POST-SCRIPTUM 954
AGITATION FRITE 3
Agitation Frite 1 et 2, Témoignages de l’underground français sont donc réédités par Lenka lente. Un troisième volume est sur le point de sortir, fait d’interviews pour moitié, mais aussi de textes cette fois, dont un TOP 602 commenté des meilleures productions en la matière. On en trouvera ici des extraits, régulièrement. Par exemple, JOËLLE LÉANDRE.
Son chemin, Joëlle Léandre l’a placé sous le double signe de l’humilité et de l’aventure, avec un goût du risque peu commun. D’origine modeste (son père était cantonnier et elle se plaît à dire qu’il a probablement participé à la réalisation des routes qu’elle parcourt), elle s’adonne à la musique très tôt. « J’ai commencé par le piano à 9 ans quand l’accordeur a parlé aux parents d’une classe de contrebasse s’ouvrant au conservatoire d’Aix-en-Provence. Le frère d’abord, et un an après, moi. Hasard ? Chance ? Il fallait bien trouver des élèves pour cet instrument... » Finalement, ce qui l’attira réside dans le son de la contrebasse, son corps, sa verticalité, sa présence. « Sa richesse et sa profondeur me captivaient comme la difficulté même d’aller chercher des sons dessus. »
Sa vie, pavée de rencontres s’échelonnant depuis le début des années 1980 avec des musiciens pour qui expérimenter, exprimer et partager constituent un art de vivre, s’est aussi nourrie de lectures consommées avec une anarchie frôlant la boulimie. « Les surréalistes et Antonin Artaud furent également importants. Le bouquin de Robert Lebel sur Marcel Duchamp aussi. Les mots et les sons, en fait. » Quant à ses influences musicales, elles s’avèrent multiples : Chopin et sa vie tourmentée ; Bartók et ses enregistrements de musique folklorique ; Varèse puis John Cage, Giacinto Scelsi (« sa musique est universelle ») et Derek Bailey qu’elle a tous trois rencontrés. « John dont j’avais lu For The Birds m’a fait écouter le monde autour de moi. « Laisse le son être ce qu’il est » m’a-t-il dit : il m’a ouverte à une infinité de possibles que je n’ai jamais cessé d’explorer. » Les prix, le conservatoire, la formation à la lecture et à la musique d’orchestre, sa participation à de prestigieux ensembles comme Itinéraire, 2E 2M ou l’Ensemble Intercontemporain de Pierre Boulez auraient pu la convertir à la pratique exclusive d’une musique plus ou moins académique, la détourner des chemins de traverse de l’improvisation. Au lieu de quoi elle a choisi de vivre la passion qui l’anime au quotidien, comme un acte d’amour, total et sans équivoque, avec des musiciens ayant les mêmes affinités qu’elle et laissant l’asservissement à d’autres. « La musique, c’est un langage. J’ai joué pendant vingt ans de la musique classique, contemporaine, lu des centaines de partitions, de structures et de formes complexes, belles et chiantes avant de comprendre que ce qui nous transforme et nous transcende, c’est tout simplement deux sons mis en mouvement qui peuvent nous parler du fin fond des temps. Il faut se foutre des styles, des écoles, des modes, des civilisations même, des études : il faut élaguer. Les formes et les mouvements de la création m’ont toujours interpellée. Regarde un arbre. Sa complexité, sa simplicité et sa beauté, sa tête pointue attirée par le ciel, l’espace autour. Le « laisser être », voila la chose : j’ai toujours cru au travail et à la réflexion, il faut laisser venir les choses. »
Les amis qu’elle a choisis sont ceux, qui, comme elle, ont le goût de l’aventure. Tous ont participé à sa volumineuse discographie amorcée avec l’album Taxi. Maggie Nicols, Lindsay Cooper, Irène Schweizer, Sainko Namtchylak, Annick Nozati, Lauren Newton – beaucoup de femmes, donc – mais aussi Lol Coxhill, Daunik Lazro, Paul Lovens, Anthony Braxton, John Zorn, Steve Lacy, Bill Dixon, George Lewis, William Parker et des centaines d’autres. En leur compagnie, elle se consacre à l’exploration du son : « Le son, c’est l’homme, c’est l’individu, toute son écorce, ce par quoi il passe ou doit passer, ses accidents et ses incertitudes, ses gloires et ces chambres où l’on attend, seul et fou d’aimer, de monter sur scène et de dire. Quant à l’improvisation, elle stimule la créativité, la libère : elle ne hiérarchise pas, elle s’écrit dans l’instant ; et puis, elle travaille la matière, elle questionne les formes. Il n’y a ni hommes ni femmes, ni beau ni laid. C’est une jubilation collective. » Avant de continuer : « L’improvisateur est un yogi. » Et l’improvisation, une quête spirituelle, expression qu’elle ose à peine employer. « La voie que je cherche, c’est le trop-plein avec l’objectif..., ..., ...














