Je suis fiĂšre de vous annoncer que mon premier roman sort le 2 septembre aux Editions Cambourakis !

Janaina Medeiros

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@marciawanders
Je suis fiĂšre de vous annoncer que mon premier roman sort le 2 septembre aux Editions Cambourakis !
Mille gouttes
[paru dans le numĂ©ro 5 de Terrain Vague - https://revueterrainvague.bigcartel.com/]Â
 ça commence par une goutte. Une minuscule goutte, quâelle nettoie dâun coup de langue un mardi matin. Un point rouge Ă lâextrĂ©mitĂ© de son doigt, presque invisible, quâelle oublie instantanĂ©ment.
Le soir en rentrant chez elle, elle ne voit pas la nouvelle goutte qui sâest Ă©talĂ©e cette fois, sur son doigt. Elle est trop pressĂ©e de laver sa journĂ©e, court sous la douche et la goutte se noie dans lâeau chaude savonneuse.
Le lendemain matin, son doigt saigne sans douleur, ses draps sont parsemĂ©s. Elle pense au chat, il a du la griffer dans la nuit, elle ne se serait pas rĂ©veillĂ©e. La plaie disparaĂźt sous un pansement quâelle applique soigneusement, comme une enfant, la langue pincĂ©e avant de partir au travail.
Le jeudi, il y a une tache sur lâoreiller. Mia lâexamine, Ă©tudie sa forme, la tache est sĂšche et son corps intact. Dans la salle de bain, nue devant le miroir, Mia observe, triture, soulĂšve, mais son corps ne rĂ©vĂšle rien, il est muet et monochrome.
Quand elle sort dans la rue, toute habillĂ©e, elle a lâimpression que quelque chose change. Les regards peut-ĂȘtre, un peu plus pressants, lâhomme au coin de la rue qui humidifie ses lĂšvres en la regardant, rien dâinhabituel mais elle est mal Ă lâaise, un peu plus gauche, un peu moins solide.
A 16h elle le sent.
Câest humide, dĂ©sagrĂ©able, ça coule le long de ses jambes, elle nâose plus bouger. Elle imagine la petite flaque qui doit se former Ă ses pieds, sous son bureau. Elle continue Ă hocher la tĂȘte en Ă©coutant la patiente dans son bureau, elle continue Ă sourire mais elle pĂ©trifiĂ©e, elle ne veut pas baisser les yeux et regarder.
Elle ne se lĂšve pas pour raccompagner la dame Ă la porte.
Quand elle voit lâĂ©tendue des dĂ©gĂąts, elle se met Ă trembler. Le sol est Ă©carlate, sa chaise trempĂ©e et son pantalon poisseux, sa bouche remplie de fer.
Elle tente dâĂ©ponger avec lâune des serviettes qui trainent dans son bureau, mais le sang refuse dâĂȘtre absorbĂ©, il est partout, il suinte de ses pores, il sĂšche dans le creux de son genou, il forme une croute autour de sa peau qui refuse de partir. Mia panique. Elle sort de son bureau pour prendre le mĂ©tro, sans dire au revoir Ă ses collĂšgues, elle voudrait partir loin et vite. En sortant de lâhĂŽpital, personne ne la regarde, le vigile lui souhaite une bonne soirĂ©e, elle croise un infirmier qui lui parle du beau temps, elle hurle Ă lâintĂ©rieur mais ils ne voient rien de son trouble ni de lâurgence, son sang est transparent.
Elle marche vite dans la rue, ses jambes manquent de sâemmĂȘler quand elle dĂ©vale lâescalier du mĂ©tro. Le sang a arrĂȘtĂ© de couler, il coagule au niveau des chevilles et sâĂ©caille. Elle a lâimpression que tout le monde la voit, que tout le monde la dĂ©visage, elle respire fort, comme on lui a appris en cas de crise. Gonfler le ventre, remplir les poumons, Ă©largir les Ă©paules, vider le ventre, baisser la cage thoracique. Son pouls ralentit.
Quand sa station arrive, câest tout juste si elle ne court pas pour arriver chez elle, Ă grandes enjambĂ©es, la clĂ© dĂ©jĂ dans la main. Dans son appartement, elle jette ses affaires par terre et se prĂ©cipite sous la douche, elle frotte, frotte comme une dingue, elle veut tout faire disparaitre, elle pense quâen frottant le sang partira et ne reviendra plus, elle ne voit pas la plaie qui ne cicatrise pas, elle ne remarque pas lâabcĂšs quâelle aurait du nettoyer et qui a pris de lâampleur, juste derriĂšre son Ă©paule, dans le coin de son corps auquel elle ne peut accĂ©der seule. Lâeau rouge coule dans le siphon, Mia pleure en silence, elle voudrait que ça sâarrĂȘte, elle voudrait comprendre.
Le lendemain la tache est lĂ au rĂ©veil et Mia suinte de partout. De minuscules gouttes qui sortent de son corps, qui reviennent, qui refusent de cĂ©der. Câest toutes ses pores qui sont ouvertes, une hĂ©morragie lente et invisible qui la rend plus fatiguĂ©e. Elle appelle le travail pour dire quâelle ne pourra pas venir, et reste en boule dans son lit dĂ©jĂ maculĂ©. Elle nâappelle personne dâautre, car elle ne saurait pas quoi dire. Elle ne veut pas sortir, elle pense quâelle est devenue de celles dont on devine au premier regard quâelle est une saigneuse, une blessĂ©e. Elle ne sait pas encore que les gens ne devinent pas, parce que les gens prĂ©fĂšrent ne rien savoir. Elle fixe le plafond pendant des heures pour tenter de comprendre, quâest ce quâelle a bien pu faire pour ĂȘtre punie, pour ne pas cicatriser, pour saigner invisible.
 AprĂšs une semaine au lit, elle remarque quâelle survit. Que son sang est partout, mais surtout dans son corps.
 Au bout de deux semaines, elle sây est habituĂ©e, Ă sa peau perlĂ©e de rouge, elle ne sait pas vraiment quoi faire dâautre de toute façon. Elle a repris le travail, porte des vĂȘtements longs, et beaucoup de pansements qui ne font rien mais qui la rassurent. Elle fonctionne au ralenti, mais elle fonctionne quand mĂȘme. Elle ne cherche plus Ă comprendre, elle a lĂąchĂ© prise. Elle fait juste plus attention depuis la fois ou elle a Ă©tĂ© dĂ©jeuner avec un collĂšgue. En sortant du restaurant, lorsquâelle est passĂ©e devant lui, il a avancĂ© sa tĂȘte comme par rĂ©flexe et a humĂ© son odeur, son odeur mĂ©tallique, et ses yeux ont changĂ© lâespace dâun instant. Il sâest mis Ă sourire en se rapprochant, il a mis son doigt Ă cĂŽtĂ© de son omoplate, prĂšs de lâaisselle, prĂšs de la plaie, comme pour goĂ»ter et elle nâa pas osĂ© se dĂ©gager. Elle a remarquĂ© quâils Ă©taient nombreux Ă tourner autour de la plaie, que les yeux de certains devenaient fous Ă lâapproche de lâeffluve pleine de fer, quâils rapprochaient leurs jambes et leurs mains, toujours plus proches. Elle nâa pas encore compris quâelle a le droit de se dĂ©fendre mais ça viendra, petit Ă petit. Pour lâinstant, elle se sent comme une proie, un gibier que lâon peut pister sans mĂȘme sortir les chiens, rien quâau fumet dont elle est persuadĂ©e quâil est pestilentiel.
