Cyril Aouizerate, Ame intranquille
Il est philosophe par études, et urbaniste par affinités. Créateur du Mama Shelter, ré-activateur des Docks en Seine, il aime la nuit, mais cultive aussi l’introspection, et milite pour des projets au long cours. Rencontre avec Cyril Aouizerate au MOB, le restaurant de burgers végétaliens qu’il a crée, juché sur la Seine, côté Docks.
« J’invite toute personne à travailler plus silencieusement sur des choses réelles »
Homme des villes à l’âme contemplative
« Mes enfants ne savent pas expliquer ce que je fais », s’amuse Cyril Aouizerate. C’est que l’homme résiste, avec panache, à l’épreuve de la case. De ses projets, il dit qu’ils concrétisent une réflexion, un état du monde. Après le Mama Shelter, hôtel urbain et restaurant (à Paris, Marseille, Istanbul, Lyon et Bordeaux), et la création du MOB à New-York et Paris, il planche désormais sur un hôtel en forme de monastère laïque. Les chambres (autour de 50 €/nuit), seront d’un confort essentiel, presque monacal, avec restaurant végétalien et excellent matelas. « Autour de l’hôtel, un cloître invitera les résidents à déambuler en dehors de l’agitation de la ville, tout en étant immergé dans un urbain extrêmement fort. Biensûr, il n’y aura pas de télévision dans les chambres. » Cet hôtel introspectif, qui verra le jour à New-York et Paris, instaure une double nécessité ; celle de s’extraire du monde, pour mieux le penser, en même temps celle d’être dans le monde réel, bouillonnant et urbain. Alchimie explosive et productive entre solitude active et vibrations énergétiques.
S’extraire du monde pour penser…
Avant tout, Cyril croit aux vertus du travail solitaire, distingue le « faire » et l’« être », et croit aux forces motrices d’un projet réunissant dans son creuset plusieurs individualités. « Depuis la fin de la guerre, il est très difficile de citer un personnage qui a marqué son temps. Or Gandhi, avec trois proches, a libéré un pays sans téléphone, et sans réseau social. Je veux rappeler qu’il n’y a rien de plus puissant que deux ou trois personnes proches qui s’unissent pour faire un projet. Cette force créative est infiniment plus forte que 3 millions de like ou d’amis sur facebook. C’est là qu’il faut mettre toute son énergie, non dans l’existence virtuelle. » Chaque nouveau projet démarre d’une réflexion approfondie, et d’un temps non compressible de recherche pour en épuiser tous les aspects, condition de son appropriation. C’est de ce terreau qu’une conviction, émerge, parfois accompagnée d'un puissant changement personnel.
« Le véganisme était très loin de ma culture d’origine, et j’ai été carnivore pendant longtemps. Avant de créer MOB, j’ai travaillé sur le sujet de la viande de manière factuelle, philosophique, et historique. Il s’agissait de comprendre pourquoi l’Homme croit qu’il doit manger de la viande. En réalité, la consommation de viande tire son origine d’une dimension sacrificielle, non d’une nécessité. Et une humanité qui décide de ne plus se nourrir d’êtres vivants, c’est un saut qualitatif qui pose la question de nos droits et de notre responsabilité : quel est notre droit légitime à tuer des animaux ? Il est aussi intéressant de constater qu’une mauvaise nourriture pour le corps, l’est aussi pour la planète. Ne pas me nourrir d’êtres vivants me procure une joie absolue, alors pourquoi ne pas être heureux quand on peut le faire par des choses assez simples ?»
…au cœur du merveilleux chaos urbain
Toulouse
De son enfance passée dans le quartier du Mirail à Toulouse, « ce qu’on appelle aujourd’hui une cité, mais à une époque où il y avait de la joie de vivre », il garde le souvenir d’un bonheur mâtiné de mélancolie. « J’ai eu une enfance superbe, très simple, et pleine d’amour. Mes parents s’adoraient, je me sentais aimé. Ça peut paraître rien, mais c’est beaucoup au début d’une vie. Une certaine sonorité mélancolique a aussi baigné mes jeunes années, entre le départ d’Algérie, et la musique arabe et judéo-andalouse. Mais, j’ai compris que ce n’était pas un handicap. Accepter d’être humain, c’est d’abord accepter sa sensibilité ».
