Prêche sur du poisson et du miel
Il leur montra ses mains et ses pieds. Comme, dans leur joie, ils ne croyaient point encore et qu’ils étaient dans l’étonnement, il leur dit :
– Avez-vous ici quelque chose à manger ?
Ils lui présentèrent du poisson rôti au feu et un rayon de miel.
« Prenez et mangez-en tous ». Jésus prend du pain et le donne en signe de sa mort et de sa résurrection. Le pain nourrit le corps appelé à ressusciter.
« Avez-vous ici quelque chose à manger ? » Il a faim. La résurrection donne faim. Jésus prend du poisson et du miel et mange. Quel en est le signe ? Comment comprendre ?
Ils lui donnèrent une part de poisson grillé et il mangea devant eux – « οἱ δὲ ἐπέδωκαν αὐτῷ ἰχθύος ὀπτοῦ μέρος καὶ ἀπὸ μελισσίου κηρίου » (Évangile de Luc 24,42, Etienne, 1550). Voici donc une preuve de la résurrection. Il est vivant ; il mange. C’est ce que nous pourrions comprendre à première lecture : « dans leur joie, ils ne croyaient point encore et ils étaient dans l’étonnement » (Luc 24,41). La joie fait divaguer ; il y a besoin du concret de l’existence pour contrer toute incohérence.
Mais quel est le plus inconséquent ? Vouloir prouver que Jésus est bien ressuscité en insistant sur les marques de mort inscrites à jamais dans son corps ou en lui faisant manger du poisson et du miel ? Est-ce bien ce qu’a voulu dire Luc ? Le rayon de miel et le poisson ainsi consommés ne sont-ils que des preuves de la résurrection de Jésus ? L’Évangile ne nous paraîtrait-il pas ainsi d’une grande pauvreté, réduit à une telle contrainte ? N’est-ce pas un peu court et, surtout, sans intérêt pour nous ?
Luc fait effectivement court, très court mais en un autre sens que ce que nous pourrions entendre ici. Il ne nous raconte pas tout. Jean, lui, paraît plus complet.
« Le matin étant venu, Jésus se trouva sur le rivage » (Jean 21,4) mais les disciples ne savaient pas que c'était lui. Ils doutent ; pire, ils passent à côté. « Enfants, n’avez-vous rien à manger ? Ils lui répondirent : Non » (Jean 21,5). Est-ce le temps de manger ? Eux sont en plein travail. Est-ce le temps de ressusciter ? Le premier jour de la résurrection commence fort mal. Jésus a faim Et il n’y a rien à manger. Pourquoi n’y a-t-il rien à manger ? Que font les disciples ? À la mort de Jésus, ils retournèrent à leur vie quotidienne d’autrefois, une vie de pêcheur au bord du lac comme si rien ne se passa. Rien ne se passe en effet : ils ne prennent pas de poisson. Leur vie est en échec, une suite de mauvais jours sans doute. Le jour de la résurrection en est un très mauvais. Il n’y a rien à manger ; la pêche fut plus que mauvaise. Ils se retrouvent sans vivres.
À quoi donc sert-il de prouver que Jésus ressuscita puisqu’ils en doutent, puisque leur vie n’a pas changé, pire qu’auparavant même ? À quoi donc sert-il de prouver que Jésus ressuscita puisque, dans nos vies, nous sommes assaillis de problèmes qui nous dépassent et que, de toute façon, le fait de croire ou non ne va pas remplir nos assiettes ni encore moins payer nos factures ?