 Il y a quelques jours, elle est sortie boire un verre avec des amies, et elle lâa vue. Elle a vu les reflets rouges sur la peau de la fille qui parlait et qui tirait ses manches pour couvrir ses poignets. Elle a vu les taches sur la chemise pourtant sombre et le dessous des ongles foncĂ©s. Elle a vu ses sursauts Ă chaque fois que la porte du bar sâouvrait. Alors quand les autres sont parties, elle sâest approchĂ©e dâelle, et un peu gĂȘnĂ©e, elle lui a posĂ© la question. Elle lui a parlĂ© de sa peau suintante, et des lĂšvres humides de certains hommes du mĂ©tro, elle lui a parlĂ© des pansements qui se remplissent trop vite et des cauchemars et des draps maculĂ©s. Elle lui a racontĂ© le bain teintĂ© hier, et la nouvelle plaie quâelle a sentie du bout des doigts, lâangoisse des autres, et les cernes sous les yeux. La fille lâa Ă©coutĂ©e, patiemment, et a relevĂ© ses bras de chemises. Elle lui a montrĂ© sa peau, recousue et usĂ©e, rougie lĂ oĂč lâaiguille Ă©tait entrĂ©e et ressortie. Certaines cicatrices Ă©taient presque invisibles, dâautres grossiĂšres et bosselĂ©es, lâune semblait tenir grĂące Ă du fil de pĂȘche, recousue Ă la va vite. Et sans un mot, elle a sorti une trousse, une toute petite trousse, et au milieu de ce bar de la rue Saint Denis, elle a pris lâaiguille, la bobine de fil, elle a relevĂ© le teeshirt de Mia, et elle a commencĂ© Ă recoudre.  Â
It's been lovely but I have to scream now - spécial Hasard
Lâarmure
[paru dans le super zine Encrages- mars 2019]
Dix neuf. Dix neufs dessins, plus ou moins grands, plus ou moins voyants qui se baladent sur mon corps, qui le marquent indĂ©lĂ©bilement et que pourtant jâoublie rĂ©guliĂšrement.
Dix neuf fois, lâaiguille a fait des allers-retours dans ma peau Ă une vitesse folle, des fois jâai eu mal, dâautres pas du tout, mais Ă chaque fois jâai aimĂ© ça. Jâai aimĂ© le relief des traits, le bruit de la machine, le cellophane ensanglantĂ©, la pommade pendant des jours, jâai aimĂ© voir le dessin se fondre dans le dĂ©corps, ĂȘtre surprise Ă chaque reflet dans le miroir.
 Ils sont dix neufs pour mâaccompagner partout oĂč je vais. Je mâen sers de pense-bĂȘte, de souvenirs, de dĂ©coration ou de bouclier. Dâailleurs, quand je sens un regard qui mâagace dans le mĂ©tro je retrousse les manches et je laisse la louve faire ce quâelle sait le mieux faire, effrayer, faire douter, faire reculer.
 Je ne peux pas tous les expliquer, tous les contextualiser, leur donner une histoire pleine de sens cachĂ© et passionnante qui me ferait passer pour une meuf profonde et intelligente. Pour ĂȘtre honnĂȘte, je dirais plutĂŽt que ça se passe comme ça :
Il y a des jours sans. Des jours oĂč un gouffre immense sâouvre Ă lâintĂ©rieur, un vide abyssal qui ne saurait se remplir, un puits sans fond de solitude et de mĂ©lancolie. Ces jours lĂ , jâai envie de prendre une aiguille et de lâenfoncer dans ma peau pour Ă©crire Loved, voilĂ tu ne lâoublieras pas cette fois.
 Et il y a tous les jours avec, les jours qui me donnent envie de les marquer pour ne surtout pas les oublier, mon corps comme un post-it gĂ©ant des moments de force, des moments de vie, des moments oĂč le sang circulait comme un fou dans mes veines.
 DĂ©sormais, le corps que je vois dans le miroir nâest plus celui quâil connaissait il y a 8 ans. Ce corps lĂ , il lui est Ă©tranger. Il est vierge de ses mains. Il nâen connait aucun recoin. Le corps que je dĂ©voile maintenant est comme une toile sur lequel dâautres ont peint des choses que tu observes avec tes mains et que tu balaies avec tes yeux. Tu les regardes attentivement, et moi pendant ce temps lĂ , je ne pense plus Ă me cacher.
 Je me suis faite tatouer pour devenir adulte je crois, pour couper avec lâimage de perpĂ©tuelle enfant que je semblais renvoyer. Je voulais mâendurcir, je voulais quâon arrĂȘte de me parler comme si jâavais quatre ans dĂšs que jâarrivais quelque part, je voulais quâils se mĂ©fient et quâon mâaccepte, quâils me voient traitre et quâon me considĂšre comme faisant partie de la famille. Je voulais marquer la diffĂ©rence entre eux et moi, sortir des codes de la fĂ©minitĂ© qui mâĂ©taient tombĂ©s dessus si jeune et sans que je ne demande rien. Sortir de la catĂ©gorie de la gentille meuf inoffensive qui mâĂ©tait plaquĂ©e par les mĂȘmes qui trouvent aujourdâhui que nos dessins sont toujours trop. Trop gros, trop brouillon, trop colorĂ©, pas assez rĂ©flĂ©chi, pas assez impressionnant, vulgaire, agressif⊠Parce que dieu sait quâil ne faudrait surtout pas nous laisser vivre sans policer notre corps, sans nous mener Ă lâĂ©chec inĂ©vitable : nous sommes des hordes vulgaires pour certains, pas assez tatouĂ©.e.s pour dâautres, trop masculinisĂ©.e.s avec nos bras recouverts ou au contraire, pas assez courageuses avec nos dessins cachĂ©s sur nos flancs, souvent jamais assez rĂ©flĂ©chis, ou trop communs.
Moi, je ne voulais plus ĂȘtre lisse, je voulais devenir rugueuse, je voulais faire des choix dĂ©finitifs. Je voulais faire quelque chose qui nâappartiendrait quâĂ moi. Je voulais probablement ĂȘtre cool aussi. Et puis je voulais avoir mal, serrer les dents et ne pas pleurer.
 Je me suis faite tatouer pour ĂȘtre protĂ©gĂ©e, escortĂ©e, pour ne plus ĂȘtre Ă nue, totalement nue, pour avoir une armure incrustĂ©e. Je me suis faite tatouer pour me trouver belle aussi, pour tenter de mâaimer un peu plus, pour sublimer un corps que jâavais oubliĂ©, pour le trouver beau, pouvoir le regarder dans le miroir, pour avoir Ă nouveau envie de le montrer aux gens qui me faisaient mouiller.
 Des fois, je me demande si je ne me suis pas aussi faite tatouer pour sentir tes doigts parcourir les lignes qui sillonnent mes cuisses et mes bras.
Le numero spécial Corps <3
Le nouveau zine féministo-queer
Cassie Jones, Healing from the Inside Out, 2018. Respirer. Soulever sa cage thoracique. Ătirer le cou pour faire craquer les vertĂšbres et Ă©tendre les dorsaux. Pousser les ...
