans texte sur une trentaine de pages, ça peut être toute une vie, c’est pas forcément un instant T. De plus loin, il y a aussi un peu de moi dans Rose et Jaune.
Pour Bleu, pas vraiment. Il y a un double niveau de lecture qui fait que les plus jeunes vont voir ça comme l’histoire d’un crush, avec les papillons dans le ventre. Et les plus averti.e.s y verront la thématique du chemsex. Vu que j’ai un public de 15 à 35 ans, ce ne sont pas toujours les mêmes choses qui sont perçues.
Quelle est ta couleur préférée ?
Ce sont tous mes petits bébés, je ne saurais pas faire un choix comme ça ! Je ne dirais pas que c’est ma préférée, mais celle dont je suis le plus fier, c’est Blanc. Pourquoi ? Je ne sais pas trop. C’est, comme Noir, une histoire de rupture. Et là, je suis fier d’avoir pris ma part dans cette rupture. Elle m’a permis aussi de comprendre que « tout n’est pas tout blanc ou tout noir » justement, je suis content d’avoir compris certaines choses.
Avant, il y a encore deux-trois ans, j’étais très « nan mais de toute façon c’est tout de leur faute, c’est tous des connards narcissiques manipulateurs ». Mais non, pas toujours. On a le pervers narcissique assez facile aujourd’hui, j’ai l’impression… Et on a tous fait des manipulations sur les gens, j’en suis sûr. C’est inconscient tout ça. On est tous le monstre de quelqu’un, comme le dit la conclusion de Noir, on ne sait pas ce que disent nos ex de nous, à moins de rester ami.e.s, comment ils ou elles vivent après…
Blanc, c’est un témoignage de rupture avec beaucoup de recul, Noir, c’est un témoignage de rupture avec cinq jours de recul. Après une rupture, quand t’es dedans, c’est violent. Là j’avais un vrai besoin de le sortir, même si ce n’est pas ce que j’avais initialement prévu. Parce que maintenant, quand on parle de rupture, on a souvent que le droit d’en rire et sinon on nous dit qu’on est pathétique. Et je me suis dit que j’allais aller à fond dans le pathos. J’adore ces sentiments là, enfin, j’adore, c’est beau, même quand tu deviens un peu creepy tu vois. Moi je l’ai été. On se dit que c’est pas bien, mais à la fois, on n’a pas le choix : ton monde s’écroule ! Donc pardon, mais oui, on va être un peu creepy, et oui on va tenter quelque chose, tout en étant pitoyable… Et ces sentiments là, qu’est-ce que tu veux en faire ? Oui, si c’est sûr que si ça dure 5 ans, que tu le prends en filature, là y’a un problème, mais si ça dure deux semaines, ben faut pas s’inquiéter. Laissez-nous honorer nos sentiments ! Björk a dit « I did it for love so I honored my feelings ». Et elle a raison. J’adore les sentiments pathétiques, ce sont les plus vrais. Après oui, on grandit, on a du recul, mais sur l’instant, on a treize ans et demi, et on oublie tout ce qu’on a appris. Tout.
Parmi ces thématiques très prenantes, quelle a été la couleur la plus facile à dessiner pour toi ?
Rouge ! C’est un thème que je voulais aborder depuis longtemps, mais je voulais le faire de manière agressive, violente, trash, provoc’. Parce que je trouve que dans le coming out, il y a toujours une forme d’excuse, qu’on le fasse à n’importe qui il y a toujours ce moment « assieds-toi, faut que je te parle… », une forme d’excuse, de prise de pincettes pour ne pas brusquer.
Et ça, c’est un grand fantasme que j’avais lors des repas de famille où tout le monde ne savait pas… Me lever et leur crier dessus que j’adore bouffer de la queue et que je me sens jamais aussi puissant qu’avec une bite dans la bouche. Y’a quelque chose de jouissif là-dedans, d’avoir quelqu’un de vraiment pas d’accord en face. Regarde-moi comment je vais te dégoûter, et comment ça me fait plaisir de te dégoûter… C’est pour ça que je voulais commencer par celle-là. Et le symbole de la viande c’est parce que dans ma sexualité à moi, il y a un truc très bouffe, en fait. Et pour plein de monde on dit « toi je vais te bouffer, te bouffer la chatte, te bouffer le cul ». Le rouge, très sanguin, s’y prêtait.
