Ta pension... je m’y engage !
50 % des mariages se terminent aujourd’hui encore par un divorce. C’est une statistique approximative mais parfaitement perceptible par chacun de nous qui observe, au fil des ans, un cercle, même restreint, d’amis, de collègues, de voisins. Nul ne peut ignorer cette réalité sociale, confirmée par les chiffres. Et pourtant, au moment de convoler, tous les jeunes mariés considèrent, de bonne foi, que leur mariage fera exception à cette règle. Cette exception semble même devoir constituer la raison de leur engagement. S’ils prennent le risque de s’engager dans un lien matrimonial, c’est justement, pensent-ils, parce que, s’agissant de leur union, c’est le risque zéro ou presque.
Le même raisonnement peut être tenu à propos d’autres risques, en matière de santé notamment. Qui ne se considère pas secrètement immunisé contre le cancer, la crise cardiaque ? Qui ne tend pas à se considérer totalement étranger à ces catégories de population dites « à risques » ?
Cet optimisme irréaliste caractérise donc la plupart d’entre nous, quelle que soit la catégorie sociale à laquelle on appartient. Et il influence bien sûr nombre de nos choix, chaque fois que ceux-ci sont posés en omettant, même inconsciemment, de tenir compte des effets que la réalisation de ces risques potentiels pourrait avoir sur leurs conséquences. La crise des « subprimes » fut à cet égard un bel exemple de ce biais dans le raisonnement humain contemporain puisque, au moment de contracter ces emprunts excessifs, jamais les emprunteurs n’avaient imaginé pouvoir subir un jour une perte de revenus susceptible de les priver de leur capacité à rembourser leur dette.
Dans le cadre de cette analyse des risques qui devrait précéder nos choix, force est de constater que nous évaluons aussi la probabilité de survenance d’un risque en fonction de la réalité à laquelle nous sommes confrontés au moment de faire notre choix. Ainsi, au lendemain d’une attaque terroriste commise dans une région qui nous est proche ou dans un endroit qui nous est familier ou que nous avons déjà visité, nous tenons le risque de mourir d’un attentat pour beaucoup plus élevé qu’il ne l’est statistiquement.
A l’inverse, si nous ne sommes jamais confrontés à la vue de malades atteints d’un cancer de la peau né d’une trop forte exposition aux U.V., nous adapterons peu ou moins notre comportement à ce danger qui nous paraît mineur alors qu’il est bien réel tant dans sa survenance que dans le lien entre celle-ci et une insuffisance de protection contre ces rayons tueurs.
Parmi les sentiments reflexes qui guident inconsciemment nos choix et nous empêchent parfois de faire le bon choix figure aussi notre aversion à la perte. Celle-ci fait en sorte que le déplaisir que j’éprouve au moment de devoir me séparer de quelque chose qui me tient à cœur est souvent bien plus grand que le plaisir que j’éprouve au moment d’acquérir ensuite et immédiatement exactement la même chose. Faites-le test avec un objet avec lequel vous avez l’impression de fait « corps » (un vélo, un appareil photo, une paire de lunettes, un sac, une auto, une bague, une montre…), vous serez surpris de votre réaction.
Cette aversion sera d’autant plus grande lorsque le coût du choix est immédiat alors que le gain ne sera perçu que plus tard, voire beaucoup plus tard. Ainsi, par exemple, la pratique d’un régime alimentaire sain va souvent générer une privation immédiate et très tangible alors que ses bénéfices ne seront enregistrés que bien plus tard et d’une manière souvent diffuse bien que tout à fait certaine.
Optimisme irréaliste, manque d’accessibilité à la concrétisation du risque et aversion de la perte, accrue par le fait qu’en l’espèce les choix et leurs conséquences sont séparés dans le temps, sans oublier le caractère très technique des arguments au cœur du débat, constituent sans aucun doute autant de biais qui détournent nos contemporains des discussions pourtant cruciales sur l’avenir de nos pensions.
Nous ne voyons pas déjà nos aînés contraints de s’aligner sur les rangs des sans-papiers, des sans-abris, des « sans-le-sous » tandis qu’alors que nous nous tuons à la tâche au quotidien, la moindre cotisation prélevée sur nos acquis salariaux ou affectant notre pouvoir d’achat pour financer, dans longtemps, les besoins de nos vieux jours nous contrarie au plus haut point voire suscite notre colère ou notre révolte.
Ces quatre biais permettent de comprendre que le combat actuel pour assurer la qualité de nos vieux jours ne mobilise que trop peu les foules alors qu’une très large majorité d’entre nous ne pourra pourtant compter que sur ce viatique social et sociétal pour vivre décemment pendant les dix, vingt, trente dernières années de sa vie.
Le comprendre est une chose… l’admettre en est une autre.
En effet, comme le scandait Stéphane HESSEL dans ses derniers écrits : « La pire des attitudes est l’indifférence, dire : je n’y peux rien, je me débrouille. Il nous appartient de veiller tous ensemble à ce que notre société reste une société dont nous soyons fiers : pas cette société des sans-papiers, des expulsions, des soupçons à l’égard des immigrés, pas cette société où on remet en cause les retraites, les acquis de la Sécurité sociale »[1].
Alors, comme nous le recommandait HESSEL, veillons à ne pas perdre ce qui fait une des composantes essentielles de l’humain : la faculté d’indignation et l’engagement, sous toutes ses formes non violentes, qui en est la conséquence.
Refusons d’admettre comme une fatalité qu’un Etat comme le nôtre ne puisse plus assumer le coût de cette mesure citoyenne fondamentale que constitue le droit à une pension décente à un âge raisonnable.
Et n’oublions jamais ces paroles de CAMUS : « Les gouvernements, par définition, n’ont pas de conscience»[2].
Alors, ta pension, oui je m’y engage… avec toi !
Etienne GUIOT Février 2018
[1] Stéphane HESSEL, « Indignez-vous », 13ème édition, janvier 2011. [2] Albert CAMUS, « Témoins n°5 » Printemps 1954