Respirer. Soulever sa cage thoracique. Ătirer le cou pour faire craquer les vertĂšbres et Ă©tendre les dorsaux. Pousser les Ă©paules en arriĂšre. Jour mauvais. Jour sans. Je me sens vide, je nâĂ©cris plus. Et puis un mot, puis deux, une phrase. Â
Pendant longtemps jâai tenu un journal intime, jusquâĂ mes 17 ans environ. Jâai beau les relire, je ne sais toujours pas ce qui mâa poussĂ© Ă arrĂȘter dâun coup, le carnet sâest fini et je nâen ai jamais commencĂ© un autre. A les parcourir avec beaucoup de gĂȘne, lâĂ©criture y est douloureuse, et jâai lâimpression quâĂ cette pĂ©riode-lĂ , je ne prenais le stylo que pour hurler un mal-ĂȘtre adolescent alors quâau final je nâallais pas si mal. Les dix ans qui ont suivi, je nâai que trĂšs peu Ă©crit. Et puis jâai Ă©tĂ© violĂ©e et pendant les mois qui ont suivi, jâai pensĂ© trĂšs fort que je ne pouvais pas me guĂ©rir moi-mĂȘme. Je me suis vue incapable, attendant dâĂȘtre sauvĂ©e sans succĂšs. Alors un soir dâinsomnie, Ă 3h du matin, jâai recommencĂ©. Jâai Ă©crit, ou plutĂŽt jâai dâabord dĂ©crit. Jâai dĂ©crit la scĂšne pour quâelle sorte de ma tĂȘte, je lâai Ă©crite sur la pointe des pieds, avec les dĂ©tails dont jâavais honte, jâai créé une adresse mail anonyme et je lâai envoyĂ© Ă Polyvalence, un site qui publiait des tĂ©moignages sur les violences sexuelles. Je lâai envoyĂ© au plus loin de moi, mais surtout jâai prĂ©sentĂ© au monde cette histoire, je lâai sortie de ma chambre Ă coucher, elle Ă©tait Ă©talĂ©e sur une page avec un titre et un dessin, et les gens commentaient, ils commentaient des mots doux, effarĂ©s ou froids mais tous ces mots reconnaissaient ce qui Ă©tait arrivĂ©, ils prenaient ma parole sĂ©rieusement, ils lâabsorbaient et y rĂ©pondaient. Mon texte mâavait soulagĂ©e quand je lâavais Ă©crit, mais il avait continuĂ© Ă me guĂ©rir quand il avait Ă©tĂ© partagĂ© avec dâautres. Il avait stoppĂ© lâhĂ©morragie, et calmĂ© le tourbillon de pensĂ©es. Les insomnies ont doucement diminuĂ©.
En Ă©crivant ces mots, lĂ maintenant, je guĂ©ris, je guĂ©ris de toutes les remarques odieuses quâil mâa dites, je reconstruis ma confiance, une touche aprĂšs une autre je me dĂ©bloque et je lĂšche mes plaies.
Câest devenu un reflexe. Jâai guĂ©ri avec chaque mot Ă©crit qui a Ă©tĂ© lu, chaque texte publiĂ© ici ou lĂ , jâai guĂ©ri Ă chaque mail reçu qui me disait jâai vĂ©cu la mĂȘme chose, jâai guĂ©ri en regardant les autres pleurer ou rire, en voyant ma douleur partagĂ©e. Jâai levĂ© la tĂȘte et baissĂ© le stylo, et jâai racontĂ© ce dont jâaurais dĂ» avoir honte, jâai racontĂ© la peur et les violences, la chute et le dĂ©sir, ma haine et mes erreurs, jâai racontĂ© lâamour jâai racontĂ© mon corps. Jâai Ă©crit en mettant ma rage dans chaque lettre. Â
Mais lâĂ©criture, aussi salvatrice soit-elle, nâest pas un don, câest une expĂ©rience, un exercice, un sport. Des fois, jâĂ©cris sans mâarrĂȘter, comme si les mots avaient assez tournĂ© dans ma tĂȘte, quâils cherchaient une sortie de secours toute trouvĂ©e. Mais souvent, je me fais cinq tasses de thĂ© et deux tartines pour pouvoir Ă©crire trois mots. Les mots ne coulent pas de mes doigts comme un cadeau qui mâaurait Ă©tĂ© donnĂ© Ă la naissance. Ils sont pesants et malhabiles, et je les examine, sceptique ou satisfaite, mais surtout je me force, je mâastreins Ă lâĂ©criture, je pratique. Câest quand mĂȘme un peu un truc de sorciĂšre cette histoire dâĂ©criture quand on y pense. Imaginer que des lettres mises bout Ă bout permettent de se sentir plus vivant.e. Fonctionnent comme de lâArnica. Apaise la peau irritĂ©e par une vie et une sociĂ©tĂ© remplies de lames tranchantes. Mais comme tous les remĂšdes, comme tous les Ă©lixirs, on nous tient Ă distance de lâĂ©criture. Câest Ă©trange quâon enseigne Ă lâĂ©cole quâil y a une bonne et une mauvaise Ă©criture, des gens qui ont le droit dâĂȘtre lu et dâautres non, des histoires qui peuvent ĂȘtre dites et dâautres qui doivent absolument rester enterrĂ©es, comme sâil fallait que lâon reste le plus loin possible des pratiques qui nous rĂ©parent.Â
Quand les mots sont bons, quand les phrases sâenchainent, quand je reconnais exactement ce que je ressens sur le papier, alors seulement je cicatrise. Â
Ecrire oui, mais aussi partager. Ecrire et transmettre, Ă©crire pour se reconnaĂźtre parmi mille. Exprimer et sourire un peu, parce quâon rĂ©alise que notre douleur est commune, quâelle nous rassemble, et que ce cercle de douloureu.x.ses est plein de force. Alors depuis peu je dĂ©coupe, et je colle aussi. Je contribue Ă crĂ©er ce cercle, et pendant que mon imprimante crache des textes qui mâont Ă©tĂ© envoyĂ©s, je nous vois rentrer en rĂ©sistance. Pendant des annĂ©es, jâai pensĂ© que je ne connaissais rien Ă lâart. Que câĂ©tait Ă©tranger Ă moi, que je nâĂ©tais pas crĂ©ative, pas inventive ni imaginative. Mais parce quâon cherchait un endroit ou publier nos textes, parce que rien ne semblait adĂ©quat, avec une copine on a dĂ©cidĂ© de faire un zine. On a pensĂ© quâil serait moche mais que ça serait le but, on voulait faire un zine avec du papier dĂ©gueulasse, de lâencre qui bave et des images mal dĂ©coupĂ©es. On voulait que tout le monde puisse se dire capable de nous imiter, on voulait ne faire ni quelque chose de nouveau, ni quelque chose de lissĂ©, on sâĂ©tait dit surtout pas de thĂ©orie, ah ça non surtout pas. PersuadĂ©es que personne ne voudrait lire nos Ă©tats dâĂąme, on le refilait aux gens lâair coupable, tu le mettras dans tes toilettes. Un jour on a Ă©tĂ© contactĂ©es par une foire aux zines et on a vu notre nom dans la liste des artistes, et on a dĂ©barquĂ© pĂ©trifiĂ©es, sans savoir dessiner, avec nos zines xeroxĂ©s remplis de notre intimitĂ©, en couleur, sous le bras. A peine assises, on a filĂ© au supermarchĂ© dâĂ cĂŽtĂ©âŻ: il nous fallait du gros sel, il nous fallait nous donner de lâassurance, alors on a salĂ© notre stand, on a vidĂ© notre sac Ă dos pour faire de la dĂ©co, et on a cessĂ© de respirer. Le soir, le stand vidĂ©, on Ă©tait devenues des filles avec une pratique artistique comme ça, comme de rien. On a pensĂ© Ă celles et ceux qui Ă©taient reparti.e.s avec des bouts de notre vie, puis on a vite oubliĂ©. Et depuis un an, on rĂ©colte les histoires des autres, leurs mots Ă eux, on les colle, on les dĂ©core et on les diffuse lĂ oĂč on peut, en espĂ©rant quâils arrivent Ă guĂ©rir dâautres que nous. Â
CrĂ©er un objet, mettre en valeur les textes, photographier nos corps sur la couverture, dĂ©couvrir que des gens se lâĂ©changent, quâil a une vie propre, quâil fait parler et surtout, quâil motive Ă Ă©crire plus, toujours plus. Et finalement le trouver beau.