J’avais ce scénar’ en tête depuis longtemps, je pensais le faire avec un garçon, et tout le dirty talk avec mes mots à moi, de pédé. Mais ça va tellement mieux à une fille je trouve. Donc j’ai fait appel à Diane Saint Réquier.
Comment avez vous travaillé, Diane et toi ?
En fait, toute la partie dirty talk, c’est elle. Le dialogue qui amène à cette scène là, c’est moi. Nous avons co-écrit cette histoire là. Je lui ai tout simplement demandé ce qu’elle écrivait en sextos à sa meuf, en lui disant que je tenais à ce que ce soit le plus réaliste possible, le plus elle possible, avec ses mots. Je l’ai choisie aussi parce que je sais qu’elle peut avoir un côté « agressif » pas dans le sens « méchante », mais « rentre-dedans », et parce qu’elle n’a pas peur.
Et puis j’aime quand le féminin, qu’on associe toujours à la douceur, devient un peu monstrueux. C’est pareil avec Orange. Mais au final, les histoires des meufs, cis, de la BD sont celles que j’ai amenées le plus loin je trouve. Après, il y a aussi eu un travail avec l’éditrice pour remasteriser quelques histoires afin d’ouvrir le propos vers quelque chose d’un tout petit peu plus universel, pour ne pas risquer de perdre la personne qui lit, l’inclure. On a retouché quelques fins, par exemple, par souci de compréhension. Parce que moi, si je m’écoute… Rouge, à la base, ça devait pas du tout se terminer comme ça. Dans mon idée de base – même si l’éditrice a bien fait car ça fait redescendre, ça adoucit – je voulais qu’une fois qu’elle était dans l’assiette, son père la découpe et que tout le monde en prenne une part. On a finalement choisi l’option où la gamine a fantasmé tout cet épisode un peu fou, mais c’est mieux. Parce que c’est ce qui nous arrive, en fait. On ne le fera jamais comme ça, notre coming out. On nous fera pas de steak, on se branlera pas avec.
La préface a été écrite par un certain Martin Dust, nom que tout le monde ne connaît pas encore. Pourquoi ce choix ?
C’est un ami artiste et je trouve qu’il écrit merveilleusement bien. Je ne voyais vraiment pas quelqu’un d’autre, sachant que je ne pensais même pas que cette BD serait préfacée, ce qui est rare. Lorsque mon éditrice m’a proposé, j’ai forcément pensé à lui. Martin a vu assez vite un côté un peu politique, de corps politiques, dans ma bande-dessinée et ça m’a plu de lui laisser dire ce qu’il avait à dire sur le livre. Il l’a fait, c’était très beau, j’ai un peu pleuré. Je ne pensais pas qu’on pouvait dire autant de choses sur cette BD mais maintenant j’ai encore plus de mots pour en parler.
Sur tes pages sur les réseaux sociaux, tu es récemment passé de Monsieur Q à Quentin Zuttion. Pourquoi ?
Parce qu’on grandit, Olga (Rires). J’avais envie de signer avec mon nom parce que je suis fier, je ne voulais plus me cacher derrière un pseudo que j’ai pris au tout début quand je travaillais sur mon blog et où on ne savait pas ce que ça allait donner. Je trouvais ça rigolo, Monsieur Q, parce que je parlais pas mal de cul oui. Après ça a bien changé… J’ai fait le changement au 1er janvier 2018, je pensais que ça poserait peut-être quelque soucis pour les personnes qui voudraient me taguer et puis bon, je me suis dit qu’on allait bien s’y faire hein. Je pense qu’en terme de crédibilité, mon vrai nom, c’est mieux aussi, même si Monsieur Q c’est mignon, et que plein de gens m’appellent « p’tit Q ».
