“...Je vous ferai pêcheurs d’hommes...”
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“...Je vous ferai pêcheurs d’hommes...”
“Après que Jean eut été livré, Jésus alla dans la Galilée; il prêchait l’Evangile de Dieu et disait:” Le temps est accompli, et le Royaume de Dieu est proche. Repentez-vous, et croyez à l’Evangile””.
“Aussitôt, l’Esprit poussa Jésus dans le désert. - Il passa dans le désert quarante jours, tenté par Satan - il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient”
“En ce temps là, Jésus vint de Nazareth en Galilée, et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain. Au moment où il sortait de l’eau, il vit les cieux s’ouvrir, et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. Et une voix fit entendre des cieuxces paroles: Tu es mon fils bien aimé, en toi j’ai mis toute mon affection.”
Toi sans commencement ni fin, comment pourrions-nous entamer un évangile qui soit notre propre histoire toujours nouvelle devant ta gloire ? Nos appels et nos plaintes suffisent-ils à une heureuse parole proclamée qui nous comblerait du bonheur de ta joyeuse présence ? Toi qui es la patience même, comprends-nous dans notre impatience à désirer te balbutier des mots pour un commencement de louange. Toi dont la parole n’a ni début ni fin, comprends-nous dans notre manque qui fait défaillir, devant toi, nos quelques mots éphémères. Dans notre silence d’insuffisances, ne nous laisse pas errer déjà vieux de tant de textes trop entendus et rabâchés. Comment pourrions-nous encore t’attendre puisque Jésus se mit à marcher sur nos chemins aplatis et à nouveau encombrés par tant de siècles d’histoire ? Toi immobile hors du temps, comprends qu’il fallait bien que nous marchions encore vers toi à travers d’autres horizons qu’un désert de sable trop plat et ennuyeux. Toi sans naissance et, pourtant, continuelle nouveauté auprès de nous, donne-nous de nous surprendre afin que nous nous laissions prendre en un début d’Évangile avec toi. Accorde-nous l’honneur d’être, nous aussi, tes messagers proclamant l’heureuse nouvelle de nous savoir éphémères et fragiles en ton éternel plaisir. Et voici, commencement de l’Évangile : nos mots te saisissent, toi insaisissable, non tel un trésor tiré illégitimement à nous, mais tel un commencement de louange sonore.
Prêche sur un goût de miel
Ézéchiel 2,9 – 3,3.
Et voici, une main s’élança vers moi et elle tenait un rouleau de livre. Elle le déploya devant ma face et il était écrit sur la face et au dos ; y étaient écrits lamentations, plaintes et gémissements. Il me dit :
– Fils d’homme, ce que tu trouves, mange-le et mange ce rouleau et va ; parle à la maison d’Israël.
J’ouvris la bouche et il me fit manger le rouleau. Il me dit :
– Fils d’homme, nourris ton ventre et remplis tes entrailles de ce rouleau que je te donne.
Et je le mangeai et il fut, en ma bouche, doux comme le miel.
Prêche
Qui mange du miel ? Si le prophète Ézéchiel découvre un goût de miel dans sa bouche, Jean le baptiste, lui, se nourrit exclusivement de miel et de quelques sauterelles grillées. La nourriture du dernier des prophètes consiste en du miel sauvage – « μέλι ἄγριον » (Évangile de Matthieu 3,4 ; Évangile de Marc 1,6). Quelle étrange indication gustative ! Que comprenons-nous ? Afin que Dieu nous parle, sommes-nous tenus d’être prophètes de l’étrange menant une vie recluse loin de l’effervescence du monde ? D’être des excentriques refusant l’ordre établi ?
« Ce que tu trouves, mange-le ».
Si nous rendons grâce à Dieu de la nourriture que nous mangeons, il nous semble étrange d’avoir un commandement de sa part afin de nous ordonner de manger. Le miel n’est plus un aliment du quotidien mais reste peut-être un luxe, un remède de douceur aux mille et une vertus, quelque chose d’un grand prix qui indique un repas de fête.
Le miel ne peut pas consister en un plat à lui tout seul. Il nous oblige à la mesure. « Mais il faut manger du miel avec modération pour ne pas le vomir » (Proverbes 25,16). Il symbolise aussi la modération dans ce que nous disons : « Les paroles aimables sont un rayon de miel » (Proverbes 16,24). Il est étrange que Jean le baptiste puisse se régaler exclusivement de ce met. Il est encore plus étrange que, soudain, un goût de miel se révèle à l’intérieur de la bouche du prophète Ézéchiel alors que celui-ci n’en a point mangé.
Nous avons beau relire. Quelque chose nous échappe là où nous voudrions, peut-être, de la logique ou, simplement, du bon sens.
C’est alors que nous oublions que le miel est le signe d’une promesse à la manière du pain rompu, signe, quant à lui, d’une alliance, de la Pâque d’Égypte, repas ou cène entre Jésus et les siens. Le miel est pourtant le signe de la promesse faite à Moïse, alliance qui remonte à Abraham, celle d’habiter une terre qui est décrite tel « un pays où coulent le lait et le miel » (Deutéronome 6,3).