Si jâavais eu la confiance physique en mon corps jeune, jâaurais peut-ĂȘtre moins hĂ©sitĂ© Ă frapper les harceleurs et agresseurs qui ont jalonnĂ© ma vie.
Si toi aussi tu peux que tu ne sais pas courir ou attraper un ballon, jâai Ă©crit ce texte pour toi.
l y a dix jours je me suis rĂ©veillĂ©e Ă six heures zĂ©ro deux du matin, pour dĂ©couvrir un jeune garçon Ă peine majeur dans ma chambre, visiblement en train de cambrioler lâappartement. Jâai ouvert les yeux, avec les boules Quies je voyais juste mon partenaire gesticuler avec un autre type devant le lit, jâai fini par me lever pour tenter de comprendre ce qui se passait. Je nâai rien fait, câest mon copain qui a pris les choses en main. Le cambrioleur Ă©tait au final trĂšs sympa, mon copain a discutĂ© avec le gars de maniĂšre surrĂ©aliste pendant que je me frottais les yeux endormie. Le gars a chargĂ© son portable pour pouvoir regarder les horaires du mĂ©tro, et il est reparti sans rien en nous serrant la main et en nous demandant sâil pouvait nous rajouter sur Snapchat. Le lendemain, puis le surlendemain, jâai eu comme un sentiment familier, je me suis levĂ©e quatre fois, quatre fois, jâai tournĂ© la clĂ© dans la serrure de la porte dâentrĂ©e pour vĂ©rifier quâelle Ă©tait bien verrouillĂ©e, quatre fois jâai scrutĂ© et vĂ©rifiĂ© que les fenĂȘtres Ă©taient bien fermĂ©es, quatre fois jâai cru apercevoir une ombre dans le couloir et jâai allumĂ© toutes les lumiĂšres pour dĂ©busquer un indiscret inexistant...[..]
Marcia Burnier est assistante sociale dans le droit des étrangers, au sein d'un centre de santé associatif pour exilés. Les enfants et adolescents (...)
aprĂšs des mois dâattente, on a finalement fini le zine 11 !
le zine n°10, avec de la vengeance Ă lâinterieur
Le 23 aoĂ»t 2013, jâai subi un viol non protĂ©gĂ©. Je nâen ai pas vraiment parlĂ© sur le moment, et jusque il y a une semaine, jâavais lâimpression dâavoir passĂ© les 8 mois qui ont suivi lâagression Ă ne pas mettre de mot dessus.
Il y a une semaine, jâai suivi une formation au CFCV (Collectif FĂ©ministe Contre le Viol) et, entre professionnel.le.s de la santĂ© ou du social, on a discutĂ© de lâaccueil fait aux personnes victimes de viol. Et je me suis soudainement rappelĂ©e.
Bien sensibilisĂ©e Ă la question du VIH et des autres infections sexuellement transmissibles, je nâavais quâune obsession aprĂšs lâagression, câĂ©tait le dĂ©pistage. Jâai impatiemment attendu trois mois, posĂ© une demi RTT et je me suis prĂ©sentĂ©e au centre de dĂ©pistage de lâhĂŽpital le plus proche de chez moi, Saint Louis.
Dans la salle dâattente jâai rempli le formulaire mĂ©ticuleusement, et Ă la question des conditions de la prise de risque, jâai marquĂ© viol. Trois mois aprĂšs lâagression, jâĂ©tais donc capable de nommer ce qui câĂ©tait passĂ© mais câĂ©tait la premiĂšre fois que je lâĂ©crivais, la premiĂšre fois que jâen parlais Ă des professionnels, la premiĂšre fois que je disais ça Ă haute voix.
LâinfirmiĂšre est venue dans la salle dâattente pour faire passer les personnes pour la prise de sang, a pris ma feuille, a vu ce qui Ă©tait notĂ© et mâa rendu le formulaire, en me disant quâelle ne pouvait du coup pas me prendre, qui fallait que je sois vue par un mĂ©decin, ah non non avec ces circonstances ça peut pas aller vite, faut voir le mĂ©decin. Jâai donc attendu, et ai Ă©tĂ© reçue par une mĂ©decin.
Dâun ton fatiguĂ©, elle mâa demandĂ© de lui raconter les circonstances, jâai dit que je ne savais pas trop comment expliquer, jâĂ©tais terrorisĂ©e Ă lâidĂ©e de raconter pour la premiĂšre fois, terrorisĂ©e Ă lâidĂ©e quâon ne me croie pas, je transpirais, jâavais envie de vomir et jâai senti que je lâagaçais, que sa journĂ©e avait probablement du ĂȘtre difficile, quâelle nâavait pas le temps pour ça, parce quâelle mâa rĂ©pondu mais enfin câest un viol ou câest pas un viol, faudrait savoir, essayez dâĂȘtre claire. Jâai fondu en larmes, je nâai pas su quoi rĂ©pondre, jâavais besoin dâun peu de bienveillance et jâai juste eu terriblement honte de ce que jâavais marquĂ© sur le formulaire.
Elle nâa pas cherchĂ© plus loin, visiblement irritĂ©e par cette gamine larmoyante dans son bureau, elle a sans doute du me demander si jâavais portĂ© plainte, jâai du rĂ©pondre que non, mais en vrai jâĂ©tais dĂ©jĂ ailleurs, et lâentretien Ă©tait fini. Jâai eu envie de partir en courant, mais je suis restĂ©e pour la prise de sang.
LâinfirmiĂšre est venue, elle ne savait pas trop quoi faire, moi je me disais quâun viol dans un centre de dĂ©pistage ça devait pas ĂȘtre si rare que ça, et quand jâai eu le bras piquĂ©, alors que lâinfirmiĂšre recueillait les tubes, elle a commencĂ© Ă meubler le silence. Jâen avais eu de la chance, de pas finir comme les filles Ă la tĂ©lĂ©. Quelques mois plus tĂŽt, lâaffaire des sĂ©questrĂ©es de Cleveland Ă©tait sortie, elle avait vu quâun amĂ©ricain avait enfermĂ© trois filles pendant des annĂ©es, ça aurait pu ĂȘtre pire hein, faut vous raccrocher à ça, et puis y a pas eu de violence non, câest pas plus mal, vous vous en remettrez hein.
Je suis ressortie de lĂ , et jâai su que je ne reviendrais jamais, je ne viendrais pas chercher les rĂ©sultats, hors de question, et puis je me faisais des idĂ©es, câĂ©tait pas si grave ce que jâavais vĂ©cu, alors je me suis tue pendant des mois ensuite, jâai pas vu de psy, jâai pas appelĂ© de numĂ©ro en 0800, jâen ai pas parlĂ© Ă mon mĂ©decin. Jâai juste Ă©tĂ© voir une gynĂ©co des mois plus tard, en lui disant que le prĂ©servatif avait craquĂ© lors dâune relation pour quâelle me prescrive un bilan, jâavais appris la leçon.