Tu racontes régulièrement les galères du métier sur les réseaux sociaux, c’est quoi être auteur de BD aujourd’hui en France ?
Eh ben… c’est dur ! C’est très très dur. Moi, clairement, j’en survis plus que j’en vis. Il y a très souvent des moments où je n’arrive pas à joindre les deux bouts. J’ai la chance d’avoir une maman qui peut m’aider une fois de temps en temps, sans quoi je ne pourrais pas faire ça à temps plein. On est rémunérés par un à valoir quand on signe un contrat, la maison d’édition nous file une avance sur les droits d’auteur, et une fois que le livre est en vente, on commencera à toucher les droits d’auteur à partir du moment où l’à valoir sera remboursé par les ventes. D’une maison d’édition à l’autre, les à-valoir varient énormément.
À côté de ça, les milieux des salons et de la presse, entre autres, restent régis par la loi de la sacro-sainte visibilité : les gens pensent faire une faveur aux auteur.e.s et nous avons « la chaaance » d’être invité.e.s, donc on devrait s’en contenter. Dans ces cas là quand on demande une rémunération, on nous rétorque que de toute façon on trouvera une autre personne qui elle, sera contente de venir, et ne fera pas chier. Cela fait partie des choses qui tuent le métier.
Quand on est payé.e.s au lance-pierre par un magazine et qu’on négocie pour augmenter, c’est pareil. Ils trouveront toujours quelqu’un qui le fera pour le prix initial parce qu’on a la dalle, on n’a pas une marche de manoeuvre énorme et on tire les prix vers le bas. On est dans un cercle vicieux : les nouveaux qui débarquent prennent ce qu’on leur propose, tout de suite, sans chercher à toucher plus, et en face on en profite.
Et c’est quoi être auteur.e de BD LGBT+ et féministe aujourd’hui ?
J’aimerais bien dire qu’on ne veut pas nous éditer car on dessine des gouines et des pédés, mais je n’y crois plus trop. Là quand même y’a du changement et je pense que ce n’est plus vrai. Je me dis que si j’ai du mal aujourd’hui c’est surtout parce que je suis encore jeune dans le métier, et que plein de grosses maisons d’édition doivent penser que je ne suis pas prêt.
Je ne veux pas me cacher derrière autre chose. C’est triste et à bien à la fois, mais ces sujets commencent à être un peu trendy. Les éditeurs voient un filon sans doute, mais on ne va pas leur jeter la pierre : la société évolue et je comprends qu’ils veulent avoir des collections qui parlent de la société d’aujourd’hui. Ma BD de septembre, je ne sais pas si il y a 10 ans ça aurait intéressé quelqu’un…
Tu peux nous en dire un peu plus sur cette troisième BD qui sortira en septembre ?
C’est une BD longue cette fois-ci avec une seule histoire de 144 page sur l’adolescence d’un p’tit mec trans. C’est la première fois que je travaille avec une scénariste, Catherine Castro, journaliste à Marie-Claire, à partir du témoignage d’un p’tit gars qu’on connaît tous les deux. On passera d’un rendez-vous chez l’endocrino à une bataille d’eau avec son petit frère, de chez le coiffeur à sa première fois avec sa meuf. On retrace vraiment plein de moments de son adolescence, de ses douze ans à sa majorité, après le bac. Aujourd’hui, il a 17 ans, mais on est allé.e.s un peu plus loin.
Et après ? D’autres projets dans les cartons ou juste envie de dormir pendant mille ans ?
Alors, je vais dormir mille ans. Mais y’a bien un moment où il faudra que je retourne dessiner. J’ai une autre idée en tête pour après, je commence doucement les dossiers de présentation : je voudrais écrire l’histoire d’une jeune femme qui fait de l’escrime thérapeutique. J’ai découvert que ces groupes de femmes existaient il y a six mois. Elles y gèrent des problèmes de santé mentale ou des traumatismes et j’aimerais raconter une reconstruction via cette discipline jusqu’à la compétition. Le mouvement de l’escrime est très beau, chevaleresque, dansé, je pense que ça rendra très bien en BD.