Homo Oeconomicus est mort.
Dans la liste des espèces en voie d'extinction, celle d'Homo Oeconomicus est passée sous silence. Cet agent rationnel, acteur froid et réfléchi de l'économie a été définitivement enterré par le prix Nobel d'économie, le psychologue Daniel Kahneman. En effet, nous ne sommes pas aussi rationnels que nous le voudrions. Il s'agit plutôt d'un désir que nous avons cru réalité, puisque nous avons développé des modèles économiques sur cette base. Cet ubris, ce péché d'orgueil de mortels qui outrepassent leur condition pour rivaliser avec les dieux, est châtié par leur juste colère: le renvoi de l'Homme à l'intérieur de ses limites. Comme si l'on ne pouvait pas en sortir, même en tentant de conquérir Mars! Alors qui est cet Homo Oeconomicus tant fantasmé? Comment gagner en lucidité et finalement, pour reprendre François Marmion, auteur de la "Psychologie de la Connerie", comment être un peu moins.. con? Voici ce que je vous propose d'explorer.
Rationnel, l'homo œconomicus maximise sa satisfaction en utilisant au mieux ses ressources (son utilité). Il analyse et anticipe le mieux possible les événements afin de prendre les décisions permettant cette maximisation. Cette conception est à la base de l'économie classique. Elle ne va sans poser de nombreuses difficultés. L'économie, comme la politique sont "affaire de gens". Elles dépendent de préférences et de choix, sont intimement liées à des éléments irrationnels tels que les émotions, les heuristiques (sortes de raccourcis intellectuels), l'aversion du risque, l'excès d'optimisme... mais aussi à de véritables illusions, telle que l'illusion de talent. C'est elle que j'ai choisie ici d'illustrer ici :
En 1984, Richard Thaler, Amos Tversky et Daniel Kahneman ont été appelés par une société de Wall Street. Ils ont d'emblée posé une question particulièrement intéressante sous une apparente naïveté :
Quand vous vendez une action, qui l'achète?
En effet, qu'est-ce qui fait qu'une personne achète et qu'une autre vend? Que pensent savoir les vendeurs ou les acheteurs que l'autre ne sait pas? D'après Kahneman, l'économie de marché serait basée sur l'illusion de talent : la plupart des acheteurs et des vendeurs savent qu'ils ont la même information... mais ne le croient pas! Ils échangent les actions uniquement parce qu'ils ont des opinions différentes : les acheteurs pensent que le prix est encore bas et va monter, les vendeurs jugent qu'il est trop élevé. Cette conviction selon laquelle l'un en saurait plus sur le marché que l'autre est une illusion. La preuve : si tous les actifs d'un marché étaient correctement évalués, personne n'aurait rien à perdre ou à gagner à les échanger et il n'y aurait plus de spéculation. Un article édifiant montre que les 163 000 échanges de titres réalisés par des investisseurs privés sur une période de 7 ans n'ont rien fait gagner. En effet, les actions vendues se comportaient mieux que les actions achetées, ainsi les investisseurs les plus actifs obtenaient les plus mauvais résultats, pire que des chimpanzés investissant au hasard!
Les investisseurs individuels aiment verrouiller leurs profits en vendant des "gagnants" (des actions qui se sont appréciées depuis leur achat) et en achetant des "perdants".
Daniel Kahneman a compilé les performances de 25 traders sur 8 ans auprès d'une célèbre société d'investissement américaine avec l'hypothèse suivante : si les performances des traders sont liées à leur talent, alors il y aura des différences entre les traders en terme de performance et une stabilité de cette différence de performance dans le temps. Ses conclusions ont fait l'objet d'un article du New York Times. Elles tiennent en ces mots : ils ont de la chance (ou pas!). En effet, la corrélation obtenue est proche de zéro. Les traders sont en confiance, bien qu'ils soient conscients que leur performance sont très variables d'une année à l'autre et ne peuvent préjuger des résultats qu'ils obtiendront. On souligne ici un autre paradoxe : peut-on considérer avoir du talent, si l'on ne sait pas si le travail que l'on est en train de faire aura un résultat positif?
Donc la perception qu'ont ces traders de leur fonction, la confiance que leur confèrent leur employeur et leurs clients font penser qu'ils ont une expertise. Justement du fait de cette expertise, ils devraient savoir qu’ils ne voient pas tout, mais ils ne peuvent être trop prudents et l’illusion de talent, qui n'est autre qu'une illusion de confiance en soi-même, est très forte. Par effet de halo, elle génère la confiance des autres. C'est le cercle "vertueux" de la confiance, nourri de simples impressions, voire d'illusions. Les gourous et les grands narcissiques savent de quoi je parle...
Une fois que l'on connait cette illusion de talent, on se rend compte combien le chimpanzé est digne de confiance! En effet, nous ne mesurons pas à quel point les résultats que nous obtenons sont liées à la chance, et c'est normal : le biais de cohérence est un autre biais qui nous pousse à donner du sens et à ignorer... notre ignorance. Il conduit à l'illusion de compréhension qui nous fait croire qu'il y a toujours "une raison à...". Cette quête de sens est d'autant plus forte que l'incertitude est grande. Elle peut produire toutes sortes de superstitions et de mysticisme, mais nous aurons l'occasion d'en reparler... C'est un signe! D'ailleurs, si l'on se souhaite traditionnellement nos bons voeux pour la nouvelle année, c'est certainement parce qu'il y a une bonne raison, et que l'on n'est pas si rationnels que cela... Bonne année 2019!
Ce qu'il faut retenir :
Prendre conscience de nos limites cognitives pour mieux comprendre notre monde. Nous en explorerons d'autres courant 2019.
Eviter de tomber dans l'illusion de talent et de confiance en soi en considérant jusqu'à preuve du contraire que l'autre est au moins aussi intelligent, compétent et informé.
Reconnaitre le véritable expert. Il n'affirme rien de ce qui pourrait se produire : il se reconnait à sa prudence et ne peut s'engager que sur des prévisions à court terme. De fait, il ne court pas les plateaux de télévision... S'il fallait vous en convaincre, il suffit de relire, par exemple, cet article de Slate de 2016: "Donald Trump ne sera pas Président des Etats-Unis".
Admettre que le hasard joue un rôle que l'on a tendance à minimiser, jusqu'à parier que ce soit le rôle principal. Lorsque les résultats sont probabilistes, opter pour l'hypothèse la plus proche du hasard n'est pas un risque tant que l'on accepte de perdre. S'il y a beaucoup à perdre, considérer que nous sommes aussi le jouet du biais d'optimisme, mais que nous n'aimons pas perdre, quitte à ne rien gagner... (à suivre!)











