La maison de la montagne Episode 12
Je me trémoussais donc au hasard de ma fatigue, pour le plus grand bonheur de Brune. Je lui écrasais les pieds, lui tombais dans les bras, m’effondrant contre ses genoux… Mais jamais ma tante ne flanchait.
M’accrochant dans les cheveux autant de couronnes de fleurs que la nuit lui offrait le temps de tresser, elle me faisait sauter, valser, swinguer, twister – ces saccades ancestrales de la danse des montagnes qui n’ont pas de nom, mais de la mémoire. Dans des pluies d’asphodèles, de digitales et d’hellébores, mes pieds s’inspiraient des rebonds des tous ceux qui, avant moi, à travers les siècles évaporés dans le jardin, ont fait semblant de les connaître dans le désarroi de leurs jambes.
De la petite lucarne du grenier, je laissais mon œil balayer les chênes, les bouleaux et les sorbiers entre lesquels nous nous courions après à la fin de la nuit, en ondées frivoles. Sous leur frondaison, les visages m’adressaient des signes de l’autre bout des décennies : la figure ronde et douce de mon grand-père, comme cousue à celle de Suzanne.
Même habillés de noir, ou perdus dans le fourmillement flou de l’obscurité, ils rayonnaient tout deux d’une lumière intérieure. Une grâce frêle, mais flamboyante, qui se découpait en décalcomanie à travers la page blanche du verger, et nous tombait dessus, tous autant que nous étions… Amis ou inconnus de passage, chiens, chats, papillons, et moi, leur petit-fils : tous, nous étions unis dans leur halo.