De Bonne Facture, Le savoir-faire fait l habit
Rencontre avec Déborah Neuberg, Fondatrice de la marque De Bonne Facture, marque de savoir-faire pour Hommes.
« De Bonne Facture repose sur un temps démultiplié »
Elle a l’élégance discrète, et des mots désormais précis pour raconter le projet De Bonne Facture, la marque qu’elle a créée il y a deux ans, autour d’une haute qualité de fabrication. Fondés sur une mise en valeur des savoir-faire, les vêtements, à peine nés, sont déjà chargés d’histoires qu’elle a choisi de nous raconter tout près de son bureau, au café Scherkhan (Paris Xème).
Quand est né De Bonne Facture ?
L’idée est née en 2011. Tout juste rentrée de Chine, j’ai pris 6 mois pour réfléchir à ce que je voulais faire. J’ai eu pas mal d’idées différentes, puis j’ai compris que le plus important était que le projet résonne avec moi-même, et les choses auxquelles je croyais. Parmi elles, l’envie d’aller rencontrer des ateliers familiaux, traditionnels, qui ont un savoir-faire très précis, très spécialisé. Ma première idée était d’aller voir ce qu’ils faisaient, et de sélectionner des choses chez eux. Je leur disais juste « j’aimerais bien venir vous voir. Je prends un train dans 2 jours », et je n’avais rien à leur montrer. J’ai commencé comme ça, à voyager dans des ateliers en France…
Mon premier voyage était à Quimper, chez Fileuse d’Arvor, un atelier familial qui existe depuis 1927. Ils avaient repris un modèle de marinière des archives de la Marine Nationale, appelée la marinière Midship, en hommage à l’officier Midship qui la portait. J’ai trouvé ça super, cette première rencontre faisait sens. J’en ai ensuite rencontré d’autres, et j’ai aussi commencé à travailler avec l’atelier Tricot Diogène, spécialiste des cravates tricotées depuis 1905 avec une histoire de famille sur 4 générations, et l’atelier Chaintron, spécialisé en maroquinerie, chez qui j’ai sélectionné une ceinture. À chaque fois, je demandais: quel est votre savoir-faire ? qu’est-ce qui est emblématique de votre atelier ? L’idée première était de puiser dans leurs archives, et de sélectionner des choses qui parlent à un client contemporain à la recherche d’un produit avec une histoire. J’ai fait des premières petites ventes avec trois choses : la marinière Midship, la cravate tricotée en 3 couleurs, et la ceinture. C’est comme ça que ça a commencé. Puis, en rencontrant d’autres ateliers spécialisés, j’ai compris que pour habiller quelqu’un, il fallait non seulement fédérer des ateliers, mais aussi amener une direction artistique cohérente.
Quel est le concept de la marque ?
Créer un vestiaire masculin qui repose sur des classiques revisités, et un système de collaboration avec des ateliers sélectionnés selon plusieurs critères. Des ateliers familiaux, avec un haut niveau de qualité, un savoir-faire spécifique et une certaine forme d’ancienneté. Si ces ateliers existent depuis moins de 40 ans, il faut une histoire forte, et une transmission des savoir-faire. La transmission crée une âme, une culture de la fabrication, et ça incarne les choses. Le fait que la même chemise soit fabriquée par tel atelier ou tel autre, incarne différemment. Sans avoir l’œil de l’initié, tu ne t’en rends pas compte, mais lorsque tu le sais, tout à coup, le vêtement ou l’objet est investi d’un sens, et c’est touchant. (Ndlr. Référence au projet de Pascal Gautrand, « When in Rome, do as Romans do », qui présente la fabrication de 30 chemises confectionnées par 30 artisans chemisiers romains d’après un modèle standard de chemise Zara. Chacune se distingue de la suivante, se faisant le reflet du savoir-faire singulier de l’atelier qui l’a produite).
Qu’est-ce qui te touche particulièrement dans l’idée de transmission ?
Il y a un rapport au temps particulier. J’aurais pu sélectionner des ateliers et leur envoyer mes dessins. Au contraire, j’ai fait un peu à l’envers, et ça s’est construit différemment. Je suis partie du terrain, j’ai été les rencontrer en m’intéressant profondément à la technique, ce qui a crée une inspiration, une culture globale, un terreau. Et puis, dans toutes nos possessions, certaines ont un sens particulier parce qu’elles nous ont été transmises.
Tu as établi le principe du double étiquetage pour rendre visible le principe de collaboration avec des ateliers. La marque « De Bonne Facture », ainsi que le « Fabriqué par », suivi du nom de l’atelier. Quelles sont les réactions des ateliers ?
Ils sont hyper contents, même si leur priorité est plutôt d’avoir des fabrications. Pour Tricots Diogène, ça a eu un vrai sens. Ils étaient très fiers et émus de revoir ce nom sur les cravates, d’autant que c’était une marque de fabricants, et que c’était « Tricots Dio ». Revoir le nom entier de la famille originelle qui fait toute la fabrication a été émouvant, notamment pour l’épouse de Luc, qui est la quatrième génération. Elle me raconte toujours que son grand-père l’avait amenée dans son couffin à l’usine pour la présenter aux ouvriers et ouvrières. Son histoire se confond avec l’histoire de cet atelier.
