EINSTEIN, LE SEXE ET MOI – EINSTEIN, SEX AND I
“ 1. Bienvenue dans mon monde
Je suis autiste Asperger. Ce n’est pas une maladie, je vous rassure. C’est une différence. Je préfère réaliser des activités seul plutôt qu’avec d’autres personnes. J’aime faire les choses de la même manière. Je prépare toujours les croque-monsieur avec le même Leerdammer. Je suis fréquemment si absorbé par une chose que je perds tout le reste de vue. Mon attention est souvent attirée par des bruits discrets que les autres ne perçoivent pas. Je suis attentif aux numéros de plaques d’immatriculation ou à tous types d’informations de ce genre. On m’a souvent fait remarquer que ce que je disais était impoli, même quand je pense que c’était poli. Quand je lis une histoire, j’ai du mal à imaginer à quoi les personnages pourraient ressembler. Je suis fasciné par les dates. Au sein d’un groupe, il m’est difficile de suivre les conversations de plusieurs personnes à la fois. Quand je parle, il n’est pas toujours facile de placer un mot. Je n’aime pas particulièrement lire des romans. Je trouve qu’il est compliqué de se faire de nouveaux amis. Je repère sans cesse les mêmes schémas dans les choses qui m’entourent. Je préfère aller au musée qu’au théâtre. Cela me dérange quand mes habitudes quotidiennes sont perturbées. J’aime beaucoup les calembours comme “J’ai mal occu, j’ai mal occu, j’ai mal occupé ma jeunesse.” Parfois je ne sais pas comment entretenir une conversation. Je trouve qu’il est difficile de lire entre les lignes lorsque quelqu’un me parle. Je note les petits changements dans l’apparence de quelqu’un. Je ne me rends pas toujours compte que mon interlocuteur s’ennuie. Il m’est extrêmement difficile de faire plus d’une chose à la fois. Parfois, au téléphone, je ne sais pas quand c’est mon tour de parler. (…) J’ai le même âge que Novak Djokovic et un an de moins que Rafael Nadal. Quand je regarde un film où un personnage fait des cupcakes, je passe tout le reste du film à me demander combien de cupcakes ont été cuisinés exactement. Je ne supporte pas de porter des jeans trop serrés. Une exposition à une source de lumière trop vive me plonge dans un état de panique. (…) J’aime beaucoup les lasagnes, le chocolat à l’orange, la Patagonie et les chansons de Leonard Cohen. Bienvenue dans mon monde.
PREMIÈRE PARTIE : LE NEUF POINTS GAGNANTS
(…) J’allais enregistrer les émissions de Questions pour un super champion, celles du dimanche où s’affrontent les vainqueurs de l’émission quotidienne. J’ai gagné trois fois la quotidienne au printemps ; j’ai perdu à la quatrième, heureusement, on m’a appelé pour participer aux prestigieuses Questions pour un super champion. On était le 15 août, jour de l’Assomption de la Vierge. J’avais mes écouteurs dans les oreilles avec la liste des batailles célèbres classées par date anniversaire dans l’année.
14 janvier 1797 : Rivoli. 8 février 1807 : Eylau. Du 13 mars au 7 mai 1954 : Diên Biên Phu.
Mon cœur cognait si fort que j’avais l’impression d’avoir un second cœur entre les yeux. J’avais une veine qui palpitait entre mes sourcils, le sang affluait à mes tempes – mon cerveau saignait à toute vitesse. Super Champion. J’ai fini par m’endormir vers quatre heures, épuisé. (…)
L’assistante ne s’est pas présentée, elle prend un sèche-cheveux et commence à me sécher. Je transpire horriblement. Plus elle me sèche et plus je transpire, c’est beau et ironique comme un poème de Fernando Pessoa.
Au bout de vingt minutes, l’assistante laisse tomber. Elle ne m’a pas encore dit bonjour. J’ai l’impression que ma vie est en jeu, mais la production est concentrée sur mes aisselles.
Heureusement Marie-Victoire arrive. Je n’invente rien, Marie-Victoire s’appelle Marie-Victoire. C’est une femme adorable. Elle travaille à Questions pour un champion. Je l’ai rencontrée lors du tournage des émissions quotidiennes. Au sein de la production, elle est en charge des candidats.
– Bienvenue, Olivier. On va te préparer pour l’émission. Tu sais, ce n’était pas pressé, tu ne tournes qu’à dix-sept heures.
Marie-Victoire m’emmène à l’habillage
Elle regarde dans le grand sac de sport rouge que j’ai trimballé, où j’ai fourré en vrac les cinq tenues de rechange obligatoires exigées par l’émission. Tout est froissé et sale, et Marie-Victoire fait une moue de dégoût, de tendresse maternelle et de dépit. Elle se dirige vers un portant plein de chemises, farfouille dans les cintres et m’en tend une verte qui appartient à la production.
Une chemise verte ? Ma grand-mère Josefa m’a toujours dit que cette couleur porte malheur. Je refuse catégoriquement. C’est à cause d’une chemise verte que j’ai perdu aux émissions quotidiennes. Le pire souvenir de ma vie.
Je veux ma chemise rouge. C’est à prendre ou à laisser. Les négociations sont âpres.
Marie-Victoire abandonne et m’autorise à garder ma chemise rouge. Puis direction le maquillage. Difficile de me maquiller les paupières. Je n’aime pas trop qu’on me touche le visage, encore moins les yeux. Coiffure. Encore un coup de sèche-cheveux sous les aisselles.
Marie-Victoire me dit que c’est bon, je peux souffler :
Olivier LIRON, EINSTEIN, LE SEXE ET MOI, Alma Éditeur, 2018. Extraits des pages 11 à 20.