Prêche sur un état à jeun au soleil des plages de Joppé
Pierre monta sur le toit, vers la sixième heure pour, prier. Il eut faim et voulut manger. Pendant que l’on lui préparait à manger, il tomba en extase. Il vit le ciel ouvert et un ensemble semblable à une grande nappe attachée par les quatre coins qui descendait et s’abaissait vers la terre et où se trouvaient tous les animaux à quatre pattes, les reptiles de la terre et les oiseaux du ciel.
– Lève-toi, Pierre ; tue et mange.
– Non, Seigneur, car je n’ai jamais rien mangé de souillé ni d’impur.
Et, pour la deuxième fois, la voix se fit encore entendre à lui :
– Ce que Dieu a déclaré pur, ne le regarde pas comme souillé.
Cela arriva jusqu’à trois fois et, aussitôt après, l’ensemble fut retiré dans le ciel.
Tandis que Pierre ne savait en lui-même du sens de la vision qu’il avait eue, les hommes envoyés par Corneille le païen se présentèrent à la porte.
Et, comme Pierre réfléchissait à la vision, l’Esprit lui dit :
– Voici, trois hommes te demandent ; lève-toi, descends et pars avec eux sans hésiter car c’est moi qui les ai envoyés.
Pierre est logé chez un ami à Joppé. La maison est au bord de la mer. Il monte sur le toit de la maison, une terrasse avec vue sur les plages de la ville. L’heure est tardive ; il défaille de faim sous les odeurs de cuisine.
Sa faim paraît si grande qu’il semble dans un état second. Est-ce un assoupissement ? un malaise ? Il ne semble guère dans un état habituel ; il tombe en extase. Il a une vision. Dans sa vie quotidienne, se mêlent donc des actes que nous aurions, peut-être, tort de considérer selon une distinction trop nette entre profane et sacré.
Il prie dans sa maison ou, plutôt, il tombe en acte d’adoration. Le verbe grec « προσευχόμαι », « adorer », renvoie à la liturgie du temple de Jérusalem. Or, il est dans la maison. L’extase n’est pas une chose courante sous la plume de Luc qui écrivit les Actes. Une autre extase y est notée, celle de Paul dans la maison de Dieu, le temple justement (Actes 22,17). Dieu lui indique que son témoignage ne sera pas reçu ; autrement dit, il convient d’aller prêcher chez les païens.
Ici, Pierre se retrouve ou, plutôt, ne veut pas se retrouver face à Corneille, le païen qui remplit ses plats de table avec des viandes grillées aux idoles. La vision qui l’assaille est un mélange de ravissements en même temps qu’une expérience douloureuse, un dégoût qui le fait reculer. L’échec expérimenté, celui de Pierre analogue à celui de Paul, permet une sortie du familier pour une mission vers l’étranger, l’inconnu.
En juif observant, il se soumet à des règles alimentaires qu’il n’est pas possible de transgresser sans perdre son identité religieuse. Il ne peut se trahir lui-même. Sa conscience le contraint donc à rester confiner chez les siens, dans sa communauté. Selon les règles alimentaires, il lui est interdit de consommer des animaux qui semblent assez étranges tels des bêtes à sabots fendus comme les porcs ou, encore, des poissons à écailles qui n’ont pas de nageoire mais des pattes tels les crocodiles. Le poisson reste la nourriture quotidienne pour ce pêcheur que Jésus appela à sa suite. Ils vivent au bord de la mer. Jésus, à peine ressuscité, allume un feu sur la plage et fait griller du poisson sur les braises.
« Venez, les enfants » (Jean 21,12).
Ils mangent ensemble, entre juifs d’un village de pêcheurs. Telle est l’expérience du Ressuscité, expérience fondatrice autour d’un repas quand l’homme à faim. Oui mais voilà : chacun mange à sa manière selon ses coutumes, son accès particulier à la terre, voire à la mer. Rien n’est plus séparateur que le contenu des plats que l’homme consent pourtant à partager avec les siens, avec l’hôte de passage, inconnu plus ou moins inquiétant et dérangeant.
« Je vous ferai pêcheurs d’hommes » (Matthieu 4,19). La promesse, un ordre que Dieu leur donna, Pierre semble l’avoir oublié.
Manger reflète des coutumes ; c’est vivre ensemble, mais non pas avec tous. Il y a des habitudes de village, de clans. Il ne faut pas aller trop loin. Les invités sont à l’aise pour être en appétit. La convivialité est réussie quand il y a plaisir à reconnaître des mets en commun. Sous le soleil de la terrasse, à jeun, Pierre voit descendre, du ciel, une grande nappe de pique-nique, pareille à un baluchon volumineux aux quatre coins noués. Elle descend et se déploie sur l’herbe fraîche ; il y aperçoit toutes sortes d’animaux. Quel étonnant fantastique qui hante les songes de l’apôtre Pierre ! La bible serait-elle un livre de conte de fées ?