De Bonne Facture a nécessité du temps…
Oui. J’ai d’abord défini une sélection, puis, j’ai dessiné des choses. Par exemple, à partir du pull marin, j’ai fait un travail de coupe, de sélection de matière et de détails. J’ai choisi la pure laine vierge de marin, une laine vierge mérinos avec un maillage très serré, utilisée par les marins pour aller en mer en étant protégés du froid et des intempéries. J’ai aussi retravaillé des détails en remplaçant les boutons en plastique par des boutons en corne pressée trouvés dans un vieux stock d’un fabricant lyonnais, et ajouté une poche. La première édition De Bonne Facture, c’était un peu les bases du vestiaire. Je préfère ce terme à celui de collection, car il y a l’idée d’un vestiaire comme une bibliothèque. Pour la prochaine collection, nous allons nous concentrer sur des détails, des matières.
Quelle est ta vision des détails ?
Elle est très liée à la fabrication, et au respect de ses spécificités ; par exemple, le nombre de points par centimètres pour une chemise, le fait que telle maille ressemble à une côte 2/2, sans en être vraiment une, pour telle et telle raison. Les détails te font rentrer dans la matière et dans la technique. Il ne s’agit pas de détails plaqués, qui sautent aux yeux, mais au contraire, de détails qui font partie du vêtement, et viennent depuis l’intérieur pour donner une épaisseur.
Il s’agit presque d’une philosophie, d’une manière d’appréhender l’Homme ?
Je pense que c’est l’authenticité. Même si le mot est super galvaudé, il y a une réalité. Une approche authentique, c’est une approche plus en profondeur, plus intérieure, plus proche du produit, de sa fabrication et de sa facture. Au tout départ, mon envie de chercher ces ateliers, c’était aussi par réaction à des offres qui sont détournées et te détournent du produit, des offres où le produit devient accessoire.
Il s’agit aussi d’une certaine approche de l’achat. Tu penses que la consommation peut avoir du sens ?
Oui, je crois au fait d’amener un sens, et une histoire à un vêtement pour l’incarner, et le rendre vivant. Les gens qui ont fabriqué un vêtement l’humanise en quelque sorte. Cette réalité crée un attachement, un rapport différent au vêtement, ou à un meuble, ou à n’importe quoi d’autre. Tu vois le vêtement différemment, tu le vis différemment, et tu le portes différemment. Dans le système de la mode, une nouvelle collection efface la collection précédente, et il n’y a pas cet ancrage. Ça crée des choses surinvesties à un moment, puis elles deviennent ternes, et meurent, et tu as juste envie de les jeter. De Bonne Facture, c’est garder ses vêtements plus longtemps, mais aussi avoir envie de les garder indéfiniment dans une armoire, car ils ont été fabriqués avec soin par un atelier particulier.
Peux-tu nous parler d'un objet vivant à tes yeux, qui a une histoire ?
(Ndlr. Déborah nous parle du foulard qu’elle porte sur les photos)
C'est une histoire assez rigolote. Sur le chemin de l'atelier Hervier Productions, à Chatillon sur Indre, nous avons croisé un panneau sur la route indiquant "Ferme laine mohair". On était déjà très en retard, mais ce panneau m'a intriguée, et on a déboulé chez la fermière qui élève des chèvres mohair et fait partie d'une coopérative. Elle avait une petite boutique en plein milieu de la campagne, dans sa ferme, avec des écharpes de toutes les couleurs et des vêtements qu'elle tricotait ou tissait elle-même, grâce à un métier à tisser traditionnel. Du coup on a foncé à l'atelier, et on y est retournés après. Je lui ai posé plein de questions sur son savoir-faire, et je suis repartie avec cette écharpe orange ! La ferme s'appelle la Ferme des Hauts Bourdiers, et est à Nouans les Fontaines.
Pourquoi De Bonne Facture ?
Cette expression signifie un produit fait selon un certain savoir-faire. Le nom est venu quand j’ai commencé à rencontrer les ateliers. Un jour, j’expliquais à une amie, journaliste et écrivain, que l’idée n’était pas de créer une marque comme les autres, mais vraiment d’apporter des produits qui soient de bonne facture. Et elle m’a dit « mais pourquoi tu ne l’appelles pas comme ça » ?. Certains m’ont dit c’est trop long, pas facilement traduisible. Mais l’idée d’avoir un nom qui ait un sens, qui veuille dire quelque chose et qualifie les vêtements me plaisait. Et finalement, en anglais, je dis « Facture is like Factory » (le faire, la fabrication), et les anglo-saxons comprennent très bien.
Quelles sont tes sources d'inspiration ?
