AGITATION FRITE 2 : DANS UNE GRANDE SOLITUDE, À L’HARMONIUM
Agitation Frite 1, Témoignages de l’underground français est donc sorti chez Lenka lente. Un second volume est en préparation. La forme en est la même : un peu moins d’une quarantaine d’entretiens dont la plupart, cette fois, sont inédits. On en trouvera ici des extraits, régulièrement. Par exemple, Michel Henritzi (Dustbreeders, Discom, Howlin’ Ghost Proletarians)…
Le label historique de Dustbreeders s'appelle Élevage de poussière. Celui que tu as consacré à l'improvisation et créé dans les années 2000 se nomme À bruit secret. Quel est le sens de ces deux emprunts à Marcel Duchamp ?
Au-delà de l’intérêt qu'on pouvait avoir pour le geste artistique radical et iconoclaste de Duchamp, Élevage de poussière s'est imposé à nous (Dustbreeders) du fait qu'on plaçait au centre de notre dispositif instrumental des platines sur lesquelles on jouait des vinyles dans une idée de détournement. On pouvait y voir une analogie avec les ready-made de Duchamp. Qu'est-ce qui ressemble le plus à un élevage de poussière qu'un vinyle oublié sur une platine ? Cela nous a dès lors semblé un nom idéal pour un label vinyle. Il n’était pas question de produire des CD ou des cassettes.
À bruit secret relève toujours de mon intérêt pour Duchamp, mais cette fois, plutôt pour l'aspect conceptuel de son œuvre qui était, à cette époque, en résonance avec ce qui m’intéressait dans la musique improvisée de cette période, et plus particulièrement dans la scène japonaise « réductionniste », même si ses musiciens ne se reconnaissent pas dans ce terme : je pense à Taku Sugimoto, Toshimaru Nakamura, Sachiko M ou Otomo Yoshihide. J’ai fait le choix du CD pour ce label parce qu'il effaçait toute impureté sonore produite par la lecture d’une platine vinyle. Et à considérer cet objet de reproduction qu'est un CD, on peut le voir comme la pièce de Duchamp nommée « À bruit secret », cette petite sculpture dans laquelle un objet non révélé est enfermé et produit un bruit si on le manipule. Le CD est un objet énigmatique en soi, qui ne produit du son que si on le fait tourner dans un lecteur, sinon la musique qu'il enferme nous reste inaudible, secrète. Le nom s'est une fois encore très vite imposé. Duchamp demeure aujourd’hui encore, et pour de nombreux artistes, une boîte à idées.
Une autre boîte à idées, dans ce qui guide tes choix esthétiques, qu'ils soient écrits (puisque tu écris sur la musique aussi), ou sonores (que tu produises les disques des autres ou enregistres les tiens), pourrait être Guy Debord, non ?
C’est à travers ses écrits que Debord a été important pour moi, au travers des clés qu’il nous a données pour comprendre la société du spectacle, notre société. Après je crois que, comme beaucoup de jeunes gens, j'ai pu en avoir une lecture naïve, ou tout au moins une approche purement intellectuelle sans l’éprouver dans une pratique révolutionnaire. Debord m’a plus apporté dans ma critique des musiques, et surtout des musiques dites expérimentales ou radicales que dans ma pratique musicale. Ce que nous apprend la lecture de Debord, c'est que ces musiques qu'on dit extrêmes, radicales, subversives, n'échappent pas au spectacle qu'elles semblent dénoncer. Que la musique dite noise n'est au fond qu'une expérience narcissique et illusoire dans sa critique des musiques mainstream : car il y a une même économie a l'œuvre, un même star system, une même répétition que dans toute la culture marchande. À chacun d'en retirer quelque chose ou non, comme pour n'importe quelle symphonie ou blues. La musique noise n'affirme qu'une différence très narcissique. Je me souviens d'une interview d'Alessandro Bosetti qui posait la question de la radicalité révolutionnaire en demandant qu'est-ce qui était plus révolutionnaire entre une composition de Luigi Nono qui déconstruisait la chanson populaire « El pueblo unido jamás será vencido » ou 5000 personnes qui reprenaient cette même chanson dans un stade de foot. La musique noise n'est finalement que l'écho amplifié du bruit du capital. Pour répondre à ta question, Debord m'a toujours posé problème dans ma pratique. Je me considère juste comme un bluesman, un petit blanc cultivé qui exprime ses colères, ses frustrations, son blues. That's all.
Avant d'évoquer ta pratique, parlons de tes écoutes, celles qui t'ont fait. Tu n'as probablement pas commencé par écouter du blues ?
Quand on a 14-15 ans, on découvre les choses au hasard des rencontres, d’une pochette, sans trop rien connaitre aux styles, genres, enjeux qui s'y jouent.
En vrac, les premiers disques que j’ai achetés, de mémoire : Léo Ferré avec Zoo ; Catherine Ribeiro & Alpes ; Catharsis, Ange, Led Zeppelin, Pink Floyd, Iron Butterfly, Deep Purple, Jefferson Airplane, Can et King Crimson. Tout ça, je l’écoute alors sans hiérarchie, avant la rupture punk que je découvre dès 1976. Ensuite il y a une série d’articles dans la revue Best qui m’introduisent aux Stooges, MC5 et Velvet Underground. Là, c'est le coup de foudre, je sens une vraie connexion avec cette sauvagerie rock. Les pochettes me fascinent : White Light/White Heat du Velvet, comme un trou noir, et les flammes de Fun House. Un des tous premiers concerts que j’ai vu, et qui m’a marqué, c’est Nico bourrée sur scène, dans une grande solitude, à l’harmonium, devant un public hostile venu pour Magma. Arrivent ensuite les premiers LP punk : Damned, Stranglers, Buzzcocks. Je veux évidemment jouer dans un groupe punk !
Comme tous mes copains de lycée, je voulais jouer dans un groupe punk, mais personne ne voulait jouer avec moi : on me disait que j'étais un guitariste trop nul, ce qui était vrai, mais j'avais cette idée naïve, que pour faire cette musique, on n'avait pas besoin de savoir jouer, qu’il suffisait de faire du « bruit » avec n'importe quel instrument et de « crier » sa rage, ses rêves ou ses colères. Finalement, le punk était déjà un mouvement très conservateur, tout du moins en France. J’ai fait mes trucs, seul, avec un magnéto cassette et une guitare, en passant des enregistrements d'usine, de rue, etc., que je trouvais sur des disques de bruitage pour le cinéma. Mes idoles à l'époque étaient Fripp et Eno, plus que les punks en fait. Jusqu'à ce que je découvre, peu après, la no wave, et surtout Throbbing Gristle, qui m'ont ouvert à une approche différente de ce que pouvait être le punk-rock. Une approche connectée à l'art contemporain et à la littérature. Je découvrais en même temps Burroughs, Artaud, Ginsberg, K. Dick…
Un magazine ou un fanzine t'informait des disques à acheter ?
Jusqu’en 1977-1978, Rock & Folk et Best (comme je disais) orientaient mes achats de disques. Quelques années plus tard, j'ai découvert le monde des fanzines : New Wave, Atem, Forced Exposure et d'autres dont j’ai oublié le nom..., ..., ...