Cher hĂŽpital, je ne tâĂ©cris pas pour te charger, tous les jours dans mon bureau dâassistante sociale, jâai des personnes victimes de viol, et moi aussi jâai du en foirer des accueils. Je tâĂ©cris pour que tes mĂ©decins prennent conscience, prendre conscience du poids de leurs mots, de lâimpact quâils peuvent avoir sur une jeune femme de 27 ans qui ne sait pas trop ce qui lui arrive, de lâimpact sur sa santĂ©. Ces temps ci, le monde nous reproche souvent de ne jamais avoir parlĂ©, mais au final nous parlons, nous parlons constamment, nous lançons des perches quâaucune oreille ne souhaite entendre. Et il me semble quâun centre de dĂ©pistage anonyme et gratuit, parmi toutes les institutions de santĂ©, doit pouvoir prendre en charge les personnes victimes de viol et dâagressions sexuelles, peu importe la journĂ©e difficile, peu importe le nombre de larmes versĂ©es, ou la difficultĂ© Ă sâexprimer.
Le numéro 9 du zine en pdf :-)
Jâai grandi Ă la campagne, dans ce genre dâendroits oĂč tu fais rien sans voiture et sans permis. A 16 ans, comme tout le monde, je me suis inscrite Ă la conduite accompagnĂ©e, et je nây suis jamais allĂ©e. Je me satisfaisais dâĂȘtre dĂ©pendante des mecs cis* autour de moi qui avaient la conduite facile, un truc dâhomme, de mec qui conduisait dâune seule main un peu bourrĂ©. A 19 ans, deux ans aprĂšs avoir dĂ©mĂ©nagĂ© Ă Lyon, je me suis dit que fallait mây remettre, lĂ tout de suite, sinon jâallais perdre mon code que jâavais quand mĂȘme payĂ©, et je me suis inscrite la peur au ventre dans une auto Ă©cole. Cette annĂ©e de conduite a Ă©tĂ© une horreur. Deux fois par semaine, jâallais me faire hurler dessus par un moniteur qui me rĂ©pĂ©tait que jâĂ©tais nulle, que je ne savais pas conduire, quâil fallait que je me rĂ©veille sinon je nâaurais jamais mon permis. Jâai fini en pleurs une sĂ©ance parce quâil hurlait trop, câest dire. Evidemment, je lâai ratĂ© deux fois et jâai fini par lâavoir, terrorisĂ©e Ă lâidĂ©e de devoir conduire une voiture sans doubles pĂ©dales. Jâavais la libertĂ© Ă cĂŽtĂ©, je pouvais lâeffleurer, mais jâĂ©tais trop persuadĂ©e dâĂȘtre incompĂ©tente et jâai continuĂ© Ă faire semblant de ne pas savoir conduire, Ă mentir en vacances avec les potes, Ă laisser les mecs conduire. Jâai dit Ă mes parents que jâavais trop peur de la conduite, ils nâont pas osĂ© me pousser et jâai continuĂ© Ă ĂȘtre dĂ©pendante dâeux quand je revenais Ă la maison, et dĂ©pendante de tou.te.s ceux et celles qui devaient mâemmener, mâaccompagner, me dĂ©poser. Jâai passĂ© des annĂ©es Ă dire Ă tout le monde que « jâĂ©tais angoissĂ©e par la conduite » pour devenir celle qui conduisait seulement en cas dâurgence (câest Ă dire jamais). En fait, je nâĂ©tais pas flippĂ©e de la voiture en elle mĂȘme, jâĂ©tais terrorisĂ©e Ă lâidĂ©e de me faire engueuler par les autres conducteurs sur la route, de me tromper de route, de conduire trop lentement. Et puis un jour jâai commencĂ© Ă sortir avec une personne qui nâavait pas le permis. Jâai bien tentĂ© au dĂ©but dâorganiser des vacances en bus, mais au dĂ©tour dâun Ă©niĂšme comparatif dâhoraires, elle mâa demandĂ© : en fait câest quoi le problĂšme avec la conduite ? Je croyais que tâavais le permis ? Jâai pas su quoi rĂ©pondre, bah je suis nulle, je conduis jamais, tu vois câest compliquĂ©. Elle a fait la moue, et 10 minutes plus tard on avait louĂ© une voiture et je faisais des insomnies sur nos futurs accidents. En conduisant ces vacances, jâai rĂ©pĂ©tĂ© peut ĂȘtre sept fois par jour que jâĂ©tais nulle et que je savais pas conduire, lĂ tu vois je vais pas arriver Ă me garer câest sur, dĂ©solĂ©e je suis super lente je sais. JusquâĂ ce quâagacĂ©.e, mon partenaire me dise que je conduisais trĂšs bien et que je faisais juste comme Ă chaque fois. Comme Ă chaque fois. Comme Ă chaque fois ? Jâai demandĂ©. « Bah ouais. Câest un peu comme ton boulot, rappelle toi ». Et câest vrai que depuis 5 ans que je bossais, jâĂ©tais persuadĂ©e quâon me fĂ©licitait uniquement parce que mes employeurs ne se rendaient jamais compte de mon incompĂ©tence. Quand jâai quittĂ© mon dernier taff, jâai fait des cauchemars des semaines aprĂšs, je rĂȘvais que mon boss et lâĂ©quipe se rendaient compte grĂące Ă ma successeuse que jâavais rien branlĂ© pendant 3 ans. Quâils dĂ©couvraient lâarnaque que jâĂ©tais, ma mĂ©moire effaçait tout et je revoyais uniquement les moments oĂč jâĂ©tais sur Facebook aprĂšs le dĂ©jeuner, comme si mes journĂ©es sâĂ©taient rĂ©sumĂ©es à ça pendant toutes ces annĂ©es. Ce manque de confiance vient de loin. Au collĂšge en 5Ăšme, ça a commencĂ© parce que mes charmants camarades de classe masculins, Ă la vue de mes premiĂšres bonnes notes, avaient dĂ©crĂ©tĂ© que je raflais la mise parce que je suçais le prof. Câest devenu une blague rĂ©currente, ahaha tâas eu 18, tâes passĂ©e derriĂšre le bureau ? On avait 12 ans, je me rappelle que jâĂ©tais super venĂšre de ça, jâavais envie de dire que non, jâavais bossĂ©, mais ça a fini par bien sâancrer dans mon esprit. Quand 10 ans aprĂšs, Ă lâuniversitĂ©, jâai obtenu un 16 Ă un boulot de fin dâannĂ©e je me souviens mâĂȘtre dit que ça devait ĂȘtre parce que la prof me trouvait sympa. Et quand au boulot un homme me disait que je faisais du bon boulot, ou mâinvitait Ă des rĂ©unions, je me demandais si câĂ©tait parce que jâĂ©tais jeune avec les cheveux propres. A mes dĂ©buts militants, jâavais le sentiment que je disais de la merde tout le temps mais que les personnes autour de moi Ă©taient trop bienveillantes pour me le dire. Mais en en parlant autour de moi, je me suis rendue compte que câĂ©tait complĂštement rĂ©pandu chez les copines et les copains, enfin chez toutes les personnes Ă qui on avait pas enseignĂ© la confiance, chez toutes les personnes qui nâĂ©taient pas des mecs cisgenres * quâon pensait tou.te.s quâon Ă©tait pas malignes, un peu faibles, pas trĂšs douĂ©.e.s. Pourquoi est ce quâon fait ça ? Pourquoi est ce quâon se dĂ©valorise Ă ce point, tout le temps ? Pourquoi on sâimagine si incapables ? Quand on a commencĂ© un projet de publication fĂ©ministe