Dans la nappe aux coins noués, il y a tous les animaux. Seulement voilà, le contenu n’est pas autorisé. Selon les règles prescrites suivies par le juif fervent qu’est Pierre, certains animaux sont frappés d’un interdit alimentaire. Dès qu’il s’apprête à les tuer, à découper les morceaux de viandes et les griller afin de manger, il est pris dans la contradiction de l’appétit de la faim qui le tenaille et l’interdit qui l’empêche de consommer et d’assouvir sa faim. Il est bloqué dans ses désirs.
Le païen de Corneille mange des viandes sacrifiées aux idoles. En Chine, ils consomment des chiens ; en Afrique, de la cervelle de singe ; les bourguignons mangent des escargots ; les bretons, du crabe ; les alsaciens, du munster. « Quelle horreur ! », s’exclame Pierre. « Moi, jamais ! ».
Dans la vision, le baluchon de la nappe contient tous les animaux. La bible n’est ni une féerie ni les contes des mille et une nuits. Il y a une histoire d’un autre baluchon qui descend sur la terre ferme contenant toutes les espèces d’animaux. C’est l’histoire de l’arche de Noé au chapitre 8 de la Genèse. Les animaux sortent de l’arche et Dieu fit alliance avec Noé. La première alliance avec l’humanité est le repas du commencement du commencement. Pierre voit un baluchon de nappe aux coins noués qui se dénouent ; toutes les espèces d’animaux en sortent. C’est la création de Dieu, sauvée des eaux bien avant toute alliance avec Abraham. Alors, Dieu dit à Pierre :
« Lève-toi, Pierre ; tue et mange ».
Il peut se lever : le Christ qu’il prêche est debout, ressuscité. Il tue et mange : autrement dit, il coupe une alliance avec Dieu à la manière de Noé pour l’humanité entière. Les païens viennent manger à la table d’Israël. Dieu les bénit de manger ainsi.
Le baluchon de victuailles de viandes est présenté par trois fois à Pierre. Il est possible de se remémorer que Pierre renia, à trois reprises, Jésus dans la cour du palais du grand prêtre (Luc 22,60). Que cherche Luc à souligner dans cette troisième fois ? Pierre conclut l’alliance allant manger chez le païen de Corneille. Il raconte, à nouveau, sa vision de baluchon – « σκεῦος » – en Actes 11,5. Ce terme insolite revient en Actes 27,17 : le bateau de Paul est pris dans la tempête. Ils abaissent les voiles, baluchon qui charge trop le navire et qu’ils abandonnent. Navire délesté, allégé, vidé de son contenu, c’est bien aussi ce que renferme l’arche de Noé.
« Tous les animaux, tous les reptiles, tous les oiseaux, tout ce qui se meut sur la terre, selon leurs espèces, sortirent de l’arche » (Genèse 8,19).
Tel est le contenu du repas d’alliance que Dieu veut donner à Pierre dans la nappe descendue du ciel pour les païens.
« … tous les animaux à quatre pattes, les reptiles de la terre et les oiseaux du ciel » (Actes 10,12).
La première alliance fut scellée avec Noé à destination de l’humanité entière ; la deuxième alliance avec Abraham. La troisième alliance en Christ ratifiée par un retour aux promesses noachiques, désormais accomplies dans le songe de Pierre en plein soleil dans le ciel de Joppé.
« Noé bâtit un autel à l’Éternel ; il prit toutes les bêtes pures et tous les oiseaux purs et il offrit des holocaustes sur l’autel. L’Éternel sentit une odeur agréable » (Genèse 8,20-21).
Il grille des viandes et Dieu, comme Pierre dans les Actes, se met à sentir l’odeur du repas. La différence est majeure : Pierre s’apprêtait à prendre son repas, seul avec les siens. Dieu lui fait élargir sa table à l’humanité entière.
Perturbé d’une telle pensée, il entend frapper à la porte : les hommes de Corneille, ceux qui mangent impur, veulent aller avec lui. Il y va ; il mange. Dieu lui-même qui nous donne la nourriture est le garant de ce lien d’humanité et de convivialité entre nous, nous tous.
Le repas est une bénédiction dans laquelle Dieu nous donne sa création à manger. Bien davantage, Dieu y invite qui il veut. C’est lui qui va chercher l’homme pour le mettre à table.
Quel est l’homme qui a la puissance de limiter l’étendue d’une bénédiction divine ?