Interview - Feu! Chatterton
Pourquoi Feu! Chatterton ?
Sébastien : Cela vient d'un tableau représentant un jeune homme pâle, étendu sur un lit. Au bout de son bras, on retrouve un flacon d'un poison et on comprend qu'il s'est suicidé. Ce tableau est La Mort de Chatterton, ça nous a beaucoup plu et après s'être renseigné, on a appris qu'il avait été un personnage important pour des artistes comme Bashung ou Gainsbourg. Le « feu » a été rajouté car c'est une personne morte et le point d'exclamation vient pour casser cette logique. Le point de départ, c'est une sorte de résurrection.
Avant le groupe, quels sont vos parcours respectifs ?
Arthur : Avec Clément et Sébastien, on se connaissait tous les trois. Ils avaient déjà un groupe de rock au lycée et moi, j'étais dans mon coin (rires). Vers la vingtaine, on a commencé à monter un groupe tous les trois mais ça ne ressemblait pas à ce qu'on fait aujourd'hui. L'approche était plus libre et rythmique avec le slam. A un moment, on en a eu marre parce que ça ne nous ressemblait pas vraiment. On s'est tourné vers des morceaux plus pop et en 2011, après quelques titres permettant la scène, on a rencontré Antoine et puis, Raphaël. Individuellement, ils font tous de la musique depuis gamins.
Et pour toi, l'écriture ?
Vers la fin du collège, à l'adolescence.
On retrouve du jazz, de la pop, de l'électro. Est-ce le résultat de vos influences communes ou un mélange ?
Clément : Individuellement, on écoute des choses variées. C'est un mélange de groupes sur lesquels on est d'accord, c'est un chassé-croisé de couleurs.
Antoine : Au départ, c'est pas du tout le cas quand même (rires).
Arthur : Au départ, Séb flashait sur LCD Soundsystem mais moi, à part New York, I Love You, j'étais pas touché par cette musique. On se laisse convaincre par la musique et on immisce dans les têtes des autres. Pour l'instant, Antoine n'a toujours pas adhéré pleinement à Radiohead.
Raphaël : Moi, j'adhère modérément (rires).
Arthur : Bon, Antoine est pas convaincu...
Antoine : On dirait un homme qui se fait égorger...
Et Radiohead, c'est une réelle influence ?
Tous sauf Antoine : Ouais !
Arthur : Dans la construction des morceaux, les rythmiques et plein d'autres trucs. On aime le format pop mais au sens large comme les Beatles. Au départ, la référence n'était pas pop mais plutôt jazz ou dans le rock progressif. Ca, c'était un vrai point de départ avant que notre musique évolue.
Par exemple, Tom Yorke est la figure de Radiohead mais on a tendance à oublier le boulot des musiciens. L'écriture a-t-elle une influence sur la composition ou inversement ?
Sébastien : Le plus souvent, les deux se font en même temps. Il n'y a pas de règles, les mélodies peuvent naître durant des arrangements ou le texte peut être écrit en même temps. Tom Yorke arrivait sûrement avec du boulot déjà fait.
Arthur : Pas sûr ! Ses albums en solo sont beaucoup moins bien que ceux avec Radiohead.
Clément : Radiohead, ce sont les morceaux de Tom Yorke mais sans ces arrangements particuliers au groupe.
L'écriture en français, était-ce un vrai choix ? Je pense à la vague de la nouvelle pop avec Lescop, La Femme, Fauve.
Arthur : Non, c'était naturel. J'insiste sur ce « non » car sinon, on pourrait croire que c'était stratégique et ou un truc de suiveur. Quand on a fait notre premier groupe à la sortie du lycée, c'était déjà en français. Tout le monde nous disait que ça ne fonctionnerait pas. Le français, c'était le rap ou le slam. Cette forme était présente déjà dans notre écriture. L'oreille n'était plus habituée à la chanson en français et quand on a vu cette vague arriver, on était assez satisfait.
Sébastien : On avait commencé des titres en français et voir ces groupes, c'était cool. On a eu raison de persévérer.
Vous n'aviez pas peur d'une étiquette « chanson française » ?
Sébastien : On l'assume !
Arthur : En plus, c'est bien la chanson française.
Antoine : Ca sous-entend un peu trop que la partie instrumentale est d'une qualité moins importante alors que c'est le contraire de ce qu'on essaie de faire.
Clément : On parle beaucoup de rock et chanson française. Au début, on nous collait cette étiquette mais ça diminue. Maintenant, on parle plus de ce projet rock.
Quand on parle de vous, j'ai souvent lu et entendu « rock littéraire ».
Clément : Il faut bien donner des qualificatifs et ça résume plutôt bien nos compositions. On raconte des histoires avec du rock. Il y a plus un travail d'insertion entre la voix et la musique. Les guitares sont plus lourdes, les mélodies sont plus travaillées par rapport à avant.
Antoine : Avant, on posait la voix sur la musique sans réellement les combiner.
Dans vos influences, on peut parler d'une influence d'Amérique Latine ? Je pense au titre La Malinche ou au Charango.
Clément : C'est plutôt des rencontres ponctuelles avec l'Amérique Latine. La Malinche, Arthur était parti au Mexique mais il ne l'a même pas écrit là-bas (rires). J'ai ramené le Charango d'un voyage en Bolivie mais sans penser m'en servir après.
