30 jours pour écrire - Farandole
Solata, le 4 août 1909.
Ma chère Amélie,
Lorsque je ne vous écris point, je contemple et lorsque ma contemplation s’achève, je confie à mon journal le fruit de mes errances. Mon existence est désormais remplie d’un silence d’une richesse jusqu’alors inconnue. Les mots, tellement foisonnants sur le papier, ont déserté l’espace sonore qui m’entoure. Je me surprends à mieux entendre, à prêter l’oreille et diriger mon attention vers une kyrielle de bruits que je pensais imperceptibles.
Certes, le chant des oiseaux, le clocher du village en aval, et les soupirs du vent dans les persiennes m’accompagnent presque constamment. Mais vous êtes-vous jamais recueillie sur le murmure d’une feuille d’arbre qui se dandine dans la brise ou sur le friselis d’un serin ou d’une mésange dont les pattes griffues tapotent gracilement l’écorce d’une grosse branche ?
L’expérience du vrai silence est formidable. Je sais que cela ne vous plairait point, je vous imagine à m’expliquer à quel point vous vous sentiriez oppressée une fois vos repères sonores évanouis.
Daignerez-vous me laisser retranscrire un extrait de mon journal et puissiez-vous vous immerger dans cette expérimentation sans pour autant en ressentir d’angoisse. Le texte date d’hier. Je me sentais si adoucie après vous avoir lue, Amélie, ou plutôt après avoir fait résonner en moi ces mots que vous eussiez employés, que je suis sortie à l’approche de la nuit. Veuillez me pardonner : certains passages sont coupés. Même si je n’ai nul secret pour vous, je suis, et vous m’en voyez honteuse, moins scrupuleuse sur mon style d’écriture lorsque je m’adresse à moi-même que quand je sens votre regard suivre ma plume.
03.08 - (…) la nuit tombe ardemment mais je ne puis me retenir jusqu’à demain, il me faut marcher, avancer(…) et me fondre dans un silence qui noie mes pas (…). Ma douce Amélie (…) a apaisé mon cœur et mon esprit, et a attisé en moi le vif désir d’être au dehors, dans le silence. Je constate qu’il m’arrive souvent, déjà bien avant cette retraite, d’avoir soif d’un instant de quiétude pour assimiler les apprentissages de la vie parvenus jusqu’à moi au fil de lectures ou de conversations. Je crée le vide dans mon esprit et laisse la nouveauté se déposer exactement à l’endroit où elle se sent le mieux.
Après une heure à fouler le sol devenu humide, je traverse une pinède et me retrouve dans une clairière alors que le soleil s’efface jusqu’à demain. Le silence m’engloutit au même rythme que la pénombre et devient subitement vivant Je suis là (…) traversée de toute part par l’immensité de la forêt endormie, rappelée à ma propre fragilité (…), rattachée au rythme primitif de la Terre. Je me sens happée par une farandole d’Invisibles, où les sèves, les racines et les souffles se tiennent par la main, se faufilent et serpentent dans une ronde mystérieuse. (…) Les bruissements deviennent frissons, les branches craquent et ploient, les écorces des pins dans la clarté de la Lune rougeoient jusqu’à l’incandescence, de grandes herbes se tordent, se tressent et remuent alors que le vent s’engouffre entre les cimes et transforme cette ronde en une danse presque magnétique. (…)
La Lune se dérobe soudain derrière quelque nuage, les arbres deviennent silhouettes, les silhouettes se confondent et deviennent quant à elles murs protecteurs, filtrant le tumulte extérieur, oh non pas celui de la demeure, pas même celui du monde, mais le grand tumulte qui habite mon âme. (…) Dans le silence agité de l’obscurité, les éléments s’ordonnent en cercles, dessinent des spirales et tournoient jusqu’à l’ivresse puis la Lune revient et allonge les ombres qui prennent part à la danse. (…)
Très chère Amelie, cette expérience se rêvait paisible mais il semble que le vrai silence n’est pas l’absence de bruit, c’est celui qui met en lumière les sons immémoriaux, celui qui abrite l’indicible et sert de sanctuaire à la conscience. Comme la folie se propagerait de main en main, notre âme engloutie dans le silence serait-elle reliée à ce que la Vie recèle de plus doux, de plus noble et de plus intense.
Je dois maintenant vous laisser, très chère Amélie, car le soir est installé depuis longtemps et je me retiens de retourner dans cette pinède. Je dois, et je le regrette, poser la plume, fermer les yeux et laisser le sommeil me recouvrir.
Votre,
Ernestine


