Manger le miel n’est rien d’autre qu’habiter la terre que Dieu donne. Le produit de la ruche est le révélateur de la promesse accomplie. Abraham se lève pour tout quitter écoutant la parole. C’est son acte de foi. Lui est faite la promesse d’une belle terre. Il n’est pourtant pas question de miel dans le Livre de la Genèse. La relecture de la promesse dans le Livre de l’Exode permet soudain que le miel apparaisse : « un pays où coulent le lait et le miel » (3,8). Manger le miel est donc un acte prophétique. Alors qu’il habite la terre que Dieu donne, Ézéchiel opère, à son tour, sa propre relecture. La parole de Dieu lui est adressée à la manière d’Abraham et de Moïse. Il entend cette même parole de Dieu : il ouvre la bouche et mange ce que Dieu donne. Le goût du miel est le signe de la promesse réalisée de Dieu. Dans cette relecture de la promesse, il trouve le miel de la terre promise.
« Ce que tu trouves, mange-le et mange ce rouleau ».
Ézéchiel ne mange pas le produit de la ruche précisément. La prophétie ne fonctionne pas telle une évidence. Que trouve-t-il à manger ? Il trouve de l’amer des plaintes et non un rayon de miel. Il mange un rouleau de parchemin ou, plus exactement, des plaintes écrites sur celui qu’il trouve. Le rouleau est le signe matériel des plaintes et de la souffrance qui ne peuvent pas être matérialisées. Quel goût le rouleau a-t-il ? Du papier mâché ? Le prophète annonce la parole de Dieu dont il vit déjà mais prend de l’amer des gémissements et en fait joie. Ceux-ci ont le goût de l’amer contrairement au doux du miel qui renverrait à un sentiment de bien-être, de plaisir. Au contraire, l’amer renvoie à la souffrance. Ne disons-nous pas l’amertume de la vie ? Dieu donne à manger sa parole, des mets de la table. Soudain, au prophète, il ne donne que de l’amer. Il ne donne rien du tout en vérité ; il ne donne que ce qui trouve parmi son peuple.
Dans un mimétisme avec Abraham en confiance avec ce que Dieu lui dit, le prophète écoute et mange le commandement ; il trouve l’amer de la vie. Il mime aussi ce que Dieu lui-même fait lorsqu’il trouve des plaintes et des gémissements se penchant à écouter son peuple.
La nourriture de papier mâché n’est pas vraiment du miel. Or, l’amertume des plaintes se change en douceur sucrée dans sa bouche. Est-ce de la poésie ? Est-ce une manière de dire qu’il convient de vivre dans la foi à tout prix y compris au-delà de ce qui nous est logique ? Est-ce une manière de dire que Dieu est inébranlable devant notre souffrance, impassible ?
Retournons au miel de Jean le baptiste. Si celui-ci mange du miel, les lamentations demeurent. Les évangiles sont remplis de plaintes aussi, celles d’hommes, de femmes, d’enfants qui souffrent. Ils jouèrent de la flûte et refusèrent de danser. Ils chantèrent une lamentation ; ils refusèrent de pleurer – « Ηὐλήσαμεν ὑμῖν, καὶ οὐκ ὠρχήσασθε· ἐθρηνήσαμεν ὑμῖν, καὶ οὐκ ἐκόψασθε » (Évangile de Matthieu 11,17). Qui ? Pour quel motif de joie ou de peine, jouent-ils ou se mettent-ils à danser ? À se lamenter ? Pourquoi le prophète se nourrit-il de lamentations ? Des femmes se frappent la poitrine et poussent une lamentation sur Jésus – « γυναικῶν αἳ ἐκόπτοντο καὶ ἐθρήνουν αὐτόν » (Évangile de Luc 23,27). Lui les corrige en reproche ; il faut se lamenter sur leurs enfants jouant sur les places si joyeux.
Pourquoi ? Telle est la question des enfants comme ceux qui jouent de la flûte sur une place. Luc nous compare à ceux qui écoutent des petits villageois interprétant un air joyeux et festif mais poussent une lamentation. « Ηὐλήσαμεν ὑμῖν καὶ οὐκ ὠρχήσασθε ἐθρηνήσαμεν ὑμῖν, καὶ οὐκ ἐκλαύσατε » (Évangile de Luc 7,32). Où est notre joie ? Faut-il se lamenter ou ne le faut-il pas ? Pourquoi ? N’aurions-nous pas le droit de pleurer nos souffrances et celles des autres ? La réaction est humaine et de bon sens. Le bon sens ne suffit donc pas ; il faut la foi qui apporte un goût de miel.
Où est passé le miel d’Ézéchiel et de Jean le baptiste ? Qu’est-il devenu ? Si Jean le baptiste mange du miel, les lamentations demeurent. Il se fit trancher la tête dès le début. Aucune lamentation ne lui fut donnée en hommage. Lui qui mangeait le miel de la promesse accomplie, il n’est plus rien, non pas même un souvenir de goût de miel dans la bouche d’Ézéchiel. Le miel est-il perdu à jamais ? La question peut sembler dérisoire. Sans miel, il n’y a pas de promesse. Dieu a parlé pour rien. Est-ce triste ? Mais nous ne pleurons pas de lamentation sur nos places.
