“Sous l’influence des hommes d’Eglise qui vivaient dans leur entourage, sous celle principalement des moines qui devint prépondérante au temps de Louis le Pieux, ils s’attachèrent à ce que les activités économiques ne vinssent pas perturber l’ordre voulu par Dieu. Se référant aux prescriptions de l’Ecriture, ils voulurent plus particulièrement moraliser les pratiques du commerce, le maniement de l’argent, toutes les transactions où risquait de se perdre l’esprit de charité […] ils édictèrent des préceptes qui dressaient des interdits et précisaient la distinction entre le pur et l’impur, le licite et l’illicite [...]
La morale, qui sous-tend les prescriptions carolingiennes, retient des enseignements bibliques ce qui lui permet de s’établir en fonction d’une économie de l’autosuffisance et du don. Elle ne tolère le commerce que pour combler le déficit occasionnel de la production domestique. Pour elle il est une opération exceptionnelle, presque insolite, et ceux qui s’y livrent ne doivent pas, en principe, en tirer un profit supérieur à la juste rétribution de la peine qu’ils se sont donnée [...]
L’une des empreintes les plus durables que laissa l’ordre carolingien fut l’institution d’une éthique appliquée à ce secteur qui très lentement se développait en lisière d’un système économique encadré tout entier par l’organisation domaniale, par les formes nouvelles que revêtait peu à peu la servitude et par les échanges gratuits de biens et de services qu’engendraient la dépendance des humbles et la générosité des grands.”
Georges Duby, Guerriers et paysans. VII-XIIe siècle. Premier essor de l’économie européenne, 1973.