avec une copine, jâai le souvenir quâon a Ă©tĂ© trĂšs Ă©tonnĂ©es que des gens aiment bien. On nâen revenait pas que des personnes puissent vouloir le lire, donner de lâargent pour ce truc, ou mĂȘme quâelles avaient envie de le diffuser. Comme si rien de ce quâon pouvait faire ou produire ne pouvait jamais avoir de la valeur. Dâailleurs, avec ma pote on avait lâimpression dâĂȘtre ces enfants que les adultes laissent jouer dans un bac Ă sable, et Ă qui on dit « mais oui ton pĂątĂ© est trĂšs joli » pour avoir la paix. En fait, jâai lâimpression quâon perd Ă©normĂ©ment de temps et dâĂ©nergie Ă produire cette dĂ©valorisation. Je nous vois, Ă chaque prise de parole en public, avec nos notes pour pas ĂȘtre embrouillĂ©.e.s, pour ĂȘtre clair.e.s, je nous entends nous excuser avant la prise de parole, excusez moi si jâai pas compris, si jâai loupĂ© un truc, dĂ©solĂ© si câest pas clair, jâai Ă©tĂ© trop longue, bon je me tais. Quand jâai recommencĂ© Ă conduire, je mâexcusais tout le temps, dĂšs que je freinais, dĂšs que jâĂ©tais un peu brusque, dĂšs que jâappuyais trop sur la pĂ©dale des gaz. Comme si câĂ©tait honteux. A nous entendre, on ne sait jamais rien faire. Pourtant des personnes qui ne sont pas des mecs cis* et qui font des trucs supers, JâEN CONNAIS BEAUCOUP, des gens qui savent rĂ©parer un vĂ©lo, crocheter une serrure, Ă©crire des livres, faire de la musique, dessiner, photographier, soigner, Ă©couter, faire Ă bouffer, couper les cheveux,⊠Au final, ce printemps, on a louĂ© une bagnole et jâai conduit 3000 kilomĂštres toute seule, sans back-up, et sans mâexcuser. Au final on continuera dâĂ©crire ici et ailleurs, et de faire ce quâon aime, mĂȘme si câest mauvais, mĂȘme on se trouve chaotique et inĂ©gal.e.s, parce quâen fait, en vrai, câest souvent formidable. *cisgenre : personne dont le genre actuel correspond au genre assignĂ© Ă la naissance
Y a plein de premiĂšres fois qui sont importantes dans la vie. Y a des premiĂšres fois dont on se souvient, du style ta premiĂšre fois en avion (quoi, tu pensais Ă quelle autre premiĂšre fois ?), dâautres quâon oublie dans la seconde oĂč elles se passent (genre ta premiĂšre glace, sĂ©rieux, qui se souvient de sa premiĂšre glace en vrai ?). Ma premiĂšre fois dans un centre de rĂ©tention administrative fait partie de la premiĂšre catĂ©gorie, de celles auxquelles tu penses encore des jours plus tard en tâendormant. Je mâen rappelle dâautant plus aujourdâhui, en Ă©crivant ce texte au milieu de la salle dâattente surchauffĂ©e du bureau des expulsions de la prĂ©fecture de Paris, dans lequel je vois dĂ©filer depuis cinq heures des policiers qui viennent menotter et emmener en rĂ©tention des demandeurs dâasile. Je crois que câĂ©tait pendant une semaine un peu pourrie, oĂč jâavais dĂ» accompagner Ă la prĂ©fecture un mec soudanais quâon suivait dans ma permanence associative. CâĂ©tait dans ce mĂȘme bureau minuscule, et au bout de deux heures dâattente, trois flics avaient dĂ©barquĂ© pour bloquer le sas dâentrĂ©e. Ca sentait le roussi, ils voulaient pas quâon sorte mĂȘme pour pisser, mĂȘme pour changer la couche du bĂ©bĂ© qui pleurait, fallait comprendre ils nous rĂ©pĂ©taient, câĂ©tait les ordres. Quelques minutes plus tard, ils menottaient le monsieur que jâaccompagnais, et sans quâon puisse rien faire, ils lâembarquaient, en silence et en humiliation, direction le CRA. Les centres de rĂ©tention administrative, les CRA pour les intimes, câest comme des prisons pour Ă©tranger.e.s sans papier. Ca veut dire quâon y emmĂšne des personnes ou des familles qui nâont pas de papiers et on les y enferme, pendant un maximum de 45 jours, avant de les expulser. Fun fact, câest la gauche socialiste qui a lĂ©galisĂ© lâexistence de ces centres en 1981, cadeau de lâĂ©lection de Mitterrand. On peut ĂȘtre envoyĂ© en CRA un peu nâimporte quand, parce quâon sâest fait contrĂŽler son identitĂ© dans la rue, et que la police a vu quâon Ă©tait sans papier, parce que sa banquiĂšre fait du zĂšle et alerte le commissariat du coin en sâapercevant que son rendez vous de 14h30 nâa pas de titre de sĂ©jour, ou encore parce quâun patron nâa pas hyper envie de payer ses employĂ©s et appelle les flics Ă la fin du chantier, en « dĂ©nonciation anonyme ». Bref, contrairement Ă ce que jâai dĂ©jĂ entendu dans des soirĂ©es, les gens qui sont enfermĂ©s en CRA nâont pas commis de dĂ©lit ou de crime, ils nâont juste pas de titre de sĂ©jour et sont en France depuis 2 jours ou 15 ans, ne connaissent personne ou ont une famille ici, pas de diffĂ©rence. Bon, moi dans ce bureau Ă la pref, je savais bien tout ça. Jâavais lu les Chroniques de rĂ©tention, une de mes plus proches potes bossait Ă lâintĂ©rieur dâun CRA, bref jâavais lâimpression dâĂȘtre immunisĂ©e. En sortant jâavais prĂ©venu les autres copains de la permanence que le monsieur avait Ă©tĂ© embarquĂ©, et y en a un qui mâa proposĂ© dâaller au CRA le lendemain. Jâai dit oui oui super, ça fera lâoccas de voir en vrai et jây ai plus repensĂ©. En fait, jâai vite compris que dâentendre parler de lâenfermement et dâaller voir un retenu au parloir, ça avait vraiment rien Ă voir. Le mec Ă©tait enfermĂ© au centre de rĂ©tention de Vincennes, qui se trouve techniquement Ă Paris, mais qui est desservi par lâarrĂȘt Jointville le Pont, va comprendre. En sortant du RER, on a marchĂ© comme des cons dans le bois de Vincennes pour arriver Ă lâentrĂ©e de lâĂ©cole de Police, qui partage ses prĂ©fabriquĂ©s dĂ©gueulasses avec le CRA. Le CRA de Vincennes, vous en avez peut ĂȘtre dĂ©jĂ entendu parler : il a cramĂ© en 2008 et en 2014 suite Ă des incendies volontaires de dĂ©tenus qui en pouvaient plus. Ambiance. Devant le portail, pas dâindication, pas de consigne pour les visites, juste une toute petite cabane en bois en guise de « salle dâattente » en cas de pluie et deux policiers surarmĂ©s, Vigipirate oblige, qui ont pris nos piĂšces dâidentitĂ© et les noms des deux retenus quâon Ă©tait venus voir. TrĂšs vite, jâai compris quâon allait bien rigoler avec les uniformes : lâun des agents est sorti pour nous annoncer