Le feuilleton - vérité de Michel Foucault : En 1970, au Collège de France, le philosophe débute son enquête sur «la volonté de savoir»
Michel Foucault, Leçons sur la volonté de savoir.Cours auCollège de France (1970-1971), GallimardSeuil, 278pp., 23€.
Cahiers de l'Herne, Foucault, Editions de l’Herne, 415pp., 39€.
Une quête obsédante, où plane une sourde inquiétude, une traque aux savoirs qui réglementent, une plongée dans les entrailles du Vrai. Ou encore: un feuilleton en 13 saisons, tout en ralentis et en accélérations, en trouvailles et en impasses… Voilà ce qu’aura été le cours de Michel Foucault au Collège de France de 1970 à 1984 sous l’intitulé global «Histoire des systèmes de pensée», et dont la publication, commencée en 1997, se poursuit à un rythme régulier. Il y a deux ans sortait le Courage de la vérité, son ultime cours, où, quelquesmois avant samort, le philosophe célébrait dans une langue somptueuse et tendue la parresia (le «parler-vrai»), c’està- dire la vérité qui fait scandale et qui nous appelle à la «vraie vie» – c’était l’époque où il rêvait de quitter sa prestigieuse chaire pour devenir, par exemple, journaliste. Cette année, en miroir, est publiée la saison 1, où le tout nouvel élu au Collège de France pose les premiers jalons de son enquête et commence par une autre vérité : celle qu’il faut commencer par balayer devant sa porte.
Intuition. Ces Leçons sur la volonté de savoir peuvent rebuter pour toutes sortes de raisons. Lisibilité: les séances n’ayant pas été enregistrées, contrairement aux suivantes, le texte a été établi à partir des fiches préparatoires, moins fluides, parfois proches de l’annotation.Rapiéçage: certaines leçons étant portées manquantes, il faut aller chercher en fin de volume deux textes qui s’en inspiraient. Sinuosité : il faut un moment pour comprendre en quoi l’analyse de Foucault a besoind’enpasser par l’ordalie chezHésiode ou l’apparition de lamonnaie à Corinthe. «C’étaient des recherches qui étaient fort voisines les unes des autres, sans arriver à former un ensemble cohérent ni une continuité», dira-t-il à propos de ses premiers cours.
Mais, une fois ces obstacles franchis, c’est au spectacle fascinant d’une pensée au travail que le lecteur est convié. L’intuitionqui guida le travail de Foucault jusqu’à la fin y est posée d’emblée: «Le jeu que je voudrais jouer […] est de savoir si la volonté de savoir n’est pas aussi profondément historique que n’importe quel autre système d’exclusion.» Son interrogation s’est nourrie de sa lecture de Nietzsche, sur lequel il a peu écrit mais dont l’influence sur lui se dévoile ici. «Je lizarde Nietzsche; je crois commencer à m’apercevoir pourquoi çam’a toujours fasciné», écrit-il en 1967 dans une lettre que cite Daniel Defert dans sa postface. Que trouve-t-il dans Nietzsche? Eh bien, par exemple, ces premières lignes de Par-delà le bien et le mal: «En admettant que nous désirions la vérité: pourquoi ne préférerions- nous pas la non-vérité? Et l’incertitude? Et même l’ignorance?»
La tradition philosophique veut nous faire croire que la connaissance est un besoin spontané, pacifique, innocent : le pur amour de la vérité. Dans sa Métaphysique, Aristote tenait que l’homme éprouve un plaisir naturel à connaître. Tout l’objet du cours de Foucault va être demontrer au contraire que le désir de vérité est une construction destinée à protéger l’ordre politique et économique de la Cité grecque et, plus tard, de nos sociétés. Contre la fausse évidence du Vrai, Foucault donne des coups de boutoir et dénonce le «visage de violence» de la volonté de savoir. Comme l’interdit ou la folie, elle est une procédure d’exclusion, «toujours serve, dépendante, intéressée». La vérité n’est pas innocente.