Arthur : Après, c'est vrai qu'il y a un vrai attrait pour l'Amérique Latine. Cet exotisme nous intéresse et attire. On y a beaucoup voyagé mais ce n'est pas de la musique que l'on voudrait forcément faire.
Raphaël : Il y a quand même une grande tradition de la chanson à texte en Amérique Latine. On retrouve des artistes comme Mercedes Sosa ou Victor Jara.
Arthur : Danser dessus, ouais ! Mais en faire...
Il y a quelque chose de très descriptif dans votre musique et notamment du quotidien.
Sébastien : On aimerait créer des espaces avec la musique ou du moins, essayer que les mélodies portent le texte. Sur Côte Concorde, on a essayé de faire une ambiance marine.
Arthur : C'est pas vraiment réfléchi mais, le quotidien est la première logique d'écriture. On a envie de fantasmer ou dépeindre le quotidien. A l'aube, c'est un point de vue sur le paysage ! Les moteurs d'un texte sont difficiles à trouver. Cela peut être un symbole fort comme pour Côte Concorde. C'est l'histoire d'un vendredi 13, d'un navire qui sombre à cause d'un gros caillou et l'opposition entre un vieux village de pêcheurs et ce gros paquebot de riches avec toutes ses lumières. Pour moi, c'était quelque chose de fort. On essaie d'éviter de parler que des amourettes de jeunesse. C'est joli, c'est inspirant avec des histoires érotiques ou de séparation.
Il y a même un côté visuel, il y a un réel travail là-dessus ?
Sébastien : C'est cool que tu le ressentes parce qu'on essaie de travailler sur ça. On ne le maîtrise pas spécialement alors on essaie d'avoir une exigence. Ca passe par travailler avec des gens comprenant notre univers et celui des morceaux comme sur La Malinche. Ce n'est pas réfléchi mais c'est important que l'image soit travaillée et serve la musique et le texte.
Arthur : On a l'impression de pouvoir aller plus loin en servant l'imagerie par la musique et inversement. Dans l'écriture, il y a même quelque chose de cinématographique. Parfois, les mots sont là pour évoquer des images : une robe rouge sur un lino. Et justement, la musique doit aller dans ce sens et la construction de la musique peut être construite comme une dynamique cinématographique.
Sébastien : Pour l'album, on a envie de travailler encore plus là-dessus avec un titre important pour nous, de quinze minutes.
Arthur : Avec le vinyle aussi !
Sébastien : C'est un autre projet autour de ce morceau mais, il faut le financement.
En parlant financement, j'ai vu que vous étiez passés par Kisskissbankbank.
Clément : C'est un concours de circonstances à la base. Quand on a gagné quelques prix, on a reçu de l'argent et on s'est dit qu'on pouvait financer nos enregistrements sans passer par un label. Avec les Inrocks Lab, ils proposaient d'offrir un kisskissbankbank avec une somme de départ. On s'est rendu compte que ça avait fédéré beaucoup de gens et tout le processus était agréable. On a rencontré nos contributeurs.
Sébastien : C'était une plate-forme pour presser les disques mais aussi pour une précommande. Les gens mettaient de l'argent, ils recevaient les disques deux mois après la fin de kisskissbankbank.
Arthur : On a eu la chance de gagner plusieurs concours mais sans ça, on aurait peut-être signé plus tôt sur un label. A l'inverse, pour les groupes n'ayant pas gagné de prix, les plate-formes participatives sont d'autant plus importantes. C'est facile d'accès contrairement à un concours. C'est une vraie alternative mais on avait peur de ça. Le revers de cette opportunité est que cela peut faire un peu « amateur » d'aller là-dessus.
Clément : L'encadrement des Inrocks a permis que des gens nous écoutent par ce biais-là. On n'est pas passé de manière complètement neutre.
Arthur : Par cette peur, on a voulu en faire un truc sérieux avec la précommande. Alors que pour le public, il y avait un vrai intérêt de participer au projet. On s'est rendu compte qu'on avait un public, cela a dépassé le seuil de la famille.
Clément : On a même organisé un apéro à Paris, pour rencontrer nos donateurs.
Vous avez eu un soutien des professionnels.
Arthur : Pour l'instant (rires) ! On a beaucoup de chance.
Sébastien : Après les concerts, on demande comment les gens nous ont connu et c'est souvent par le biais des médias comme Télérama, France Inter, …
Clément : Canal + nous a consacré une pastille d'une minute et demie mais ça a eu un gros impact.
Arthur : Même Ce Soir Ou Jamais ! Toutes ces formes permettent de toucher plus largement un public. Par exemple, on a joué à Châteaulin ou d'autres endroits mal ou non-desservis. Tu es obligé d'y aller en bagnole et on se demande comment les gens viennent ou qu'est-ce qu'ils foutent là. Ils viennent te voir au milieu du Jura quoi (rires) !
Sébastien : Encore quelques semaines et l'album sera enregistré.
Arthur : Une tournée suivra avec des Trianon à la rentrée.
Sébastien : La tournée de l'automne.
Quelques conseils musicaux ?
Sébastien : Le dernier Tame Impala.
Clément : Le dernier Moodoïd.