Le prophète, lui, mange de la lamentation ; il la mange même en rouleau écrit en recto verso. Il se passe, avec Jésus, le même changement incompréhensible, de l’inattendu. À la manière du Dieu d’Abraham, Jésus relance une promesse : « Vous serez en joie » – « κλαύσετε καὶ θρηνήσετε ὑμεῖς, ὁ δὲ κόσμος χαρήσεται· ὑμεῖς λυπηθήσεσθε, ἀλλ’ ἡ λύπη ὑμῶν εἰς χαρὰν γενήσεται » (Évangile de Jean 16,20). Jésus invite à la même expérience qu’Ézéchiel. Vous aurez de la joie à goûter à un délice malgré, avec ou par-delà les plaintes.
Comment l’amertume de la vie peut-elle se changer en joie, en goût de miel ? Il manque un maillon. Où est le miel de Jean le baptiste ?
« Ce que tu trouves, mange-le et mange ce rouleau ».
Que trouve-t-il à manger ? Un rayon de miel ? Non, il trouve un rouleau ou, plus exactement, un rouleau lui est donné. Nous entendons la parole de Dieu quand nous lisons la bible ; nous n’entendons pas de voix. Nous mangeons du pain et du miel ; nous ne mangeons pas des rouleaux de parchemin ni des pages de livre. Il y a donc une confusion entre l’acte d’entendre et l’acte de manger. Pourtant, nous mangeons bien ce que nous entendons et voyons au sens où ceci pénètre en nous et nous travaille de manière assez mystérieuse. Dieu nous visite par ce biais. Il écoute son peuple ; il nous écoute dans l’exercice d’enroulement de nos paroles de plainte et de joie. Sa réponse est l’ordre de manger : mange ce que j’écoute de mon peuple. Que disons-nous à Dieu ? Que donnons-nous lui d’entendre de nous ? Dans nos pleurs, nos joies, nos plaintes, nous crions à Dieu notre incapacité, notre petitesse. Dieu donne le goût du miel. Il nous transforme par sa parole qui se mêle aux nôtres. Elle colle aux nôtres tel le miel.
Nous aimerions bien que le rouleau qui pénètre les entrailles du prophète soit la parole de Dieu ; nous nous plaisons peut-être à imaginer que les Écritures lues ou entendues prennent le goût du miel. Encore faut-il les lire, n’est-ce pas ? Comment passer de l’écrit de plaintes à la parole de Dieu ? Comment passer d’un texte lu qui nous semble étranger à quelque chose qui a le goût du miel, à une parole qui nous nourrit et nous procure du bien, à une grâce que Dieu nous fait à nous visiter ?
Et, soudain, la bouche d’Ézéchiel est remplie de miel. Il se délecte de la saveur sucrée et suave qui coule dans sa gorge.
« Mange-le ». « Prenez et mangez ». Telles sont les paroles de l’institution sur le pain et le vin que prononce Jésus.
Prenez et mangez du miel. Ceci est ma joie. Non, ce ne sont pas les paroles de la cène. Prenez et mangez la parole. Ceci est ma vie. Prenez et mangez le pain. Ceci est mon corps.
Non, à l’ultime de l’Évangile, Jésus ne s’exprime pas ainsi. Il dit : « N’avez-vous pas quelque chose à manger ? » Jésus ressuscité revient au bord du lac. Il ne dit plus à ses disciples de manger ; il a faim. Jésus réclame de la nourriture. Ils n’ont rien si ce n’est ce qu’ils trouvent dans leur vie de pécheurs qu’ils reprirent comme avant puisque tout était fini avec la crucifixion de Jésus. Le miel de Jean le baptiste et de la terre promise, ce n’était pas pour eux. L’Écriture leur est fermée ; ils n’ont même plus l’amer. Jésus leur ouvre l’esprit (Luc 24,45). Ils ouvrent alors, non la bouche, comme à Ézéchiel, mais l’esprit : ils comprennent l’Écriture. Et nous, avons-nous compris ? Rien. Il nous manque le miel de Jean le baptiste.
« Ce que tu trouves, mange-le et mange ce rouleau ». Autour d’un lac, près d’un feu de broussailles, ils trouvent du poisson et du miel, le miel des prophètes, le miel dont se nourrissait Jean le baptiste. Ils lui donnèrent une part de poisson grillé et un rayon de miel – « οἱ δὲ ἐπέδωκαν αὐτῷ ἰχθύος ὀπτοῦ μέρος καὶ ἀπὸ μελισσίου κηρίου » (Évangile de Luc 24,42, Étienne, 1550). Jésus mange le miel devant eux : le même goût que celui dans la bouche d’Ézéchiel coule désormais dans la bouche de Jésus. Celui qu’ont annoncé les prophètes se délecte du miel de la terre promise à Abraham. Tout est accompli.
Et nous, qu’avons-nous compris du goût du miel qui se glisse soudain dans la bouche ?
Amen.