quâon ne pouvait pas voir les deux retenus sĂ©parĂ©ment, « parce que câĂ©tait chiant ». AprĂšs dix minutes de nĂ©gociations, on a obtenu que les visites soient sĂ©parĂ©es, mais on a Ă©tĂ© puni, vous allez attendre dehors, on va faire passer dâautres gens. En vrai, câest souvent ça les administrations, on te punit en te prenant du temps, câest comme ça quâon te montre qui a le pouvoir et lâautoritĂ©, qui peut dĂ©cider sans se justifier de te laisser dehors pendant une heure et quart, juste parce que. Quand ils ont finalement dĂ©cidĂ© de nous faire rentrer, aprĂšs nous avoir fouillĂ©s de fond en comble, aprĂšs que les paquets de gĂąteaux Franprix quâon amenait aient tous Ă©tĂ© mĂ©ticuleusement ouverts et analysĂ©s pour vĂ©rifier quâon avait pas glissĂ© une boulette de shit dans le plastique, que la bouteille de jus dâorange si suspecte ait Ă©tĂ© scrutĂ©e, jâai dĂ©couvert que le parloir aux carreaux cassĂ©s pouvait accueillir jusquâĂ cinq retenus, mais que la police prĂ©fĂ©rait ne faire rentrer que une Ă deux visites Ă la fois, « parce que sinon câest chiant (bis) ». Une fois Ă lâintĂ©rieur, câĂ©tait pas tant lâenfermement qui mâa frappĂ©, ça je mây attendais, câĂ©tait lâhumiliation permanente, inutile. CâĂ©tait dĂ©jĂ le fait que les mecs restent jusquâĂ 45 jours avec les fringues dans lesquels ils ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s, parce que y a pas de passage par la case maison, tu rĂ©cupĂšres ni tes photos, ni tes affaires, dĂ©brouille toi pour quâon te les amĂšne avant ton vol. CâĂ©tait aussi le policier qui, accompagnant un visiteur tunisien aux toilettes, lui a hurlĂ© dessus que dans son pays on avait pas du lui apprendre Ă tirer la chasse. CâĂ©tait ce mĂȘme visiteur qui tentait de se justifier, perdant du prĂ©cieux temps de visite pour assurer Ă la salle que si si, il avait bien tirĂ© la chasse dâeau, promis jurĂ©. CâĂ©tait encore les deux agents de police du parloir qui, cherchant Ă tout prix la faille pour faire chier, aboyaient des questions Ă un retenu voulant simplement donner de lâargent Ă son pote (« tâes passĂ© au coffre? Tâes sur? il vient dâoĂč cet argent ?»). Ou quand, 25 minutes plus tard, ils ont haussĂ© la voix pour parler au couple Ă cĂŽtĂ© de nous qui parlait pas français, parce que câest bien connu que quand quelquâun comprend pas le français, il faut juste PARLER PLUS FORT VOUS COMPRENNEZ MAINTENANT. Assis de lâautre cĂŽtĂ© de la table, Said nous regardait, on savait pas trop quoi dire alors on lui a filĂ© de la bouffe et des clopes, en plaisantant sur lâItalie, lĂ oĂč il allait dâabord ĂȘtre expulsĂ© avant de peut ĂȘtre ĂȘtre expulsĂ© au Soudan, tu nous ramĂšnes de la mozzarella hein, tout le monde se forçait Ă rire, y avait des gros blancs dans la conversation mais nous on voulait rester, parce quâon savait que toutes les minutes hors des murs Ă©taient bonnes Ă prendre dans ce centre oĂč tu passes ton temps Ă contempler lâennui. De toute façon on nâavait pas le droit de bouger, tout le monde doit partir en mĂȘme temps, Ă la fin du temps rĂšglementaire, câest la rĂšgle, mĂȘme si tâas plus rien Ă te dire. En sortant, pendant quâon traversait la cour de lâĂ©cole de police, escortĂ©s, on a discutĂ© de cette prison tellement incomprĂ©hensible Ă nos yeux dans laquelle des Ă©trangers tentent rĂ©guliĂšrement de se suicider. En nous entendant, le flic sâest retournĂ©, outrĂ© : « eh dites on est pas en prison ici hein, faut arrĂȘter ! Ils ont Ă boire et Ă manger gratos, et ils peuvent circuler en dehors de leur chambre ! » Ouais, enfin câest pas une prison mais y a des barbelĂ©s, des flics partout, ils peuvent pas sortir, ils sont enfermĂ©s en attendant dâĂȘtre renvoyĂ©s dans un pays quâils ont quittĂ©s pour une bonne raison, câest quand mĂȘme pas rien non ? « non mais oui, mais ils ont des consoles de jeu dans leur chambre madame, on est pas des monstres ». En passant le portail hĂ©rissĂ© de barbelĂ©s, jâai senti mon ventre remonter au bord de mes lĂšvres et jâai eu envie de gerber.
Il y a quelques temps, Ă Marseille, une copine a organisĂ© un atelier sur les violences conjugales, une journĂ©e Ă parler de ça, des signes Ă repĂ©rer, des mĂ©canismes de la violence, des solutions Ă mettre en place, une journĂ©e Ă rĂ©flĂ©chir autour de la question quoi. Jây suis allĂ©e sans trop dâarriĂšre pensĂ©e, un peu comme ça, en me disant que ça pourrait toujours me servir avec mes potes ou dans mon boulot.
Jâai mis du temps Ă comprendre que ça parlait de moi.
Violences. Conjugales. Je suis ressortie de lĂ en vrac, lâestomac sans dessus dessous, la mĂąchoire crispĂ©e Ă force de retenir les larmes. Jâai souri, jâai dit que ça mâavait un peu « chamboulĂ©e » et jâai parlĂ© dâautre chose.
Jâai fini par rentrer chez moi, et jâai cherchĂ© parmi tout mon bordel le zine quâon avait Ă©crit avec une copine, le numĂ©ro 2, celui oĂč je parle de mon ex, jâai tournĂ© frĂ©nĂ©tiquement les pages, et je suis tombĂ©e dessus, jâai tout relu dâune traite. Câest Ă ce moment lĂ que jâai commencĂ© Ă me dire quâil y avait un problĂšme. Jâavais bien rĂ©ussi Ă analyser de maniĂšre trĂšs froide la situation, je racontais les faits, et il avait dit ça, et il avait fait ça, en me dĂ©valorisant mĂȘme un peu pour donner le change. JâĂ©crivais par exemple : « il me disait tout le temps que jâĂ©tais distante, que je me laissais pas assez toucher, que je voulais pas de cĂąlins. Moi je voulais juste du temps, du temps pour apprĂ©cier la situation, comprendre si jâen avais envie et de quoi jâavais envie. Faut comprendre que je suis un peu lente comme fille pour savoir ce que je ressens ou ce dont jâai envie, jâai jamais vraiment prĂȘtĂ© attention Ă tout ça, et ça me prend du temps de laisser la place aux sentiments, de laisser rĂ©chauffer mon corps pour quâil sâactive. » Ce passage mâa sautĂ© aux yeux quand je lâai relu. Je ne crois pas que jâĂ©tais lente avant de le rencontrer. Je pense que jâĂ©tais comme beaucoup de personnes de 20 ans, et que ça nâĂ©tait pas de temps dont jâavais besoin mais de, au hasard, ne pas ĂȘtre harcelĂ©e ou forcĂ©e.
