Je me permets d'extraire un petit bout de ma conversation en cours avec la charmante (â€ïž) @joannerowling parce que j'aimerais bien faire cette rĂ©ponse en public : il en va de l'histoire rĂ©cente de la Gauche et de certains mouvements de sociĂ©tĂ© qui me semblent largement occultĂ©s, justement, par elle, au profit de son clientĂ©lisme actuel et de son discours dĂ©tournĂ© de son Ă©lectorat historique.
Je sais pas, Ă©coute, j'ai peut-ĂȘtre perdu de mon idĂ©alisme depuis les derniĂšres Ă©lections ? Aujourd'hui je pense que les mouvements politiques arrivent pour des raisons plus profondes que la manipulation des Ă©lites. Quand MĂ©lenchon avait un discours plus socialiste en 2017, il n'a mĂȘme pas pu battre Fillon, et dieu sait que celui-ci s'est fait laminĂ© mĂ©diatiquement, ET bouffĂ© par deux autres "droites". J'en arrive Ă la conclusion que les français sont⊠de droite. DĂ©so ?
... La dĂ©faite de MĂ©lenchon en 2017 cache en rĂ©alitĂ© une formidable remontĂ©e de la Gauche, grĂące Ă sa campagne audacieuse ; il ne faut pas oublier qu'on sort d'une rĂ©pression massive d'un mouvement social de grande ampleur contre la Loi Travail (Macron-El Khomri) matĂ©e par Valls dans le sang et les larmes â c'est en 2016 que l'on a commencĂ© de servir d'armes de guerre contre les manifestants, avec les premiers mutilĂ©s. Ă l'Ă©poque, le Parti Socialiste est hĂ©gĂ©monique Ă gauche : il l'est depuis l'O.P.A. de Mitterrand autour du Programme commun qui a tuĂ© le Parti Communiste Français. On ne le sait que trop, c'est Tonton qui orientera le socialisme vers la social-dĂ©mocratie europĂ©iste et le nĂ©olibĂ©ralisme en ringardisant l'anticapitalisme dans une imitation troublante du « TINA » that chĂ©rie. Je te parle d'un temps que les moins de vingt ans, etc. mais si Nicolas Sarkozy a modifiĂ© le nom de son parti pour crĂ©er âLes RĂ©publicainsâ c'est aussi parce que tout le monde s'Ă©tait mis, sous le hollandisme, Ă parler de âl'UMPSâ...
Donc, en 2016, MĂ©lenchon fait une campagne extraordinaire oĂč il se paie le luxe de se rĂ©approprier les symboles rĂ©publicains Ă la barbe de l'extrĂȘme-droite, fait chanter la Marseillaise en meeting, expĂ©rimente avec les nouvelles technologies (le fameux hologramme...), et s'empare de YouTube avant tout le monde pour contrer la censure intense qui sĂ©vit sur le PAF contre la France Insoumise et surtout sa propre personne, homme Ă abattre caricaturĂ© avec une haine inĂ©dite dans des mĂ©dias trĂšs proches du P.S. ; lequel P.S. met le satellite BenoĂźt Hamon sur orbite pour tenter de reprendre l'Ă©lectorat jeune Ă MĂ©lenchon. Pendant ce temps-lĂ , le N.P.A. reprĂ©sentĂ© alors par Philippe Poutou dĂ©passe toujours MĂ©lenchon sur sa gauche, fatalement.
2017, c'est avant tout l'apothĂ©ose de Macron, traĂźtre habile et Rastignac impatient, soutenu presque par l'intĂ©gralitĂ© des grandes fortunes de France, plus quelques oligarques algĂ©riens, qui lui ont achetĂ© une invraisemblable quantitĂ© de Unes, d'articles dithyrambiques, de paparazzades flatteuses : c'est un rouleau compresseur contre lequel aucun candidat ne pourra lutter, et il sera au premier tour. Devant les Français, il a fait toute sa campagne sur le « Ni gauche, ni droite » et c'est ce qui dominera le discours. Une grande partie de l'Ă©lectorat de gauche se reporte alors sur Macron qui incarne l'espoir de sortir de cette sempiternelle alternance entre UMP et PS. Dans la pratique, les votes de gauche sont complĂštement Ă©clatĂ©s entre le PS (le vieil Ă©lectorat qui s'accroche Ă son parti historique), MĂ©lenchon, Macron, Hamon et Poutou â qui a acquis un certain prestige grĂące Ă un grand dĂ©bat tĂ©lĂ©visĂ© opposant tous les candidats Ă brĂšve Ă©chĂ©ance du premier tour.