Et le rayon de miel ? Jésus nous demande à manger et nous laisse du miel ; il a faim. Luc et Jean divergent : l’un insiste sur le fait qu’un repas de poisson grillé et de pain est déjà prêt et que Jésus invite à y participer. « Lorsqu'ils furent descendus à terre, ils virent là des charbons allumés, du poisson dessus et du pain » (Jean 21,10 9). L’autre insiste aussi sur du poisson et un rayon de miel mais donnés ou offerts par les disciples à Jésus. Luc ne raconte pas tout mais recolle des morceaux d’histoires de Jésus ressuscité. C’est lapidaire et il faut suivre. Les disciples d’Emmaüs rentrent aussi chez eux, désolés. Jésus rompt le pain devant eux. Y a-t-il du miel à table ? Il y en eut dans leurs discussions en chemin qui l’amenèrent à le reconnaître par la foi seule. Ils accourent voir les autres ; ils parlent de cette même saveur du miel de la foi ; Jésus apparaît. Les histoires sont collées les unes à la suite des autres, collantes tel le miel qui conglutine les doigts.
Luc cherche-t-il à prouver que Jésus est bien vivant consommant un rayon de miel alors que lui s’évertue à recoller des morceaux d’expériences ? Rien n’est moins sûr. L’enfilade nous rebute à croire telle une suite de preuves bien huilées justement. Tout colle avec le miel parce que, sans lui, rien ne collerait. Nous sommes plutôt complètement perdus et ne sachant quoi penser de tels morceaux de vie mis bout à bout et dont nous ne savons que faire, n’est-ce pas ? Les récits de résurrection poissent les doigts à la manière du miel et nous ne pouvons plus nous en débarrasser, englués que nous sommes.
La raison est assez simple : c’est à nous d’expérimenter Jésus qui s’approche de nous, ressuscité. Et le miel ? L’enfant inexpérimenté se poisse les doigts et en met partout quand l’adulte se régale de ce précieux aliment. Précisément, entendre que les uns ou les autres se délectent du miel, imaginer leur plaisir ne fait pas de nous des acteurs au bord du lac, ne nous donne pas de goûter par nous-mêmes le goût suave du miel. Ce qu’ils vécurent et ce que nous pouvons en ressentir telle une preuve, une contrainte à croire, ne nous poisse-t-il pas aussi les doigts ? Le disciple est invité à introduire le doigt dans les plaies des mains et des pieds de Jésus ressuscité. Le fait-il ? Ce n’est pas dit. Il confesse la foi. Et nous ? Sommes-nous invités à poisser nos doigts dans ce miel qui accompagne le poisson près du feu de camp au bord du lac ? Pouvons-nous le faire, d’ailleurs ? C’est impossible si ce n’est dans l’imaginaire d’un enfant inexpérimenté. Il n’y a donc rien à faire. Mais, si nous ne sommes pas obligés de croire, le miel n’est plus pour nous. Nous sommes donc extérieurs à la scène de l’Évangile.
Il n’y a donc rien à faire. Le poisson résulte d’un effort, d’un mérite : il faut aller le pêcher pour en avoir. Il est certes un don de la nature ou de Dieu si nous lui reconnaissons l’honneur d’accepter notre action de grâce. Il est, comme le pain, fruit de la mer et du travail des hommes. Le rayon de miel sauvage est, pour les pêcheurs du lac, l’équivalent du foie gras de tables festives alsaciennes. Comme le poisson, il est un aliment constitutif. Il est très nourrissant. Le miel est surtout un bienfait trouvé par hasard ; il est le signe d’un imprévu comme ce fut le cas pour Samson qui, se promenant, tombe sur une carcasse de lion alors que des abeilles firent leur ruche à l’intérieur de ce lieu de mort (Juges 14,8).