New-York
La seconde ville, profondément inscrite en lui, est américaine. À 17 ans, un voyage organisé le propulse, avec un ami, au cœur de New-York, version « underground ». Logés à Brooklyn, chez une famille juive orthodoxe, ils en épousent le rythme frénétique, fuguent tous les soirs pour ne rentrer qu’à l’aube. « On a débarqué à New-York comme des dingues. J’ai découvert la culture américaine, la littérature beatnik (Kerouac, Allen Ginsberg,Charles Murdoch), et la littérature afro-américaine, notamment avec Pimp, de Slim Iceberg. En 1987, New-York bouillonne et n’est pas très sécurisée : le tag s’installe, et le hip-hop est à l’apogée de ses fondateurs. On assiste même à un concert de Notorious Big dans une cave. Ces deux mois auraient suffi à ma vie ».
Monde réel, monde spirituel
Déjà étudiant en philosophie, il décide de continuer, et consacrera son doctorat à la notion d’idôlatrie. Il arrive à Paris en 1995, y débute une courte carrière d’enseignant à la Sorbonne. « Je n’étais pas très heureux au sens propre, je n’étais pas fait pour enseigner. Mes étudiants, pour la grande majorité, étaient là parce qu’ils n’avaient pas pu aller ailleurs. Ce désintérêt total m’irritait, ayant moi-même une fascination pour cette lecture de la vie. ». C’est à une conférence de philosophie qu’il croise Alain Taravella, à la tête du groupe Altarea-Cogedim. Les deux hommes sympathisent ; Alain Taravella aime sa manière de voir le monde, et lui confie des dossiers pour les penser différemment (notamment Bercy Village). Leur collaboration durera jusqu’en 2001, puis Cyril crée Urbantech, une structure pour développer des projets urbains complexes.
S’il refuse toute forme d’idolâtrie et de rituels, il est favorable à l’idée de « marché spirituel » . « Je croise des méthodes ancestrales, extrêmement fortes, notamment la méditation tibétaine, que j’essaie de vivre avec ma propre identité. J’ai un attachement spirituel très fort pour la capacité qu’a le bouddhisme tibétain à se détacher, à lâcher-prise, à faire preuve de compassion, et à ressentir la joie. Mais je suis trop dans l’abstraction, dans la conviction qu’il faut un saut qualitatif dans l’absence de vision, et dans le travail solitaire, pour m’enfermer dans des rituels définis ».
« Exister, c’est exercer son métier d’homme : prendre le temps d’être actif face au monde, et se poser des questions pour avancer. Chaque homme a ce travail à accomplir. » Être intranquille face au monde, ne jamais figer les choses pour leur préférer le mouvement de la vie, faite d’une fabuleuse impermanence, où l’action se nourrit de réflexion, la contemplation d’agitation, la joie de peines, la ville de vie… Réjouissons-nous !
Principes à emporter :
Ne pas avoir peur, et savoir prendre des risques. « À plusieurs moments de ma vie, le personnage du Christ m'a beaucoup aidé, et m’a permis de surmonter ma peur, de ne pas me mettre la pression bêtement. Au pire des cas, il y a toujours des gens proches pour vous offrir un lit, et à manger»
Processus de projet = recherches ouvertes sur tous les aspects d’un sujet + culture d’une conviction + exemplarité/appliquer à soi-même + se battre pour
Ne pas oublier que rien n’est plus puissant que deux ou trois personnes qui décident de s’allier et de faire un projet.
Vivre et s’extraire : « dans les moments où je le décide, je ne réponds pas au téléphone. Je refuse de confondre le fait de faire des choses, et de se poser pour penser.» Ou l'art de « s’arracher à l’urgent pour prendre une bouffée d’important » (Christophe André, Les Etats d’âme).
Apprendre à lâcher-prise : « accepter les situations de la vie, c’est devenir plus fort. L’agressivité, la haine, la bêtise ou la méchanceté sont orphelines dès lors que tu affiches un visage souriant »
Découvrir ce que chaque homme porte en lui, et ce qu’il peut en faire, prend du temps
Quelques lectures recommandées par Cyril Aouizerate :
Le livre de l’intranquillité, Fernando Pessoa. « On peut créer une religion à partir de ce livre fascinant.»
Pimp, les mémoires d’un proxénète, Iceberg Slim
Les philosophes Yeshayahou Leibowitz, Maïmonide, Levinas et Spinoza
La philosophie marxiste, et notamment Toni Négri et Karl Marx
Cyril Aouizerate/ Urbantech
http://www.cyrilaouizerate.com/
Photographe : Maud Bernos
http://www.maudbernos.com/
Texte : Tiphaine Illouz












