Un conte de Noël
Où l’on ne croisera ni fantôme ni bonhomme vêtu de rouge, mais un petit chat.
Celui du récit précédent. Car non, ce n’est pas une chatte, mais bel et bien un chat. “À moins que les organes lui aient poussé pendant la nuit”, dixit le vétérinaire qui s’en est occupé.
Enfin, je vais trop vite. Reprenons depuis le début.
Lorsque je suis allée visiter le nouvel appartement pour la première fois, j’ai rencontré la bestiole près de l’immeuble.
Un greffier comme on a l’habitude d’en voir dans les rues pavillonnaires et les résidences du coin. Les fois suivantes, pour signer le bail et déposer quelques affaires avant le Grand Déménagement, je l’ai croisé de nouveau. Chose curieuse, il était muet. Quand il ouvrait la gueule, c’était sur un miaulement silencieux. Et s’il tolérait ma présence, il restait farouche. Toute approche pour le caresser le faisait reculer. Ayant avisé une boîte remplie d’eau et une assiette en plastique sur le muret, j’en ai déduit qu’il était ou bien sauvage, ou bien grand amateur du dehors, peut-être le chat de l’un de mes futurs voisins.
Puis j’ai débarqué avec mes cartons remplis de bouquins, mes plantes et mon chat bien à moi.
Pendant ce temps, le petit chat s’installait dans les escaliers. La porte de l’immeuble restait ouverte afin qu’il puisse rentrer, une soucoupe de nourriture à côté. Lors de mes aller-retours pour sortir les cartons vides, je le voyais sur l’un des paillassons de mes voisins.
Prêt à siffler quand je tendais la main, mais nullement dérangé lorsque je m’asseyais sur la marche d’à côté. Il y eut quelques moments où je lui tenais compagnie ainsi, avant de rentrer. Quand je le découvrais endormi sur un paillasson, je tâchais de ne pas faire de bruit. Il faut dire qu’il avait l’air fatigué, ce petit chat. Et malade, aussi. Il avait la respiration sifflante, encombrée, l’air perclus de froid. Un soir, il dormait si profondément que j’ai pu le caresser. Tout doucement, pour lui communiquer la chaleur de ma main. Et je sentis à quel point il était maigre.
J’avais décidé de m’occuper de lui, mais je n’étais pas la seule. Il avait toujours sa boîte à eau et son assiette en plastique. Quelqu’un avait même confectionné un carton rempli de couvertures, à disposition sur le palier. Mais il préférait les paillassons.
Je rencontrai mes voisins, qui confirmèrent mon hypothèse. La minette, comme ils l’appelaient, avait été abandonnée là il y a des années et vivait dehors. Depuis, tous veillaient sur elle, en lui donnant à manger ou en l’accueillant chez eux. Mais, en bonne habituée à la vie du dehors, elle ne faisait que passer. Une petite chatte sauvage.
À mon tour, j’ai pioché dans mes réserves de pâtée. Je suis venue la voir avec une assiette de poulet mélangé, que j’ai posée à côté de moi. Elle s’est approchée, et l’a dévorée d’une traite. Je l’ai laissée avec les restes, satisfaite de la savoir le ventre plein.
Les jours suivants, je ne la vis pas. Elle était peut-être cachée dans le buisson à côté de l’immeuble, me disais-je. Elle faisait sa vie. Mais je n’étais pas rassurée en voyant la pluie et les rafales de vent, le ciel et les nuages blanc sale. J’espérais que son état ne s’était pas aggravé, car elle était toujours malade. Deux semaines ont passé, avec cette inquiétude dans un coin de ma tête.
Puis vint hier.
Hier, alors que je descendais récupérer un colis, je vis mes trois voisins en pleine discussion avec une jeune femme. Il y avait des paquets de nourriture pour chat et un panier ouvert. Je compris que la petite chatte était revenue. Me joignant à la conversation, j’appris à ce moment-là qu’il s’agissait d’un petit chat. La jeune femme, d’une association locale, contactée par l’un de nos voisins, l’hébergeait depuis 15 jours. L’organisme l’avait récupéré et emmené chez le vétérinaire pour le soigner. Celui-ci leur montra que l’animal était non pas une chatte mais bien un chat, déjà stérilisé et tatoué par une association précédente, dissoute depuis. Et a priori plutôt vieux. Cela, mon voisin l’assura en déclarant “Ça fait plus de 15 ans qu’on habite ici, on l’a toujours vu dans les parages.”
Mais le petit chat n’était pas avec nous. Il avait passé ses 15 jours de convalescence à dépérir, privé de ses repères. C’est pourquoi l’association jugea bon de le remettre dehors. Sitôt qu’il fut relâché, il partit se réfugier dans un abri derrière les buissons, dont j’appris également l’existence. Mes voisins l’avaient construit pour lui, de sorte à ce qu’il ait un toit pour dormir. (Vous ai-je dit que j’aimais beaucoup mes voisins ?) Le petit chat devait à présent récupérer des forces.
Aussi, surprise, le petit chat avait un nom : Sael. Un nom doux et chaud pour un petit chat qui préférait les paillassons et le grand air.
La jeune femme s’en alla en nous laissant ses coordonnées. Nous autres voisins promirent de continuer à s’en occuper. L’un d’entre nous avait d’ailleurs laissé une assiette de pâtée près de l’abri. Mais le petit chat n’y toucha pas.
Le lendemain, c’est-à-dire aujourd’hui, j’allai inspecter l’endroit de plus près. Je bravai l’averse, les branchages et les arbustes, une assiette remplie à la main. Je découvris un caisson de bois couvert - les voisins avaient bien fait les choses - avec une petite entrée jonchée de croquettes. J’y aperçus un bout de fourrure. Le petit chat était bien là. Et toujours aussi farouche : il cracha en me voyant. Je ne m’approchai pas davantage et déposai l’assiette dans l’ouverture. Je vis un museau se pencher, renifler l’assiette.
Et le petit chat commença à manger.
Je repartis chez moi, il fallait tout de même que je prépare l’appartement pour Noël. Mais, me dis-je, je prendrai le temps de passer le voir plus tard. Il fallait bien, aussi, que quelqu’un veille sur lui.













