[paru dans le super zine Encrages- mars 2019]
Dix neuf. Dix neufs dessins, plus ou moins grands, plus ou moins voyants qui se baladent sur mon corps, qui le marquent indélébilement et que pourtant j’oublie régulièrement.
Dix neuf fois, l’aiguille a fait des allers-retours dans ma peau à une vitesse folle, des fois j’ai eu mal, d’autres pas du tout, mais à chaque fois j’ai aimé ça. J’ai aimé le relief des traits, le bruit de la machine, le cellophane ensanglanté, la pommade pendant des jours, j’ai aimé voir le dessin se fondre dans le décorps, être surprise à chaque reflet dans le miroir.
Ils sont dix neufs pour m’accompagner partout où je vais. Je m’en sers de pense-bête, de souvenirs, de décoration ou de bouclier. D’ailleurs, quand je sens un regard qui m’agace dans le métro je retrousse les manches et je laisse la louve faire ce qu’elle sait le mieux faire, effrayer, faire douter, faire reculer.
Je ne peux pas tous les expliquer, tous les contextualiser, leur donner une histoire pleine de sens caché et passionnante qui me ferait passer pour une meuf profonde et intelligente. Pour être honnête, je dirais plutôt que ça se passe comme ça :
Il y a des jours sans. Des jours où un gouffre immense s’ouvre à l’intérieur, un vide abyssal qui ne saurait se remplir, un puits sans fond de solitude et de mélancolie. Ces jours là, j’ai envie de prendre une aiguille et de l’enfoncer dans ma peau pour écrire Loved, voilà tu ne l’oublieras pas cette fois.
Et il y a tous les jours avec, les jours qui me donnent envie de les marquer pour ne surtout pas les oublier, mon corps comme un post-it géant des moments de force, des moments de vie, des moments où le sang circulait comme un fou dans mes veines.
Désormais, le corps que je vois dans le miroir n’est plus celui qu’il connaissait il y a 8 ans. Ce corps là, il lui est étranger. Il est vierge de ses mains. Il n’en connait aucun recoin. Le corps que je dévoile maintenant est comme une toile sur lequel d’autres ont peint des choses que tu observes avec tes mains et que tu balaies avec tes yeux. Tu les regardes attentivement, et moi pendant ce temps là, je ne pense plus à me cacher.
Je me suis faite tatouer pour devenir adulte je crois, pour couper avec l’image de perpétuelle enfant que je semblais renvoyer. Je voulais m’endurcir, je voulais qu’on arrête de me parler comme si j’avais quatre ans dès que j’arrivais quelque part, je voulais qu’ils se méfient et qu’on m’accepte, qu’ils me voient traitre et qu’on me considère comme faisant partie de la famille. Je voulais marquer la différence entre eux et moi, sortir des codes de la féminité qui m’étaient tombés dessus si jeune et sans que je ne demande rien. Sortir de la catégorie de la gentille meuf inoffensive qui m’était plaquée par les mêmes qui trouvent aujourd’hui que nos dessins sont toujours trop. Trop gros, trop brouillon, trop coloré, pas assez réfléchi, pas assez impressionnant, vulgaire, agressif… Parce que dieu sait qu’il ne faudrait surtout pas nous laisser vivre sans policer notre corps, sans nous mener à l’échec inévitable : nous sommes des hordes vulgaires pour certains, pas assez tatoué.e.s pour d’autres, trop masculinisé.e.s avec nos bras recouverts ou au contraire, pas assez courageuses avec nos dessins cachés sur nos flancs, souvent jamais assez réfléchis, ou trop communs.
Moi, je ne voulais plus être lisse, je voulais devenir rugueuse, je voulais faire des choix définitifs. Je voulais faire quelque chose qui n’appartiendrait qu’à moi. Je voulais probablement être cool aussi. Et puis je voulais avoir mal, serrer les dents et ne pas pleurer.
Je me suis faite tatouer pour être protégée, escortée, pour ne plus être à nue, totalement nue, pour avoir une armure incrustée. Je me suis faite tatouer pour me trouver belle aussi, pour tenter de m’aimer un peu plus, pour sublimer un corps que j’avais oublié, pour le trouver beau, pouvoir le regarder dans le miroir, pour avoir à nouveau envie de le montrer aux gens qui me faisaient mouiller.
Des fois, je me demande si je ne me suis pas aussi faite tatouer pour sentir tes doigts parcourir les lignes qui sillonnent mes cuisses et mes bras.