Jâavais Ă©crit quatre pages dans ce zine, les premiers Ă©crits que jâavais jamais tapĂ© sur cette relation de quatre ans, une page par annĂ©e, sans dire le mot viol ni violence. Tout ce que je lisais me semblait Ă©dulcorĂ©, lĂ©ger, presque comique, comme si la seule solution que jâavais trouvĂ©e pour partager ce que jâavais vĂ©cu câĂ©tait dâen passer par le rire, par la distance,
Pourtant les jours qui ont suivi lâatelier, je nâavais plus du tout envie de rire. Et malgrĂ© des annĂ©es et des annĂ©es de militantisme, jâai commencĂ© par dĂ©tester les fĂ©ministes, parce quâon dĂ©teste toujours le messager. Avec leur analyse de la situation, leur description des violences conjugales, elles mâindiquaient que jâavais probablement Ă©tĂ© victime et ça me rendait folle, ça tournait dans ma tĂȘte en boucle, peut-ĂȘtre que jâavais tout inventĂ©, les souvenirs avaient du mal Ă ressortir, pourtant je reconnaissais bien certains Ă©lĂ©ments dont la copine avait parlĂ©, lâisolement, la confiance en soi qui disparait, les violences sexuelles. Je pensais aux Ă©lĂ©ments tangibles, les infections urinaires Ă rĂ©pĂ©tition par exemple, mon corps tout bloquĂ©, mais mon cerveau excluait dâaller creuser les sentiments, il voulait bien analyser froidement ma relation passĂ©e mais il refusait catĂ©goriquement de me faire ressentir quelque chose.
Et puis, je me raccrochais Ă un truc, je nâavais jamais reçu de coups ni dâinsultes, ça voulait bien dire que rien de tout ça me concernait non ? Toutes ces annĂ©es je mâĂ©tais persuadĂ©e que les violences Ă©taient intrinsĂšques Ă lâhĂ©tĂ©rosexualitĂ©, câĂ©tait pas de la violence conjugale, câĂ©tait juste la sociĂ©tĂ© patriarcale, tout le monde avait vĂ©cu ce moment oĂč ton mec te met un peu la pression pour baiser, et jâaurais Ă©tĂ© donc bien faible de penser que ce que jâavais pu vivre pouvait me traumatiser, on Ă©tait des millions dans ce cas et jâavais lâimpression que tout le monde fonctionnait bien mieux que moi. Jâavais racontĂ© autour de moi, et personne nâavait jamais mis les mots Ă ma place, tout au plus on me disait que câĂ©tait un con, peut ĂȘtre que jâavais lâair dâen parler avec trop de dĂ©tachement pour ĂȘtre traumatisĂ©e ?
Je voulais ĂȘtre une combattante, pas quelquâun qui avait perdu des annĂ©es de sa vie avec un pauvre type, je nâassumais pas, et puis quoi, jâallais dire la tĂȘte haute que jâavais subi des violences au sein de mon couple, je pouvais dĂ©jĂ imaginer les regards plein de pitiĂ©, non merci. Et jâallais devoir assumer, jâĂ©tais restĂ©e, de fĂ©vrier 2007 Ă janvier 2011 exactement, je lâavais laissĂ© me traiter comme ça, jâavais abandonnĂ© la rĂ©sistance, ça disait quoi de moi hein ? Et plus jây pensais, plus mes mĂąchoires se crispaient, plus je ravalais les larmes en Ă©vitant ma tĂȘte dans le miroir.
Pourquoi ça mâest arrivĂ© Ă moi particuliĂšrement ? Je crois que câest ça qui me rend dingue, jâai beau me rĂ©pĂ©ter que câest lui et pas moi le problĂšme, je passe par tous les stades que je connais pourtant par coeur : jâai lâimpression dâavoir provoquĂ© le truc, je me demande si je nâinvente pas, je suis dans le dĂ©ni, je regarde les autres victimes et jâoublie tous mes principes militants, je les classe en deux catĂ©gories : celles qui selon moi ont vĂ©cu pire et qui me font me sentir illĂ©gitime et celles qui selon moi ont vĂ©cu moins pire et que jâessaie dâeffacer de ma vision, parce que si elles se considĂšrent comme victimes, alors quoi dire de moi. Je me dis que je lâai probablement mĂ©ritĂ©, que je nâai pas assez dit non, que rien nâest de sa faute, je me remĂ©more son enfance vaguement difficile, ses parents insupportables, et je lâexcuse, encore et toujours. CâĂ©tait moi, jâavais voulu le sauver, jâavais dĂ©celĂ© une faille qui mâavait attirĂ©e, je voulais ĂȘtre plus forte que toutes les autres et je lâavais laissĂ© sâessuyer sur moi pendant quâil me disait que je le comprenais mieux que personne, que je connaissais tous ses secrets et leurs rĂȘves.
Jâai eu des relations toxiques et une relation avec violence, et jâaimerais bien parler dâautre chose mais jây arrive pas, je suis bloquĂ©e lĂ dessus en ce moment, ma psy dit que câest cyclique le trauma mais ça mâemmerde, moi jâaurais voulu que ça soit comme dans les films, une Ă©tape Ă franchir, une fois que tâes en haut de la montagne tu ne dĂ©gringoles plus. Dans le texte du zine, en conclusion, jâavais Ă©crit un truc plein dâespoir du style : « En vrai, tâes toujours lĂ , debout, tu tiens, tu gĂšres, ça pourrait ĂȘtre pire, et tâavances, parce que tâas goutĂ© Ă un truc trop bon, qui sâappelle la libertĂ©, et tâes pas prĂȘte de lâabandonner sur le coin dâun parking. Donc le jour oĂč tu rechopes une infection avec le nouveau, et que quelques jours avant il tâavais fait culpabiliser sur une histoire de cul, tu fuis, parce que tâas bien compris la leçon, tu fuis pour faire taire la rage qui monte, pour apaiser la violence protectrice qui se diffuse dans tes veines. En vrai, tu te sauves, toute seule comme une grande, comme tou.te.s ces autres autour de toi, parce que tâas compris que tâen Ă©tais capable. F., jâen rĂȘve plus la nuit. Il a rejoint la liste des connards que jâai croisĂ© et auxquels jâai plus envie de penser. »
Quelques mois plus tard, je relativise lâenvolĂ©e lyrique.
Il y a quelques jours, juste avant que mon fil dâactualitĂ© ne se remplisse de tĂ©moignages tous plus rageant les uns que les autres, tout ça se remuait tellement dans ma tĂȘte que jâai explosĂ©, Ă une heure du mat dans le lit, des crises de larmes incontrĂŽlables, jâen tremblais, pour la premiĂšre fois câĂ©tait mon corps qui rĂ©agissait et pas ma tĂȘte. Oui cette personne a forcĂ© mon consentement, oui, elle sâest imprimĂ©e dans ma chair, et pendant que je traine mon corps en thĂ©rapie, il vit sa vie sans regarder en arriĂšre, comme tous les autres, comme ceux qui nous fĂ©licitent de « briser le silence » via des posts Facebook mais qui nâĂ©coutent pas, qui ne changeront pas, qui pensent quâils sont hors dâatteinte, hors de cause.
Je rĂ©flĂ©chissais Ă cette idĂ©e quâont certain.e.s copains et copines de ne pas dire victime mais survivant.e, un truc de langage, mĂȘme Beyonce le dit, et ça mâa frappĂ© Ă quel point en fait câĂ©tait important, Ă quel point ça facilitait la prise en compte des violences reçues. Ca induit une action, un truc quâon aurait fait nous pour sâen sortir, on a survĂ©cu, on a dit stop. Lâautre jour, une femme Ă la radio parlait dâautodĂ©fense, et a dit un truc tout simple : si ces femmes sont lĂ aujourdâhui pour tĂ©moigner, câest quâelles se sont dĂ©fendues, câest bien quâelles ont survĂ©cu.