Pour en apporter la preuve, il en suit la lente émergence dans la Grèce du VIIe siècle à travers l’avènement de plusieurs systèmes du vrai et du faux: le remplacement des procédures archaïques de la justice, tels l’oracle ou le serment, par le témoignage et l’enquête; l’introduction de lamesure de l’espace et de la monnaie, importés à l’empire perse. La vérité tombait des dieux, sous forme d’oracle, et la divination, elle, descend sur terre et devient «visible, constatable, mesurable». Foucault s’arrête aussi sur l’éviction du Sophiste, cementeur capable des ruses les plus grossières. Ce dernier serait-il resté «le plus menaçant, le plus entêté et le plus ricanant rôdeur» de la philosophie occidentale si notre désir de vérité était aussi assuré qu’on le prétend, note Foucault?
Relecture. Ce qui naît alors, et continue de nous gouverner, c’est un «savoir-pouvoir» ou, plus exactement, un savoir qui se détache du pouvoir pour mieux le servir. C’est le cas du nomos (la loi) qui apparaît à la même époque, «inscrit dans la pierre, présent au milieu de tous sans que personne n’ait à le formuler». Mais cette nouvelle vérité est aussi une déchirure de la trame humaine et dans une relecture époustouflante d’OEdipe roi, qui est aussi un pied de nez à Freud, Foucault en reconstitue la tragédie. On croyait OEdipe mû par le désir d’inceste; pour le philosophe, c’est la passion du Vrai, son entêtement à enquêter auprès des hommes, qui nouera le drame. L’homme qui voulait savoir finira«rejeté à lamer»: ce sont les derniersmots de «la Leçon d’OEdipe», et on peut y entendre l’écho des Mots et les Choses où il annonçait la disparition du sujet humaniste«comme à la limite de la mer un visage de sable». Foucault pouvait être tranchant, voire abrupt. Mais ce qui compte, c’est la façon dont son regard rend toute chose humaine infiniment friable.
Facettes. Dans l’enceinte du Collège du France, il y eut d’autres métaphores maritimes. En 1976, il s’autoportraitura en «cachalot qui saute par-dessus la surface de l’eau, en y laissant une petite trace d’écume provisoire» pour laisser croire qu’en dessous «il suit une trajectoire profonde, cohérente et réfléchie». Plus tard encore, il lança: «Je suis comme une écrevisse, jeme déplace latéralement.» Ces pépites sont relevées par l’article de Michel Senellart qu’on trouve dans le splendide Cahier de l’Herne consacré au philosophe, qui sort simultanément. Une cinquantaine d’articles explore les facettes du personnage et de sa pensée.Gérard Mordillat ressort les rushs, coupés au montage, de Moi, Pierre Rivière… où Foucault jouait un juge. Thierry Voeltzel et Christian Jambet reviennent sur l’épisode houleux de la révolution iranienne. Dans un article écrit avec Jean-Louis Rocca, le philosophe chinoisWangMin’an se souvient avoir acheté la traduction de l’Histoire de la sexualité pour un yuan «sur un étal de rue àWuhan»: l’éditeur chinois, qui avait cru traduire unmanuel de sexologie, avait fini par brader ses… 100000 exemplaires ! Cette Histoire de la sexualité est directement née du cours de 1970-71, puisque le premier tome, paru en 1976, s’appelait la Volonté de savoir. Lemême désir de secouer le joug du vrai et du faux est au travail, déplacé du judiciaire au sexuel. Le philosophe tâtonnait, et il pouvait se le permettre justement parce qu’il allait quelque part. Là est lamagie de ses cours au Collège de France. Dans le Cahier de l’Herne, Frédéric Gros les compare à une marche sur le mont Aigoual: c’est en cherchant, en explorant, en découvrant, que Foucault savait le mieux nous faire«avancer dans le paysage de ses problèmes». Alors, en route!
A lire également: «Foucault va au cinéma», de PatriceManiglier et Dork Zabunyan , Bayard, 164pp, 21€; «Foucault, la gauche et la politique», de José LuisMoreno Pestaña , Textuel 143pp. 9,90€.
Libération, jeudi 10 février, 2011