Le poisson est ce qu’ils apportent de leur travail à Jésus. Et nous nous attardons en rêveries au bord du lac quand eux travaillent. L’évidence est trompeuse. Pourquoi pêchent-ils donc ? C’est leur gagne-pain. Non, ce fut leur gagne-pain avant d’être appelé pour Jésus à sa suite. Ils quittèrent tout pour lui. Ont-ils tout quitté pour revenir ? Le retour à leur activité de pêche est donc à percevoir tel un échec dans leur vie. Jésus fut crucifié, mort : tout est fini. Il faut reprendre l’ancienne vie, sauver ce qui reste pour survivre. Ne sommes-nous pas là dans la confession de foi la plus opposée à l’espérance de la résurrection ? En outre, le contexte de Jean 21 nous apprend qu’à la pêche, ils ne prirent rien du tout. Leur reprise d’activité est un échec : leur effort est vain. Ils n’ont pas de quoi manger ni vivre ; ils n’ont ni salaire ni nourriture. Le retour à l’ancienne vie ne marche pas : le désespoir les assaille alors qu’ils sont acculés aux difficultés de la vie. Sans poisson, c’est la mort pour eux. Personne, à part Samson et Jean le baptiste, ne peut vivre de miel sauvage.
Jésus passe et ordonne. Il faut jeter les filets comme au premier jour de leur appel. Et le poisson est donné en surabondance et les sauve de la mort. Est-ce un miracle ? Le miracle est-il une preuve rationnelle ? Le rayon de miel est-il une preuve que la résurrection est une vie qui ne colle quand rien de colle justement et nous laisse un goût d’amertume ?
Non, il n’y a aucun miracle. Jésus connaît les lieux : il ordonne là où il convient jeter le filet. Il indique le bon endroit, la bonne manière de vivre sur cette terre sauvage. Il vit et fait vivre mieux que Jean le baptiste, le Samson de la nouvelle alliance qui mangeait du miel dans une carcasse de lion anéantie dans la mort. Jésus donne, non seulement le miel de la terre promise, mais s’y promène. Le lieu n’est pas rêvé, imaginé : le bord du lac est l’endroit le plus commun de leur lieu de travail, devenu, d’un seul coup au passage de Jésus, la terre promise ruisselant de lait et de miel (Exode 3,8).
Autour d’un lac, ils tentent de pêcher le poisson comme auparavant. La banalité de leur vie est aussi en incohérence que leur joie est délirante si nous voulons bien y réfléchir : « dans leur joie, ils ne croyaient point encore et ils étaient dans l’étonnement » (Luc 24,41). Comment peuvent-ils ne pas croire alors que Jésus paraît devant eux ? Et nous, si nous pouvions avoir Jésus devant nous, serions-nous donc contraints d’avoir foi en Dieu ? La banalité de nos vies est en incohérence : nous vivons tels les disciples au bord du lac comme si rien ne s’était jamais passé.
Et Dieu donne. Dans l’échange qu’il consent avec nous, nous n’avons ni de vin ni de pain à offrir. Nous ne sommes pas même ceux qui quémandent de la nourriture, tenaillés par la faim.
« Avez-vous ici quelque chose à manger ? » Jésus ressuscité, lui, meurt de faim.
« Prenez et mangez-en tous ». Jésus prend du poisson et du miel et le mange en signe de sa présence dans la banalité de nos vies. Le pain nourrit le corps appelé à ressusciter mais le miel met la bouche en délices.
« Avez-vous ici quelque chose à manger ? » Eux n’ont rien. Qu’avons-nous de plus qu’eux ? Nous sommes dans l’incapacité à nourrir le Christ ressuscité s’il paraissait devant nous, n’est-ce pas ? En sommes-nous si sûrs ? Eux nourrissent Jésus avec ce qu’ils ont, avec la promesse de Dieu. Qu’avons-nous reçu de moins qu’eux ? Nous qui n’étions pas témoins de la scène et qui n’avons rien en apparence, nous possédons la terre promise ruisselant de lait et de miel (Exode 3,8). Nous nourrissons Jésus de la promesse réalisée de Dieu. Il n’empêche que nous ressemblons trop à ces disciples, lorsque Jésus se promène sur notre terre promise : ensemble, nous ne nous rendons pas compte qu’ils pêchent et que nous travaillons sur une terre ruisselant de lait et de miel.
« Avez-vous ici quelque chose à manger ? » Jésus a faim. Ainsi, la résurrection donne faim.