Ă droite ? On se divise entre le parti de Mon GĂ©nĂ©ral, malencontreusement emmenĂ© par l'homme aux costumes trop chers (et Ă l'Ă©pouse trop bien entretenue) et le Rassemblement National, fraĂźchement dĂ©diabolisĂ© â et c'est tout. Bien sĂ»r que mĂȘme Fillon a coiffĂ© MĂ©lenchon au poteau ! Cartel des gauches, Front populaire, Programme commun : la Gauche n'a toujours gagnĂ© qu'en se rassemblant. Le problĂšme, c'est qu'Ă droite, on fait campagne autour d'un homme fort, alors qu'Ă gauche, on fait campagne sur des idĂ©es. Or, la Gauche est profondĂ©ment divisĂ©e depuis les annĂ©es 1980 et surtout les annĂ©es 2000 sur la question nationale, entre laĂŻcitĂ©, souverainetĂ© et verticalitĂ© du pouvoir.
Et précisément, c'est là qu'a péché Mélenchon en 2017, qui a commis l'erreur de louvoyer sur la question européenne alors que le gros de la population française, dont la mémoire est plus longue que celle de ses dirigeants et médias décidément, affichait un euroscepticisme croissant. Et devine quel est le parti qui exprimait le plus fort son hostilité aux traités européens ? Cela, en plein apogée de l'idée selon laquelle gauche et droite se valent...
Si tu veux prendre la mesure de l'opinion publique en France, en rĂ©alitĂ©, il faut se tourner vers un groupe de recherche en sociologie politique qui commence Ă ĂȘtre un peu connu, Ă force : c'est Cluster17. FondĂ© comme dĂ©marrait l'Ă©trange campagne prĂ©sidentielle de 2021, le groupe propose une grille de lecture trĂšs originale de la sociĂ©tĂ© française, ses idĂ©es et ses intentions Ă©lectorales. Le moins que l'on puisse dire, c'est que ses analyses tendent Ă donner raison au gĂ©ographe Christophe Guilluy quand il dĂ©crit La France pĂ©riphĂ©rique, mais Ă©galement, en un sens, Ă Emmanuel Macron lui-mĂȘme quand il bĂątissait une campagne entiĂšre sur un louvoiement perpĂ©tuel : l'opinion publique ne rentre pas dans une dĂ©finition prĂ©dĂ©terminĂ©e ; les classes populaires sont Ă la fois plus nationalistes et plus conservatrices que la Gauche dans son ensemble, mais plus ouvertes et plus solidaires que la Droite dans son ensemble. Ă vrai dire, je suis sans cesse ramenĂ©e Ă une phrase de Terry Pratchett :
Ceux qui se rangeaient dans le camp du peuple finissaient toujours par ĂȘtre déçus, de toute maniĂšre. Ils trouvaient que le peuple Ă©tait rarement reconnaissant, Ă©logieux, prĂ©voyant ou obĂ©issant. Le peuple Ă©tait souvent Ă©troit d'esprit, conservateur, pas trĂšs malin et mĂȘme mĂ©fiant envers l'intelligence. Les enfants de la rĂ©volution Ă©taient ainsi confrontĂ©s au problĂšme ancestral : on n'avait pas le mauvais type de gouvernement, c'Ă©tait Ă©vident, on avait le mauvais type de peuple.
(Va-t'en-guerre, 1997, trad. P. Couton)
Peut-ĂȘtre que ce n'est pas tellement que le peuple français est parti Ă droite, mais bien plutĂŽt que la Gauche se trompe de direction quand elle cesse de dialoguer avec le peuple. Il y a un monde en rĂ©alitĂ© entre la simple dĂ©magogie et le populisme, qui est un amour fidĂšle au Peuple. Le peuple traverse les Ă©poques avec des besoins et des aspirations relativement similaires, qui certes ne coĂŻncident pas intĂ©gralement avec ceux des classes moyennes urbaines ultra-connectĂ©es... Si le peuple se tourne vers une Marine Le Pen, ce n'est pas obligatoirement que les Français sont devenus des monstres d'extrĂȘme-droite, mais peut-ĂȘtre plutĂŽt que seule Marine Le Pen tient un discours Ă peu prĂšs cohĂ©rent pour lui (voire ferme sa gueule au moment opportun. C'est terrible de constater qu'elle doit ĂȘtre assez bonne avocate, elle maĂźtrise vraiment l'art de ne rien dire et de laisser les cons se battre entre eux pour empocher ce qui tombe) alors que les autres ne font que le prendre collectivement pour un gros tas de misĂ©rables imbĂ©ciles. Ils ne l'emporteront pas au paradis de la politique.