Tout commence par une interruption
Tout commence. « Tout commence par une interruption. » Paul Valéry, sa phrase, me sont venus à l’esprit. Comment ? Je n’imaginais pas alors le trajet à accomplir. Je devais partir. Cap Tbilisi. Comme une préscience de ce qui allait advenir : la solution aux difficultés que je sécrète moi-même. Quand je m’expose, je traverse l’abattement, l’enthousiasme ; oui, parfois. Créer, c’est faire de l’impossible quelque chose. L’œuvre produite n’est qu’un résidu. La performance, une construction de l’esprit, une épreuve du réel. Arrêts et reprises. L’artiste avance par couches successives. Michaux me parle : « En débloquant sa situation, il en débloque des centaines d’autres, des situations d’époque, ou de l’époque qui ne fait encore que poindre. » Téléporté par l’imagination sur un stand de la foire de Tbilisi, j’échafaude des plans, des scenari. Je me cogne au réel à venir : ce à quoi j’avais pensé est aussitôt escamoté. Ça ne tient pas. J’ai eu l’idée de me présenter dans l’habit d’un portefaix, errant dans les allées, transbahutant des caisses sur un diable – au pays de la religion très puissante. Révolution des Roses. 2004. Nouveau drapeau. Confectionner des caisses en carton blanc, portant d’un côté l’inscription « INTERRUPTION STARTS EVERYTHING », de l’autre du scotch rouge : NON ! À chaque boîte vide son visiteur : NON ! Délai trop court, j’abandonne ! Livraison de la palette de 400 cartons blancs. 40x30x25cm. J’abandonne ! Plus rien ne va ! Tant mieux ! Des tergiversations, en veux-tu, en voilà ! Écrire à la main sur un des murs du stand la phrase de Paul Valéry. La traduire dans toutes les langues présentes ici : LITUANIEN, ARMÉNIEN, ESPAGNOL, ALLEMAND, IRANIEN, RUSSE, AZÉRI, GÉORGIEN, OUI ! LES DERNIERS SERONT LES PREMIERS, OUI ! Autant dire, tout reprendre du début. Un matin, un mercredi, dans un soudain accès de tristesse, j’appelle l’ami Théo : Écris un texte… ton cheminement ! L’ami est celui qui m’éloigne du pire, me remet au travail. J’assume l’artiste désœuvré que je suis. L’artiste sans œuvre. Point de galeriste, le voilà retenu à Paris ! J’assume, je tiendrai bon, je tiendrai le stand. Christian-Louis et moi, ensemble. Je m’y montrerai dans une forme de dénuement, pris dans de menues activités. Quelle est la place de l’artiste, ici, dans une foire ? Foirer, c’est rater. Nous lutterons !
« An art fair is no place for an artist. » « An art fair is no place for an artist. » Baldessari, cité par mon correspondant permanent à Moscou, Eric Schlosser, c’est tout bon. Dans la foire de Tbilisi, comme dans la blague de Baldessari, je suis un enfant débarquant dans la chambre de ses parents faisant l’amour. Coït interrompu. Scène primitive dont l’artiste s’empare pour en faire autre chose : Étant donnés.
Surréalisme chez Benjamin, l’artiste d’origine bourgeoise a le courage d’interrompre sa « carrière artistique », pour recouvrer une marge de manœuvre dans « un espace à cent pour cent tenu par l’image ». Il y a une autre vie que l’art, une vie autre à laquelle il accède par le geste du renoncement. « Interrompre ce qui a été vraiment commencé est une manière de le terminer sur un échec et non pas abolir le commencement », phrase de Levinas, apprise par cœur, par laquelle j’avais clos le premier écrit remis aux Beaux-Arts.
Tout soulèvement politique relève d’une interruption dans l’Histoire. Une performance n’est jamais là où l’on l’attend, c’est ainsi. Ici, elle se réduit au récit qui la précède. L’artiste mis à nu par ses intentions mêmes. Il ne lui reste plus qu’à se ramasser, en accueillant ce qui vient, tout ce qu’il n’a pas prévu. Se situant au bord de lui-même, il accomplit sa mue.
Rien de plus injuste qu’une foire.
Là où ça foire, j’y suis.
Générique :
Sur une partition originale de François Durif, avec la complicité de Louis Rollinde.
Scansion : Théo-Mario Coppola
Sur une musique originale d’Eric Schlosser
Décors : TAF
Avec l’aimable participation des ancêtres : Marcel Duchamp, Paul Valéry, Henri Michaux, Emmanuel Levinas, Marcel Broodthaers, John Baldessari, Boris Lehman, Otar Iosseliani…
Production : Jérôme Nivet-Carzon