Un mélange de choses très contemporaines : ce qu'il se passe en ce moment dans tous les domaines (art, blogs, style, graphisme...), et l'univers des messieurs d'un certain âge qu'on peut croiser dans la rue, de tous milieux d'ailleurs. Je trouve qu’il y a quelque chose de spécial dans leur attention à leurs vêtements. D'ailleurs j’adorais la rubrique "Old men's style" que le Sartorialist avait au tout début de son blog, en 2006. J’ai la chance d’être entourée de deux personnes extraordinaires parmi mes proches qui ont respectivement 65 et 93 ans. On finit toujours devant leurs armoires, ou leurs malles, à la campagne, à discuter de leurs pièces : costumes sur mesure faits à Budapest pendant la guerre froide avec des laines anglaises, cravates tricotées Hermès, chemises Brooks Brothers, ceintures et pardessus conservées de leur service miliaire; et tant d'autres belles choses....
Comment s’organise ton temps en tant que fondatrice et directrice artistique de De Bonne Facture ?
J’essaie de plus en plus d’avoir du temps pour moi, pour avoir un semblant de vie personnelle. Mais, dans un projet comme celui-ci, tu es tout entier confondu avec ton projet, tu y penses tout le temps ! Au moment de définir le concept, je me posais tout le temps des questions, j’étais tout le temps à réfléchir à des trucs, à mâturer. Il n’y a pas vraiment d’horaires, je n’ai pas de limite à mon temps de travail. J’ai même peur de partir en vacances, j’ai pas envie. J’ai accepté de bientôt partir 10 jours, mais je pète un câble à cette idée ! (rires) ça te coupe, ça t’éloigne, j’ai pas envie d’être coupée, je vais bosser quand même, j’ai envie de travailler.
Ton moment favori dans la journée pour créer ?
Pas un moment en particulier, mais il faut que je sois seule. En général, c’est le soir que je commence à me sentir bien pour travailler. Dans la journée, c'est assez pénible.
Charlotte Cochet-Terrasson de l’agence RO.S.A, pour ce qui touche à la communication visuelle. Anaïd de Dieuleveult photographie les produits, et les ateliers. Alice de Montalivet s’occupe du blog, des Carnets De Bonne Facture, des portraits de savoir-faire, avec une plume et un ton particulier. Et je m’occupe de tout ce qui touche à la direction artistique des produits et des ventes. Elles ont tout de suite compris la singularité du projet. On partage une même vision, et c’est grâce à nos interactions que c’est aussi clair et cohérent aujourd’hui.
C'est pour atteindre cette cohérence et cette clarté, qu'il a fallu du temps…
Tu peux aussi ne pas prendre le temps, et te lancer très vite en ayant une idée vague, ça fait très start-up. J’ai été assez perturbée par ça, dans le milieu des start-up parisiennes, car les temporalités du Web étaient très représentées. Mais, je me suis rendue compte que passer deux ans à définir un projet, c’était pas grave. Au contraire, même, il fallait prendre le temps de l’ancrer, de l’identifier, de le singulariser, car tout ce temps crée quelque chose, donne une valeur et une identité. Monter un projet de marque c’est long, et on m’a justement dit « prends ton temps », car si tu arrives sur le marché de la mode avec un truc bancal, on ne te le pardonnera pas, et là, tu auras perdu ton temps
Quelle relation entretient De Bonne Facture avec le temps ?
De Bonne facture repose sur un temps démultiplié. Ça repose sur toute l’ancienneté des fabricants, toute leur histoire. C’est une nouvelle marque, un nouveau projet, mais riche, et qui s’ancre dans des racines qui vont puiser assez en arrière. C’est dans son temps, mais pas simplement dans l’aujourd’hui, et dans l’éphémère, il y a tout ce passé qui est incorporé dans les valeurs de la marque. La création le projette aussi dans l’avenir.
La première édition De Bonne Facture est 100% Made in France. Crois-tu en un retour du Made in France ?
Je ne suis pas bloquée sur le Made in France. Mon projet, c’est de mettre en œuvre des savoir-faire. L’idée initiale était de créer un vestiaire complet, et de trouver un atelier avec un savoir-faire précis, pour chaque élément du vestiaire. Cette idée m’enthousiasmait beaucoup ! Mais aller chercher des savoir-faire ailleurs n’est pas du tout incompatible. Le projet De Bonne facture est dans une logique de « Made By », fabriqué par. Il s’agit de remettre le focus sur l’atelier, avec sa patte, son histoire, son savoir faire transmis de génération en génération. Le Made By est plus évocateur et pertinent que le « Made in » d’un pays, et c’est une réalité qui a un sens. Le Made in France recouvre tellement de réalités différentes. Et puis, surtout, De Bonne Facture est une marque qui s’adresse à tout le monde, sans aucune frontière.
Quel est ton livre de chevet en ce moment ?
La biographie de Jean Genet par Edmund White.
Oui, une Casio que mon petit frère m’a offerte, il y a 4 ans. Elle avance de trois minutes, car je suis souvent en retard. On les avait quand on était petits, aujourd’hui tout le monde les porte.
De Bonne Facture: http://debonnefacture.fr/ (et sur Facebook et Twitter)
Photographe: Maud Bernos, http://maudbernos.com/ (pour les 2 portraits de Déborah)
Anaïd de Dieuleveult pour les photographies des produits et ateliers.
Entretien: Tiphaine Illouz
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